‹ Byzance, grandeur et décadence; l'évolution de l'histoire byzantine, les causes de la grandeur de Byzance, le causes de sa décadence, la civilisation byzantine et son influence, l'heritage de ByzanceChapitre 30 sur 41 · CHAPITRE VIII Syzance et rOccident · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII Syzance et rOccident

Les raisons religieuses de l'antagonisme. — La rupture politique entre Rome et Byzance. — La rupture religieuse. — Les raisons politiques. — Les raisons commerciales. — Byzance et l'Occident à l'époque des Paléologues.

On s'est demandé parfois si l'intervention de l'Occident n'aurait point pu sauver Byzance de la ruine et si, en.se désintéressant trop, comme ils firent, des destinées de l'empire, les Latins n'ont point précipité sa chute et méconnu en même temps les intérêts de la chrétienté. Il y aurait, ce semble, quelque exagération à croire que le secours de l'Occident aurait suffi à relever la monarchie épuisée. La décadence de l'empire oriental s'explique amplement, on l'a vu, par des causes spécifiquement orientales. Mais il est vrai aussi que, par leurs convoitises et leurs haines, par l'hostilité millénaire qu'ils lui marquèrent, les Latins n'ont pas peu contribué à affaiblir l'empire grec. Il n'est donc point inutile d'examiner les raisons multiples de cette mésintelligence, qui de bonne heure divisa Byzance et l'Occident, et ce qu'il en coûta à la monarchie.

Les raisons religieuses. — Entre la papauté et l'Eglise grecque, les relations furent de bonna heure difficiles. Les ambitions des patriarches de Constan-

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tinople, le désir qu'ils ne se dissimulaient pas d'être les égaux des papes inquiétaient et froissaient les susceptibilités romaines. Dès le v« siècle, Léon le Grand protestait énergiquement contre le canon du concile de Chalcédoine qui accordait à l'évèque de la ville impériale les mêmes prérogatives honorifiques qu'à l'évèque de l'ancienne Rome. Au vi' siècle, Grégoire le Grand s'élevait plus vigoureusement encore — et d'ailleurs sans plus de succès — contre le titre de patriarche œcuménique que prenaient, avec le consentement de l'empereur, les chefs de l'Eglise byzantine. Inversement, le droit que revendiquaient les successeurs de saint Pierre de soumettre à la primauté romaine l'Eglise orientale choquait très vivement l'esprit d'indépendance du clergé byzantin et surtout éveillait les défiances du nationalisme grec.

Mais une dilïérence plus profonde séparait les deux mondes et contribuait à les rendre inintelligibles l'un à l'autre. En face des prélats orientaux, instruits, ingénieux et subtils, habiles à raisonner sur les questions de foi, l'Eglise d'Occident apparaissait singulièrement ignorante et rude. De plus en plus elle entendait mal le grec, elle ne comprenait rien aux hérésies compliquées pour lesquelles se passionnait Byzance, et sa foi droite et simple, fermement attachée à la tradition orthodoxe, voyait avec beaucoup d'inquiétude et un peu de mépris toutes ces dangereuses imaginations orientales. Une sorte d'aversion instinctive existait entre les deux Eglises, et dès le iv* siècle les esprits les plus éminents des deux partis s'étaient traités parfois avec une étrange sévérité. Plus tard, Grégoire le Grand disait aux Grecs : « Nous n'avons point votre finesse, mais nous n'avons point non plus votre fausseté »; et dès le vi® siècle, dans l'Occident entier, les Grecs passaient pour des gens compliqués perfides et peu sûrs.

Une autre question plus grave et plus redoutable

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encore opposait l'Orient et l'Occident. On sait quelle autorité absolue l'empereur chrétien de Byzance prétendait exercer en matière de religion, comment il entendait, pour les choses comme pour les personnes, dicter la loi et imposer sa volonté à l'Eglise. Or, tandis que les évêques d'Orient, courtisans et mondains, empressés à gagner la faveur du prince et à solliciter son intervention, acceptaient docilement les ordres du basileus, les papes au contraire jugeaient intolérable cette ingérence de l'Etat dans les affaires de l'Eglise, et ils se refusaient, non sans intransigeance, à se faire les humbles instruraenls de la volonté du souverain. En face de l'empereur grec, se proclamant roi et prêtre, le pontife romain se déclarait seul juge des consciences, seul défenseur des intérêts divins ; en face de la théorie byzantine, qui mettait l'Eglise au service de l'empire, les papes Gélase et Symmaque formulaient dès le v* siècle la théorie romaine, qui repoussait avec hauteur les prétentions impériales. Entre les deux conceptions, l'accord était impossible et le conflit inévitable. Il devait avoir pour les rapports entre Byzance et Rome les plus graves conséquences.

La rupture politique entre Rome et Byzance. —

Dès la fin du v^ siècle, un schisme, résultat de la politique religieuse des empereurs Zenon et Anastase, avait séparé pour plus de trente ans l'Eglise d'Orient et l'Eglise d'Occident. La situation devint plus délicate encore lorsque les conquêtes de Justinien, replaçant l'Italie sous l'autorité byzantine, firent du pape le sujet direct de l'empereur. Habitués à trouver dans les patriarches d'Orient de dociles exécuteurs de leurs volontés, les basileis, du vi^ au vni* siècle, prétendirent obtenir des évêques d'Occident la même obéissance et, pour les soumettre, aucune rigueur ne leur parut excessive, aucun châtiment arbitraire. Pendant deux siècles, rien ne fut épargné pour briser la

résistance des pontifes romains : les uns furent déposés, d'autres arrêtés, transportés de force à Gonstantinople, emprisonnés, maltraités ; Martin I«''fut condamné et mourut en exil. D'autres furent en butte aux complots, aux attaques ouvertes des officiers impériaux; le palais pontifical plus d'une fois fut envahi, le trésor de l'Eglise pillé, la vie du pape menacée. Mais cette politique, qui réussissait en Orient, fut sans eftet en Italie. C'est que, en face de l'Etat, la papauté était devenue une puissance, consciente de l'influence qu'elle exerçait dans la péninsule et de l'autorité morale qu'elle avait acquise dans tout l'Occident. Progressivement, au cours du vii« et du viii« siècle, les papes ont senti croître leur force. Ils ont vu leur autorité se substituer lentement à celle de l'administration byzantine et les officiers de l'empereur demander et accepter leurs conseils. Ils ont vu les basileis admettre leur intervention dans la conduite des affaires politiques et solliciter plus d'une fois leur appui. Surtout ils ont vu les populations italiennes témoigner en toute occasion leur attachement à cette Eglise qui était leur unique protectrice en face des barbares et ne point hésiter à prendre les armes pour sa défense. Grandis par le souvenir de Rome, encouragés par l'éloignement des empereurs, les papes se sont donc hardiment posés en défenseurs de l'orthodoxie contre les hérésies orientales; courageusement ils ont combattu, condamné les monothélites au vn* siècle, les iconoclastes au vm^, sans se laisser effrayer ni fléchir ; et quoique, pendant bien longtemps, cette opposition religieuse n'ait nullement entamé la fidélité des évèques de Rome à la monarchie, insensiblement pourtant le conf't se transporta sur le terrain politique.

Dès le vn= siècle, dans un procès intenté au pap6 Martin P% on reprochait au pontife d'avoir trahi l'empire, et à ses partisans d'être les ennemis de l'Etat»

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On posait à l'abbé Maxime cette question significative : « Pourquoi aimes-tu ies Romains et détestes-tu les Grecs? » On sentait à Constantinople que peu à peu l'Italie se désaffectionnaitde Byzance, qu'un sourd mécontentement grandissait dans la péninsule, et dès la fin du vu* siècle ce mécontentement se traduisait par de sérieuses insurrections. On voyait les populations se grouper autour de Rome, s'habituer à prendre les conseils des pontifes, se soulever pour les défendre. Et on redoutait, non sans quelque raison, que la tentation ne vînt aux évêques de Rome, déjà presque souverains dans leur ville pontificale, de se détacher de l'empereur hérétique et tyrannique et de chercher ailleurs une protection moins lourde et moins onéreuse. Longtemps les papes hésitèrent à consommer une rupture qui froissait toutes leurs trad itions et tous leurs souvenirs. Mais quand en 751 la domination byzantine en Italie eut succombé sous les coups des Lombards, quand il dcA'int impossible d'espérer aucun secours de Byzance lointaine et de plus en plus persécutrice de l'orthodoxie, les papes, après avoir tout fait pour sauver Ravenne et l'empire, furent amenés, pour sauver Rome des Lombards, à demander l'appui des Francs. Des mains de Pépin victorieux, Etienne II accepta les territoires jadis byzantins qui constituèrent le domaine temporel de la papauté, et il devint un souverain indépendant. C'était la rupture entre Rome et Constantinople, Aux yeux des Grecs, le pape ne pouvait apparaître que comme un sujet révolté et déloyal, qui avait contre toute justice usurpé des territoires d'empire et qui, oubliant l'empereur son maître, s'était fait illégitimement son héritier. Mais c'en était fait en Italie de l'autorité impériale. En 774, Charlemagne confirmait solennellement la donation de Pépin ; en 787, les papes cessaient de dater leurs actes officiels par les années des empereurs d'Orient. Et en plaçant, le

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25 décembre de l'an 800, sur la tête de Charlemagne la couronne de l'empire d'Occident rétabli, Léon III consomma la rupture politique entre Rome et Byzance et rendit définitive la situation créée par les événements de 754.

La rupture religieuse entre Rome et Byzance. — Ainsi l'Occident avait porté un coup très grave aussi bien à la puissance réelle qu'au prestige moral de l'empire grec, et longtemps les Byzantins en gardèrent un vif mécontentement contre la papauté. Bientôt d'autres raisons allaient aigrir les rapports entre les deux Eglises. Sans parler de l'appui que demandèrent à Rome les adversaires des iconoclastes, et de leurs déclarations en faveur de la primauté romaine — démarches qui mécontentèrent à juste titre le gouvernement impérial et inquiétèrent les chefs de l'Eglise orientale — la concurrence que Byzance et Rome se firent au cours du ix^ siècle pour l'-évangélisation des païens ne tarda pas à créer d'autres causes de mésintelligence. En Moravie, les évêques allemands combattirent âprement et firent échouer finalement la mission de Cyrille et Méthode. En Croatie et sur le littoral dalmate, Rome attira sous son autorité les populations slaves que les Grecs venaient de ramener à la foi orthodoxe. Dans la Bulgarie convertie par Byzance, le pape Nicolas I" accueillait avec empressement les ouvertures du tsar Boris et lui envoyait sur sa demande des prêtres romains. On supportait impatiemment à Constantinople ces interventions dans la sphère d'influence que s'attribuait l'empire grec; on s'indignait des prétentions hautaines, que la papauté ne cachait plus, d'imposer à l'Orient la primauté romaine. Ce fut la grande habileté de Photius d'exploiter ce mécontentement et de faire de sa cause persçnnelle une véritable cause nationale.

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En face de Nicolas P"", chargeant ses légats d'enquêter sur la déposition d'Ignace et réclamant le droit d'être le juge suprême du conflit, l'ambitieux patriarche de Constantinople revendiquait l'indépendance de son siège épiscopal et, sous les formules de courtoise déférence, il traitait avec le pape d'égal à égal. A l'excommunication que lançait contre lui Nicolas 1" (863), il répondait en anathématisant à son tour le pontife (867), en dénonçant son ingérence illégale dans les affaires de l'Eglise orientale et ses prétentions à la domination universelle. C'était là le fond du débat, bien plus que les menues différences de dogme, de liturgie ou de discipline — le filioque ou l'usage des azymes — que les polémistes byzantins mirent en avant pour justifier le schisme. En vertu des privilèges du siège apostolique, « plantés et enracinés par Dieu lui-même », le pape réclamait « la plénitude de la toute-puissance, la direction de toutes les brebis de Christ ». C'est cette prétention que ne voulaient accepter ni Photius, ni l'Eglise grecque, ni le gouvernement impérial. Et sans doute le schisme dura peu, et le triomphe de Photius fut court. L'avènement de Basile I" amena la déposition du patriarche et sa condamnation solennelle au concile de 869. Mais, à cette assemblée même, on put voir combien Photius avait été l'interprète du sentiment national byzantin en combattant Borne. Quand se posa la question de savoir de quelle Eglise dépendrait la Bulgarie, l'empereur et les Orientaux furent unanimes à repousser les prétentions romaines, et le patriarche Ignace lui-même, en sacrant un archevêque grec pour la Bulgarie, ne fit que continuer ia tradition de Photius. Dans ces conditions, la mésintelligence ne pouvait que s'accroître. Le rétablissement de Photius sur le trône patriarcal, le refus hautain qu'il fit de se soumettre aux engagements exigés par la papauté, la

manière dont, au concile de 879, il fit annuler et anathématiser les actes de ses adversaires et se proclama fièrement « le pontife suprême, tenant de Dieu même son autorité », tout cela mécontenta gravement l'Occident ; et si plus tard la paix se rétablit, pourtant, dès la fin du x' siècle, l'hostilité des patriarches de Constantinople contre Rome se réveillait, en attendant qu'en 1054 l'intransigeance hautaine et maladroite de Léon IX et de ses légats donnât à l'ambition de Michel Ceroularios le prétexte souhaité pour consommer la rupture définitive.

Désormais Rome et Byzance furent à jamais séparées, et les conséquences du schisme devaient être singulièrement graves. Aux yeux des Occidentaux, les Grecs ne furent plus désormais que des schismatiques, auxquels on ne devait ni égards ni tolérance, et dont on avait les plus justes raisons de se défier, et la papauté eut pour but constant de sa politique de refaire, de gré ou de force, l'union des Eglises. Les Byzantins d'autre part, pendant des siècles, menèrent contre les Latins hérétiques une fougueuse polémique, qui ne fit qu'aigrir encore les malentendus, les rancunes et les haines. Les sentiments à l'égard de l'Occident finirent par devenir dans l'empire grec le principe même du classement des partis politiques ; être Xaxivdcppwv, comme on disait, avoir et manifester des sympathies pour les Latins fut un acte de trahison à l'égard de la patrie. L'antagonisme religieux, exaspérant jusqu'au paroxysme l'hostilité irréductible des deux mondes, creusa plus profondément que toute autre cause l'abîme qui les séparait.

Les raisons politiques. — D'autres raisons aggravèrent le conflit entre Rome et Byzance.

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