‹ ByzanceChapitre 7 sur 11 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

En halo, la couronne d'argent de Solibas doucement virotait sur sa tête de vainqueur hénioque hissé sur des épaules de Verts, et luisait en l'hyalinilé du crépuscule, telle qu'un symbole de victoire, cepemiant que des gens le saluaient de l'hymne Acathistos, entonné à voix pleines en des rues où agonisaient des clameurs, où flottaient des écharpes bleues et vertes, rouges et blanches, comme ce devait être à une sortie d'Hippodrome, après une journée de courses qui avait vu les Bleus vaincus.

BYZANCB

Sorti par la Porte-de-la-Mort sur la façade orientale du bâtiment énorme que surplombaient la muraille du Grand- Palais et, par dessus cette muraille, un vaste héliacon, Haraïvi entraînait Oupravda par la main, une calleuse main de marinier de la Gorne-d'Or. Avec eux la foule s'éparpillait, très satisfaite des courses, combien haletantes I qui firent Verts et Bleus, et leurs alliés respectifs, les Blancs et les Rouges, tourner huit fois autour des camptérès, au chant de cet hymne Acathistos, au long bramement des orgues d'argent, et sous les yeux du Basileus Autokratôr Constantin V, en sa tribune, le cathisma. au milieu de Dignitaires aux robes de lourdes tapisseries et de ses eunuques agitant des éventails ou portant son glaive d'or, son globe d'or et sa verge d'or.

Atténuée en l'approchant crépuscule, Byzance se découvrait, rose encore, et des voies larges achevées à l'extrémité d'étroitesses de places ou coupées sur la longueur d'Eglises et de Monastères bombés de coupoles, apparaissaient, émerveillantes, bariolées, bruyantes. A leur droite, les portiques de l'Augustéon encadrant le Milliaire aux quatre arches, obombraient des statues, parmi lesquelles l'envol vers l'Orient de lustinien à cheval, une aigrette d'or piquée au casque et un globe mondial en une main. Au nord c'étaient des argentements de toits, des dorures de coupoles virgulant en un zénith gris-verdâtre léché par des bouts de lointains feuillages d'arbres, et plus au loin la croix helladique de la Sainte-Sagesse impavidement radiante, prodigieuse, au dessus de tout.

— Sans doute que Viglinitza s'inquiète de te revoir, fit Haraïvi à Oupravda qui répondit :

— Il est vrai ! Mais pourquoi veut-elle que j'assiste aux courses? Je n'en avais le désir. J'eusse certainement préféré écouter Hybréas et voir, à la Sainte-Pureté, les Eikônes adorées.

Haraïvi eut une brusquerie et il lâcha la main de l'Enfant :

— Ecouter Hybréas et voir les Eikônes de la Sainte- Pureté, c'est bien, puisque tu seras Basileus par elles et

lui, raais assister aux courses est utile. Les Verts t'ont reconnu, Solibas a vaincu les Bleus pour toi; pour toi, le copronyme Constantin V sera précipité bientôt du cathisma. Tu seras le maître de Byzance, le peuple baisera les aigles d'or de tes chaussures et t'applaudira.

Oupravda ne répondit pas. Haraivi marchait toujours à son côté, le dominant de la massivité de ses épaules, de sa tête ballante ceinte d'un couffieh attaché par une corde en poil de chameau, comme une coiffure de nabathéen qu'il était. Et sa face, parfois, se tournait vers son jeune compagnon qui ne le regardait pas, une face au cuir tempétueusement raviné, une face boursouflée, avec une barbe drue qui toisonnait sous le menton, d'une oreille à l'autre, et une moustache rugueuse mangeant les ailes d'un nez plat comme un mufle. Pieds nus, bras nus, il avait une espèce de braie persane descendant jusque les mollets et une mauvaise dalmatique d'étoffes ajoutées, parmi lesquelles un morceau de tapis de haute lisse montrait un reste de tête de licorne emblématique, qui biglait à voir une roue, brochée au fil rouge, danser, dans le rythme de la marche, sur ses naseaux à demi effacés.

Du peuple courait dans le rosis du soir, dont l'insondé ciel absorbait des érections de palais et d'Eglises, violettes, légères, vaporantes. En enchevêtrements, les rues tantôt gravissaient une des sept Montagnes de la ville, tantôt déclivaient dans leurs vallées et, suivant l'architecture des étages avançant en du vide au point de se rejoindre, elles étaient toutes noires, comme des tunnels de cité moderne, ou toutes rayonnantes du jour qui s'en allait. Tout au fond d'un forum mouvant vivement, le buste de Solibas pointa, et pointa sa tête, solide, dont le halo de la couronne d'argent encore virota, présentement énorme, sur l'agitation des écharpes par des mains tenues.

— Solibas, qui a vaincu les Bleus, nous aidera avec les Verts, dit Haraîvi, désignant du doigt l'hénioque ainsi porté.

Il continua, comme pour solliciter la conversation d'Oupravda, toujours muet :

— As-tu vu Constantin se complaire aux courses et applaudir les Bleus? Les factions se seraient sans doute exterminées si les cursores n'eussent été là. Moi, j'écoutais volontiers les chœurs dirigés par les mélistes et l'accompagneî^*eT»t des orgues d'argent placées près de la meta des Bleus et de la meta des Verts : cela me ravissait. Et cependant, je s::is un habitué des courses. J'ai vu des triomphes' d'hénioques, j'ai vu des défaites d'hénioques et ne puis me lasîer de les voir, avec la casaque d'or et l'écharpe qui les sangle si bien. Tiens, veux-tu que je te le dise : je ne regrette point mon pays, je ne désire pas m'en aller de Byzance où l'on assiste à de si belles courses. Puis, tu le sais, Sepeôs, Solibas et moi sommes avec toi, avec ta sœur Viglinitza, avec l'Hégoumène Hybréas qui veut la prééminence du Bien sur le Mal en te faisant Basileus; avec toi sont les Verts, avec toi le peuple byzantin, avec toi les adorateurs d'Eikônes, avec toi les orthodoxes qui crachent à la face du Patriarche châtré et préfèrent la Sainte-Pureté à la Sainte-Sagesse. Aussi, je te l'affirme, je ne donnerais pas mes jours prochains contre toutes les barques de la Gorne-d'Or, dussent-elles être chargées d'or, de joyaux, d'émaux, de couronnes, d'étoffes, car quelque chose me dit que nous habiterons le Grand-Palais, que nous présiderons aux Jeux de l'Hippodrome, avec des stationnements de Gardes dans le pî, à l'ombre de leurs étendards!

Intactile, l'obscurité filtrait et, amoncelées, l'eurythmie des maisons à peine se mouvementait de lumières rayant leurs fenêtres encorbelées, dont quelques-unes grillagées. Plusieurs avaient des terrasses, comme en l'air, tant élevées, et des murailles s'y pétrifiaient sous des vignes, des viornes et des aristoloches grimpant haut; des groupes accoudés, des groupes silencieux de femmes et d'hommes découpaient là de traînantes robes, de déployées dalmatiques, de droits voiles, sur le ciel maintenant froncé de gris. Oupravda et Haraïvi marchaient très vite, sans voir en un net profilement l'Aqueduc de Valens dont les énormes arches grouillaient de foules, ni les Eglises, nombreuses, ouvrant des narthex profonds sur des place»

qu'ombraient leurs coupoles rapprochées. Ils obliquaient toujours à leur droite vers laCorned'Or dont des pans étalèrent raétalliquement des eaux reflétantes, et, par des allongements de voies, descendaient la Montagne conduisant au disparate Hebdomon, un faubourg plein de rumeurs qu'absorbait une immensité de Ville assise sur trois mers. 11 ne parlait plus, Haraivi, désireux de ne pas fatiguer Oupravda comme enfoncé en une rêverie faisant remuer ses lèvres, pencher sa tête à flave chevelure ras coupée à la naissance du col et flottant légèrement sous un bonnet de laine de brebis dont la peau, en dehors, s'ornait de bandes rouges. Lui, alentissait son pas, tellement, qu'IIaraivi se retournait, reprenait son bras et toujours l'entraînait par des rues entortillées, des places pas grandes, des carrefours traversés de gens.

Dans la nuit tout à fait élargie, des boutiijues basses de marchands, aux atonies de lueurs, offraient des indécisions de marchandises qui n'arrêtaient pas les rares passants.

Un individu qui portait une espèce de lanterne s'arrêta :

— Sainte-Mère-de-Dieu I Grand Tout-Puissant I C'est bien toi, Haraîvil

Sortant d'un pan de robe deux gros objets sphériques qu'il déposa sur le pavé, il éleva sa lanterne à la hauteur de face du nabathéen.

— J'ai vendu seulement une pastèque, en attendant d'en vendre beaucoup, pour m enrichir. Aussi, je me reposais à l'Hebdomon, tu sais, au bas de la muraille, pendant que sans doute tu étais à l'Hippodrome.

Il reprit un des deux objets, une pastèque qu'il fit sauter et rattrapa d'une main, à l'autre toujours sa lanterne, également une pastèque percée de dessins et creusée en dedans, oii grésillait un morceau de bois résineux. Et, avant de s'en aller, il fit le tour d'Haraïvi, dont le dos flamba sous l'éclat de la lanterne inimitée.

— Grand Tout-Puissant!

Répétant grêlement ce Grand-Tout-Puissant I tout saisi, tout ravi, il regardait — d'yeux qu'on eût dit de dément, comme sûrement l'était son crâne, pointu, — la dalmatique d'Haraïvi, où la tête de licorne s'agrandissait dans le rayonnement de la roue brochée dansant sur ses naseaux. Elle s'étalait au dos du nabathéen, qui se complut à la montrer, formidable, mangeuse du reste de la dalmatique dont les pièces rapportaient d'autres dessins emmêlés. Après qu'il l'eut bien admirée, il s'en alla, emportant ses pastèques dans le pan de robe, un nouveau et grêle Grand- Tout-Puissant I d'envie sur les lèvres; sa pastèque trouée étoila derrière lui en une ronde rousseur qui bientôt s'éteignit à un coin de rue brusquement abordée.

— Sabattius a raison d'admirer ma dalmatique, s'exclama Haraîvi, la voix sanglotante comme de joie. Tout est admirable à Byzance, et toi, Oupravda, toi qui seras Basileus, tu es admirable comme Viglinitza qui se sait d'ailleurs ainsi I

Ils descendaient, par des rues aux architectures divergentes, à l'Hebdomon, remontaient vers les Vlachernes, hors des doubles murailles, crénelées, aux tours carrées.

et derrière eux c'étaient rHippodrome, le Grand-Palais et la Sainte-Sagesse, le quartier de Xéroiophos, les Thermes d'Arcadius, la statue de Théodose, le Tétrapyle d'Auguste, la Purpurea de Constantin, toute la ville à la magie vivante et bruyante, superposée d'édifices à coupoles d'argent et d'or, de portiques, de bains, de tribunaux, de nymphées, vus de la hauteur gravie. Devant eux, quelque chose d'abrupt se levait emmi de nouvelles rues et de muettes maisons : un allongement de mur percé, au haut, d'étroitesses de fenêtres cintrées sur de courtes colonnes, d'où des lueurs animées doucement se dévidaient. Puis, un avancement de porche plafonné d'un dôme ; une continuation de muraille et, isolé, un monument colossal comme crû, en ce dehors de Ville, tout à coup, avec deux transepts le coupant, un élancement, par devant, de narthex sous la baie ronde d'une façade; des fenêtres, au long de la nef, lamellées de vitraux comme cette baie et ainsi qu'elle intérieurement éclairées ; par dessus, une coupole dévorée de nuit, à son sommet percée d'une ronde de douze ouvertures qui se voyaient à peine. Et cette Eglise, au milieu d'une place dallée, de portiques entourée, se tournait vers la Sainte-Sagesse aussi élevée qu'elle en son éloignement, au bout de la masse tout embue de la Ville, avec le Grand-Palais, l'Hippodrome et des échines d'édifices qui ne se distinguaient plus.

Ils gravissaient des marches, abordaient le haut narthex, poussaient une porte entre deux autres portes luisantes de métaux, coiffées d'une Figuration démesurée : un Pantokratôr en un trône au dossier semé de rubis et surmonté de deux tiares, la face encerclée d'un or par une croix partagé. Les pieds sur un escabeau, il reposait d'une main, sur un genou, un évangéliaire; de l'autre, immobile, il faisait un signe de deux doigts en l'air, l'annulaire rejoignant le pouce et l'auriculaire replié. A ses côtés, en deux nimbes d'or, deux Faces pures ouvrant des veux purs. Une grande bouffée d'air frappait Oujïravda et Ilaraîvi, venue d'un fond plein de lueuis tle lampes appendues. de candélabres fichés à des coins de piliers bordant

la nef des deux transepts au ténébreux retrait. Et l'Enfant, qui s'était incliné, les deux mains à la poitrine, marchait très vite vers ce fond qui s'agrandissait d'une Vierge orante gigantesque, — une Panaghia — épanouie en chromes, la tête lunée d'or touchant une voûte sans fin, la robe, aux poignets et aux genoux de croix ornée, tombant, jusqu'aux pieds, d'une gorge droite sur des seins renflés, les bras effleurant les bords de l'abside en conque, oii des vitraux découpaient des cintres ouverts sur le bleuissement des étoiles du dehors.

Ils se trouvaient au centre, le naos, oii quatre piliers carrés supportaient sur des pendentifs une voûte ronde, dominante, scintillante, sous laquelle l'allongement fuyait des nefs d'où des luminaires pendaient. Et ces pendentifs, à les regarder, montraient quatre anges énormes, aux ailes de crépuscules violets, en un envolement de bras étendus, de torses flexueux, de robe nageante, une trompette aux lèvres, une auréole à leur tête d'où des cheveux cascatelaient sur des épaules qu'on aurait dit remuer, dans une clarté blanche telle que d'une discrétion de clair de lune qui errait dans cette église peuplée d'êtres peints^ d'êtres de mosaïque que c'étaient tous!

Aux arches des quatre nefs, du naos irradiées, des croix équilatérales étaient semées et, sur les entablements de deux galeries étagées, des Figurations de christs, — des lézous — regardaient d'yeux baissés leur barbe pointue, dans une dilatation de vide; enfin avoisinaient d'autres Figurations de saints auréolés, quelques-uns s'accompagnant d'Animaux religieux : des paons juchés sur des roues, et des colombes becquetant des raisins pleuvant de rinceaux où des brebis, qui s'en enveloppaient, doucement béaient.

Quelqu'un traînassait un pas de sandales plates, qui s'approcha d'eux, en la lunule constellante d'un cierge au bout de son bras allongé. Singulièrement, ce quelqu'un parut rire ; sa face grosse, à barbe rouge, se fendait d'une ouverture de bouche découvrant des dents qui claquèrent, et cette barbe rouge tomba, remonta en le mécanique cla-

querasnt de ces dents. Il avait un bonnet carré et des cheveux enroulés sous ce bonnet, une robe simple d'anagnoste ouverte sur la poitrine, avec des croix au bas. Il accompagna Oupravda et Haraïvi, disant :

— Acapios et Kyros voulaient me suivre, mais j'ai promis, s'ils les retenaient, à Danielis et à Theophanô de les bien amuser. Leur mère Sclereno les aurait grondés, quoique, à vrai dire, ils ne l'écoutent guère, pas plus que les aînés Nikolao, Anthouza et Paraskevi n'écoutent leur père Scleros. Seul, Zoziraos est obéissant, mais Zôzimos marche à peine et tette toujours. Qui sait, plus tardi

Il rit encore, sa barbe rouge tomba, remonta dans le fort claquement des dents. Et il ajouta :

— Oui, Zôzimos marche à peine et tette toujours. Sa mère Sclereno serait heureuse s'il était plus grand. Il ne sera sûrement alors pas obéissant, mais il ne tettera plus ; elle sera soulagée, et son père Scleros sera bien content de le voir plus grand.

Il s'en alla, non sans ajouter d'un peu loin, en un mouvement de sa barbe et en un claquement de ses dents :

— L'IIégoumène Hybréas veille sur Oupravda qui doit être Basileus parce qu'il a du sang de Basileus. Hybréas a confié sa précieuse vie, à toi, Haraïvi, ainsi qu'à Sepeôs et à Solibas. Vous combattrez l'Impie, vous rétablirez l'Orthodoxie, et la Sainte-Pureté vous devra sa j)rééminence sur la Sainte-Sagesse, dont le patriarche est châtré.

Un escalier colimaçonnant se présentait, qu'ils descendirent : à leur droite, la tige centrale, fût de pierre; à leur gauche, la muraille grenue. Une salle basse, une crypte humide où des j)iliers suivaient leurs verticalités, avec des lueurs rouges devant des niches aux ors effacés, et, au fond, en lointain accourcissement, une Vierge diadéraée, — une autre Panaghia, — toute orfévrie, toute chatoyante d'une robe où, aux genoux, aux poignets et aux seins, des croix resplendissaient de perles et de broderies sortant d'une énorme clarté de cierges, en des coins de nefs dont alternaient les arcs des voûtes de marbres roses et gris.

Oupravda tout à fait s'inclinait, comme en adoration,

devant cette splendeur de Panaghia, silhouettant en le rubannement lumineux de ces cierges sa braie sclavonne pincée à la cheville, par plis mollement nombreux, et sa saie d'étoffe claire, ceinte d'une ceinture à peine l'enserrant. Puis, il pénétrait en une nef, achevée par une porte grillée de fer où un vent passait. Assez rapproché, un dévalement de plage expira au-dessus de la Gorne-d'Or qui leur apparut, torsionnée, squameuse, avec des danses de bateaux légers, aux voiles planantes, sur ses vagues qui trépidaient. Alors Haraîvi lui prit la main, l'arracha à sa vision de cette nuit affraîchie par le souffle balancé du golfe où des écumes indiquaient d'infinies autres plages, de la pointe de la Gorne-d'Or, au fond, en face, qui était

Sikœ.

Ils remontèrent, traversèrent le narthex, non sans que les accompagnât l'anagnoste, dont la sandale traînassa et qui, d'un très haut trou de porte, leur noya la face de son cierge crépitant. Coupant la place dallée, ils longèrent le mur percé d'étroites fenêtres, descendirent une rue aboutissant à la Porte Kharsias, des Vlachernes, dont les Spathaires les virent passer indifféremment à la large clarté de flambeaux en des trous de muraille fichés.

Sepeôs est là, mais nous ne lui parlerons pas, dit

Haraîvi. Autrement, l'excrémentiel Constantin V saurait qu'il est de connivence avec nous et avec les Verts et il le ferait supplicier.

! Il se retourna cependant, et Oupravda fit comme lui ; le dessin leur pointa de Sepeôs, hiératique, dans l'abîmement de la Porte ensanglantée en partie de l'allumement des flambeaux. Avec d'autres Gardes, il restait debout, une haute épée appuyée à l'épaule, un pan de sa cotte de fer imbriqué à demi cache par le clibanion de fer écaillé en des reflets tout à coup éclatant.

I Avec Sepeôs, nous aurons tous les Spathaires, conclut Haraîvi, comme avec Solibas nous avons les Verts. Hybréas nous fortifie par les Orthodoxes. Il est dit que tu es prédestiné. Quand l'heure sera venue, Oupravda, tu seras Basileus, et ta sœur Viglinitza, qui nous attend im-

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patiemment, sera la sœur d'un Basileus. Et moi, je vous servirai toujours, tous deux, avec Solibas et Sepeus, qui sont vaillants comme je suis vaillant 1

Le faubourg de la cinquième Montagne dispersait ses rues déclives, remuées de peuple qui encore circulait. Un couloir de maison s'éclairait de trois lampes d'étain clouées a ia voûte fumeuse de leur vacillante clarté. Viglinitza rapidement s'avança, très blanche, dominant l'Enfant et même Haraîvi, presque un géant. Le nabathéen, respectueusement, en un enflambement d'yeux, baisa ses mains à pulpe moite et s'en alla, ce pendant que Viglinitza emmenait Oupravda, son frère, avec des frémissements de l'avoir revu.

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Une pièce spacieuse, à une extrémité, fermée par une draperie au bas retenue par un coffre oblong sur le carrelage reposant, et en cette pièce une table basse aux pieds épais, dont la surface se dévorait d'un lamellement de soleil blanc venu d'une haute fenêtre grillagée, de soleil qui mordait des éparpillements de meubles, des coussins écarlates sur des peaux de chèvre au long poil, des escabeaux tripodes, de barbares images de Panaghias et de lézous dont le nimbe jaune de la tête éclatait sur la muraille, un seau de cuivre bombé comme un bouclier, des jarres pointues au bas, des vêtements traînants. Viglinitza lentement abandonnait un tassement de tapis aux chromes durement verts et rouges, où elle s'était accroupie; debout, son torse craquant d'un besoin de mouvements, blanche, décorée à la poitrine d'un rectangle de tapisserie, elle relevait les manches amples de sa robe, et alors irruait sur ses épaules et ses bras nus un flot d'érugineuse chevelure, qui anima sa face laiteuse, semée de points de rousseur, aux traits nets, au front bas, fort, au menton en volute deux fois dessinée. Et ses yeux, bleutés, animalement beaux, se promenèrent un instant dans la pièce spacieuse, de la haute fenêtre grillagée aux jarres pointues, aux vêtements traînants, reposèrent sur le seau de cuivre, sur les barbares images, les escabeaux et les coussins recouvrant les peaux au long poil y accrochés; ils détaillèrent les dessins du coffre olDlong, creusés en ce bois dur, les coins de fer ouvrés, ciselés, découpés, la fermeture bizarre, une bestiale gueule de thoante, de crocottas ou d'onocentore, qu'une clef informe traversait. Alors, elle alla vers cet objet, l'ouvrit, comme pour se distraire de la vue de ce qu'il contenait.

Un sarikion d'or, plane couronne gemmée; un globe

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Je vermeil niellé ; une croix d'argent creusée, à ses extrémités évasées, de faces de saintes et de saints, et, au centre, d'une tête de Panaghia, la poitrine renflée d'un rubis; une épée de cuivre, avec sa ceinture de cuir ouvré; une chlamyde de pourpre, un sagion bleu et des braies bleues de soie bleue, des chaussures écarlates sur lesquelles des aiglats d'or, puis un évangéliaire de parchemin, écrit avec du cinabre, le tout pêle-mêle, avec des médailles et des monnaies du temps du Basileus lustinien. Viglinitza se complut à exposer tout cela sur des tapis couvrant le carrelage de cette pièce, à admirer cela, à palper cela de ses pulpeux doigts. Puis elle se posa la bande d'or gemmé sur le front, ouvrit l'évangéliaire, et se promena lentement, impérialement, avec des gestes à exiger des soumissions de peuples, des aplatissements d'individus. Enfin, elle quitta la bande d'or et l'évangéliaire de cinabre sur le couvercle du coffre où un rai de soleil les courut chercher, les fit vivifier, scruta le reflet des gemmes, lut les lettres de sang du livre dont une page ouverte portait le nom même de lustinien.

Elle s'accroupit sous la bordure de la fenêtre grillagée, ses cheveux érugineux fluant; de loin lui miroita le prestige de cette bande d'or, de cet évangéliaire, de la croix, du globe, de l'épée, de la chlamyde, du sagion bleu, des braies bleues de soie bleue et des chaussures aux aiglats d'or. Quoique attributs du Pouvoir, ils étaient plutôt pour un enfant que pour un homme; l'épée avait une brièveté de fil, la chlamyde légère un air presque féminin. Le sagion et les braies accourcis, les chaussures écarlates allaient juste à son frère Oupravda, comme allaient à la finesse de ses mains la croix d'argent et le globe de vermeil. Seul, l'évangéliaire pesait et la couronne était grande, et c'est pourquoi elle avait essaye celle-ci et porté celui-là.

Tous deux étaient nés à un bord de bleu et soleilleux fleuve, dans la zadrouga familiale, reste d'une possession territoriale donnée par le Basileus lustinien, deux siècles auparavant, à sa favorite, une Sclavonne, qui déroba son

fils aux jalouses fureurs de la pantomime Théodora, devenue Impératrice d'Orient. Ce fils s'appela Oupravda, comme lustinien, de race sclavonne aussi, et nombreux, ses descendants, les fils de ses fils nés et grandis dans la zadrouga, d'année en année accourcie par les déprédations des nomades, des incendies de moissons et de villes, se transmirent la légende de l'aïeul dont, au Forum Augustéon, la statue radiait, haute, en son bronze doré, comme pour les inviter à maîtriser Byzance et par elle tout l'univers. De cette ascendance, seuls maintenant restaient Viglinitza et Oupravda. Une nuit, des bandes d'hommes, jaunes et le nez épaté, aux yeux plissés, à la chevelure résolue en tresse, venus on ne sut d'où, s'étaient jetés sur la zadrouga dont ils emmenèrent le bétail et les chevaux après l'avoir semée de ruines et de cadavres, parmi lesquels leur père et leur mère, deux frères aînés^ un aïeul au visage oîi persista le profil de l'ancien Basileus Autokratôr dessiné sur des médailles emportées avec les objets du coffre de bois qui depuis les suivit.

Echappés au carnage, Viglinitza et Oupravda vécurent avec des familles de leur race toujours harcelées par des tribus de nomades, du Danube au Bosphore, dans des cahutes fichées parmi les glaïeuls des steppes, sans oublier de qui ils descendaient et sans que, d'ailleurs, les autres Sclavons le leur fissent oublier. Et cela, jusqu'à ce que Constantin V, l'Autokratôr actuel, eût décidé la transplantation de force à Byzance, pour y remplacer la population décimée par une épidémie, des gens vaguant sur les frontières de son empire, qui était fort grand, qui s'étendait en Europe, en Afrique et en Asie. Des hétairies de son armée poussèrent à coups de fouets de cuir et sous le poitrail de leurs chevaux des tribus entières de Sclavons éparses au Nord, et c'est ainsi que Viglinitza et Oupravda vinrent dans la capitale de l'Empire d'Orient.

Viglinitza avait emporté le coffre de bois sculpté et ferré, avec les attributs du Pouvoir qu'il contenait et de nombreux nomismas d'or, aux sigles de lustinien, restes de la fortune familiale. Ces nomismas, elle les avait échangés

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contre des pièces de monnaie plus modernes, à un changeur de l'Argyropatria, quartier remarquable par deux statues de femmes, de cuivre, de vingt pieds de haut. Peu à peu dispersés, les autres Sclavons l'oublièrent avec son frère, mais non sans avoir fait connaître à de pauvres gens des faubourgs les deux descendants de lustinien. Un portefaix thrace connut le premier cette révélation, puis un marchand d'ânes, enfin un montreur d'ours et de chiens, amusement, les jours de courses à l'Hippodrome, des Byzantins. Ils connaissaient le nabathéen, de l'Arabie venu en impossibles pérégrinations. Haraivi était aventureux et porté au sacrifice et à la propagation. Ils lui confièrent le secret, leur ambition allant très loin, jusqu'à des dignités qu'Oupravda leur donnerait une fois Basileus, car ils avaient l'espérance de le faire Basileus.

Haraîvi les écouta, quitta sa barque pointue aux deux bouts, et sans mot dire, sans les remercier, se rendit à l'Eglise monastique des Vlachernes, sur la dernière hauteur de la Ville, qu'elle dominait. Il y allait souvent, attiré par l'enseignement de son Hégoumène et par ce que les démocraties de Byzance en disaient. Ce n'est pas qu'il en comprît bien le fond, mais la forme, toute simpliste, lui plaisait. Suivant Hybréas, la religion du lézous était la religion du Bien combattant le Mal ; les Pauvres, les Humbles et les Faibles étaient les membres du lézous; les Riches, les Fiers et les Forts étaient des suppôts de l'Hadès, c'est-à-dire de l'Enfer. Le Bien, qui était aussi la Vie, se symbolisait dans les Eikônes dont l'adoration apportait assez de joie au cœur, d'illusion à l'âme, de ravissement à l'être entier pour qu'on les considérât comme utiles à sa pérennité. Leur création, par les mains de l'homme, continuait la Vie, sous forme d'Arts humains. Deux races, sur terre, étaient présentement aptes à la création d'Eikônes et aux Arts humains : l'helladique, déjà radieuse de son architectonique, de sa plastique et de sa peinture; la sclavonne, toute nouvelle, toute barbare, mais qu'il sentait neuve de Philosophie, fraîche de Sensation, énorme d'Idée. Ces deux races étaient prédestinées

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à l'Empire; elles y implanteraient définitivement le Bien et en chasseraient le Mal, que ceux-là qui voulaient détruire les Eikônes et persécuter leurs adorateurs, soutenaient dans la personne de Constantin V.

Il y avait bien, et tel en était le sens, sous les paroles d'Hybréas, une hérésie, celle des Manichéens, déjà condamnée par l'Église riche, surtout par l'officielle Sainte- Sagesse, et Haraîvi s'en doutait vaguement. Mais les démocraties de Byzance, séculaires ennemies du Pouvoir, étaient depuis longtemps avec la Sainte-Pureté. Les Verts obéissaient à ses suggestions, les Verts adversaires des Bleus partisans des Basileus orgueilleux et cruels, qu'ils soutenaient dans leur effroyable lutte contre les Iconolâtres. Alors avait avéré, Haraîvi, en nets rapprochements, la saisissante spiritualité de Byzance : la religion du lézous, le Bien, l'Iconolâtrie et la Vie étaient avec la Sainte-Pureté, les Orthodoxes et les Verts; le Mal, l'Iconoclastie et la Mort avec la Sainte-Sagesse, le Grand-Palais, les Iconoclastes et les Bleus. Se plaisant aux enseignements d'Hybréas il suivrait Hybréas; il serait avec le Bien et contre le Mal. Gela allait aux générosités, aux enthousiasmes de son âme sémite. D'ailleurs, pauvre batelier de la Gorne-d'Or, qu'eût-il gagné à être avec les Riches, les Fiers et les Forts ?

Il advint, de cette confession d'Haraîvi à Hybréas, ceci, qu'un matin, Viglinitza et Oupravda, qui avait treize ans, virent leur porte s'ouvrir devant un gros kaloyer aux adipeuses joues, à la barbe effilochée, au crâne, sous un bonnet carré, clairsemé de cheveux en pointe, vêtu d'une robe brune et chaussé de sandales retenues à l'orteil par un lacet de cuir. Portant un sac de provisions quêtées à toutes les maisons du quartier, ce kaloyer avait laissé dans la rue un âne chargé d'une double couffe emplie de légumes et de quartiers de viandes; le braiementde l'animal, formidable, retentit, le kaloyer se retourna, rouge, hispide; et du milieu du couloir, la main étendue :

— Tu n'as pas à braire; tu n'as pas à m'appeler! Sois patient, attends-moi sans te plaindre, ou bien je t'appelle

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excrémentiel, je te désigne corame le Basileus impie, le cavallin Constantin V!

loan, qui s'expliqua, était kaloyer quêteur de l'Eglise monastique des Vlachernes, hors des niuraillos. Depuis des siècles, la Sainte-Pureté étendait sur Byzance la bienveillance de sa Panaghia et de son lézous, défendait les Faibles, les Pauvres et les Humbles contre les Forts, les Riches et les Fiers, et ne craignait pas d'anathématiser les Pouvoirs temporels ou ceux, spirituels, des Oints de la Sainte-Sagesse, alliés avec quiconque triomphait au Grand- Palais : soldat hissé par les factions, porphyrogénète assassin des siens, Dignitaire adultère avec l'épouse d'un Basileus — une Augusta — pour devenir Basileus luimême; tous les crimes, toutes les félonies, toutes les infamies des Grands qui obtenaient absolution de ces Oints, riches d'honneurs et de faveurs. La Sainte-Pureté, de vieille tradition, s'écartait résolument des Puissants, au point de gagner un vague renom d'hérésie heureusement glissant sur l'esprit des démocraties. Depuis des siècles, elle soulevait celles-ci contre les usurpations et les tyrannies; elle fomentait les conjurations au j)rorit d'Autokratôrs qu'elle rêvait pieux, humbles, secourables à tous, contempteurs du Mal et disciples du Bien, terribles contre les Méchants et accessibles aux Bons, surtout pénétrés d'Orthodoxie, voulant les cultes des Eikônes et les symboles par lesquels, en arts suggestifs, la religion pénétrait des âmes de peuples neufs, encore trop fétichistes pour, d'emblée, saisir les lois d'une philosophie dépouillée de tout concept cultuel.

loan ne dévoilait pas cela bien clairement, mais le laissait à entendre, lui-même ne le comprenant que rudimentaireraent. Oupravda l'écouta, les yeux bleus brillants, la face animée de mysticité religieuse plutôt que de triomphe impérial à quoi son sang de Basileus semblait devoir le porter. En sa puérile conscience, les paroles de loan lui plurent fort. Il se sentait porté vers les lézous et les Panaghias peints, les Anges, les Apôtres et les Saints de mosaïque, aux fonds d'or, car il gardait le riche paganisme

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de sa race tard venue à la. croix, avec une supérieure quoique naissante philosophie de l'humanité que sa sœur voulait qu'il jugulât un jour, comme un vrai descendant de lustinien. Il s'écria, allant au devant de loan :

— Tu me parles si agréablement de l'Hégoumène de la Sainte-Pureté, kaloyer, que je le veux connaître; il me ferait voir les belles Eikônes de son Eglise et m'enseignerait les choses que tu nous as dites de lui.

Un matin, avec loan, il sortit de la ville, gravit la Montagne aux ruelles et aux maisons l'une à l'autre accotées, passa devant le narthex de la singulière Eglise qui s'ouvrait sur une place dallée, de portiques entourée, d'où tout Byzance se déroula en un lointain blanc. Tout là-bas, vers la Propontide, par dessus d'autres Montagnes, par dessus d'autres Eglises et d'autres Monastères pointant leurs coupoles sveltes par des jours de vitraux colorées, par dessus un soulèvement de maisons et d'édifices séparés de voies grandes et de forums animés, la Sainte-Sagesse se dressait, énormément solide, sa croix d'or luisante, vers eux son narthex aux neuf portes et sa place dallée. Et ses neuf coupoles s'élançaient, rondes, celle du centre, plus élevée que les autres, en victoire autour, mais dures et comme rèches en leur attitude de Puissance et de Force, surtout par leur avoisinement du Grand-Palais des Basileus-Autokratôrs, dont les trois parties : la Ghalcé, la Daphné et le Palais-Sacré, dévalaient aux rivages, en échiquier de salles, — des triclinions; — de galeries, — des péripatos; — de terrasses, — des héliacons; — de cours ornées de bassins, — des phiales; avec beaucoup d'appartements fastueux, — des coubouclions, — troublés d'une humanité de Dignitaires, de Fonctionnaires, de Gardes et de gens de simple Domesticité. L'Hippodrome même subissait l'extrême domination de ce Grand-Palais pesant par dessus son promenoir ovale que des statues peuplaient, et seulement séparé par un espace parallèle à ses murs, très hauts.

Une porte s'ouvrit, basse ; loan poussa l'âne dont le braiement devint très fort. Au milieu d'une cour, un baptis-

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tère de marbre, fiché; aux murailles, par dessus lesquelles jetait des ombres l'ossature de la Sainte-Pureté, des scènes évangéliques, peintes. Un lézous, aux vêtements rouges, flottait, la tête en un nimbe crucifère, emmi un groupe de Saints; une Panaghia, les deux mains au cœur, vaguait sur un fond bleu. loan prit un couloir étroit et obscur, troué de cellules basses ; dedans, des kaloyers assis devant des Eikônes éclairées de petites chandelles. Quelques-uns lisaient quiètement à leur lueur jaune et braisillante; plusieurs, levant la tête, montrèrent une face blanche avec un grand cordon de barbe mêlée à de la chevelure sur leurs

épaules s annelant. Ce furent des salles : le réfectoire, coupé d'une immense table basse bordée de bancs de bois massif; l'atelier des Eikônes, oij, accroupis devant de petits pots de couleur, des kaloyers, marmonnant des Psaumes, peignaient sur des panneaux des Panaghias et des lézous pas bien grands. Ils en peignaient beaucoup, qui séchaient à la muraille, et la symétrie du nimbe gracile de leur tête, où des teintes claires faisaient de l'ivoire chaud; la symétrie des chromes de leur robe piquée ii*imi-

tations d*ors et de gemmes, faisaient des ronds de lune, des ovales pâles et des magnificences d'étoffes se continuant le long de la pièce qui en était comme illuminée.

Plus loin, un atelier d'objets d'ivoire, éclairé du trilobé de fenêtres vitrées de vitraux rouges, violets et verts. Devant un établi de chêne plein, des kaloyers fort attentivement creusaient, avec de fins outils, des morceaux d'ivoire qui devenaient des coffrets, des châsses minuscules, des diptyques et des triptyques, ou bien les trouaient avec un tour à main dont, à l'aide de l'archet, vivement le foret virotait.

Maigre, triste, moyen de taille et assis en une stalle, Hybréas reçut Oupravda, avec un croisement du pouce et de l'annulaire, une verticalité de l'index et une courbe du médius, hiérogramme du christ lézous. Et lentement, avec une voix devinée amère, il fit à l'Enfant, regardé d'yeux très luisants :

— Non, le Mal ne peut prévaloir contre le Bien, et le Bien c'est le lézous dont le Mal veut détruire la prééminence. Et c'est à toi, Oupravda, petit-fils de lustinien, à te saisir de l'épée de l'Orthodoxie pour que le Mal ne triomphe plus dans la personne de Constantin V qui veut détruire les Eikônes, parce qu'il ne comprend pas, en son cœur dur, en son âme impie, la signification de leur adoration.

Et ses yeux, luisant mieux, s'attachèrent à Oupravda qui entrevoyait, en ces paroles énigmatiques, quelque chose de très intimement à lui s'adressant, comme si, en raison d'un atavisme qui le prédisposait, malgré qu'enfant encore, à certains hauts enseignements, insaisissables à beaucoup, il comprenait Hybréas, qui ajouta, le perçant de son pertinace et fin regard :

— La Sainte-Pureté a combattu la Puissance et la Force et défendu la Pauvreté et la Faiblesse sous tous les Basileus, parce que les Basileus, étant le Mal, émanent du Mal. Le Bien ne peut être avec la Richesse et le Pouvoir. Mais que la Richesse et le Pouvoir soient en des mains pures, et les humains, qui si facilement obéissent aux brillantes suggestions, rentreront dans la route du Bien, et le Mal

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sera vaincu, l'Hadès sera vaincu, la Mort sera vaincue!

Il précisa :

— Suis les enseignements de la Sainte-Pureté; fuis ceux de la Sainte-Sagesse. Entre avec nous dans le champ où le Bien combat le Mal, pour que l'humanité ne subisse le joug des Basileus vicieux, des Patriarches mauvais et des Oints pourris. Nous désirons que la Force et la Puissance soient en des mains pures, le sarikion posé sur un front nimbé de vertu. Gela, comment? En opposant à la race isaurienne, étrangère à Byzance, centre de TOrlhodoxie, une race prédestinée, la race sclavonne, qui est innumérable, neuve, féconde, et que je pressens être un jour maîtresse de la terre, des monts scythiques à la mer des Francs. Cette race est la tienne, sclavon ! Et à ta race, j'en unirai une autre, Thelladique, par qui le culte du lézous et de la Panaghia s'est affirmé dans le monde, grâce aux Eikônes, issues d'Arts humains. Je les munirai d'une arme mystérieuse, aux coups de laquelle rien ne résistera. Ton sang ne mentira pas. Tu voudras me suivre, n'est-ce pas, tu le voudras?

Et Oupravda avait voulu. Mais non pour l'empire d'Orient dont les magnificences lui allaient moins que les paroles mystiques d'Hybréas, Gomme d'un sol vierge, l'Art des Eikones, l'Orthodoxie par leur culte, le combat du Bien contre le Mal, l'union des races sclavonne et helladique pour la prééminence, à Byzance, de la religion du lézous, lui éveillaient de confuses idées, des sensations et des plaisirs tout cérébraux, illuminés, comme d'un rubannement de soleil, de l'enseignement de l'IIégoumène. Aussi, après à nouveau oui Hybréas, s'inclina-t-il souvent devant la Panaghia de l'Eglise monastique, attiré par les ébatlements de ses chromes, les scintillations de ses métaux, la lourdeur de ses draperies, droites sur d'aj)aisantes chairs. Visitant d'autres Eglises, délicieusement, divinement, il endormit sa puérilité devant leurs saints do mosaïque, leurs vitraux, leurs arabons fouillés en du bois ou de la pierre, leurs iconostasis, leurs narthex très hauts où des Eikônes bellement ressortaient, et leurs intérieurs rayon-

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nant de lampes appendues, où s'étouffaient des pas de prêtres revêtus de répitrachélion et du phëlonion; d'évangéliaires historiés de nacre et d'ivoire ; de châsses feuillagées dans de l'or et de l'argent; de reliquaires de bronze, et de coffrets de cuivre battu au marteau sur des enclumes basses, serrées en les pieds nus des forgerons accroupis.

Il les connut bien, ces Eglises superbes : la Sainte-Sagesse — quoiqu'il ressentît de l'horreur pour ses Oints et son Patriarche qu'on disait châtré — et les Saints-Apôtres, le Verbe -Divin et l'Archange Saint-Michel ; Saint Tryphon, dans la rue de la Gigogne, et Saint-Pantaléon, voisin de l'Argyropatria ; Saint-Mamas, la Vierge de l'Octogone, Sainte-Paraskevi, le Pantépopte^ la Vierge d'Aréobinde, dans le quartier d'Aréobinde ; puis celles, monastiques, de Gallistrate et de Dexicrate, où à côté c'était un asile de vieillards ; le Gérocomion ; de l'Hyperaghia et du Stoudion, fameux autant que la Sainte-Pureté, la planante, l'immaculée construction des Vlachernes, au renom d'héréticité suivant les Riches et les Puissants, alors qu'aux yeux des Orthodoxes, tous adorateurs d'Eikônes, des Verts, tous contempteurs du Pouvoir, elle était sainte, fleurie de Vertu.

La vision qui avait mis ces choses sous les yeux de Viglinitza, toujours accroupie sous la fenêtre grillagée, la rouille de ses cheveux dans le soleil, humanisa les apparences d'Haraîvi, de ce Solibas, vainqueur des Bleus, et de ce Sepeôs, le Garde de la porte Kharsias. Ils s'étaient présentés à elle, pour que son frère obtînt l'empire et qu'elle fût sœur d'un Basileus : Haraïvi, avec le ravinement terrible de son mufle ; Soîibas, gros, rouge, la peau frémissante sous la barbe noire; Sepeôs, fin et svelte, moustachu, ardent et téméraire ; tous trois envoyés par Hybréas qui leur avait suggéré la conjuration contre Constantin V ; tous trois, Iconolâtres; tous trois pour la victoire du Bien sur le Mal et désireux de l'union de la race sclavonne et de la race helladique dans l'empire d'Orient ré généré. Avec Haraïvi était le peuple byzantin, naïf mais croyant, turbulent mais sain; avec Solibas, les Verts tous

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les Verts triomphant en sa personne les jours de courses; avec Sepeôs, les Gardes du Basileus, l'armée du Basileus, les Spathaires comme lui, les Buccélaires, les Scholaires, les Excubiteurs, les Candidats, les gens de l'Arithmos, les Maglabites, le corps de la Varange, les Myrtaites. Du moins, Sepeôs le disait, avec des gestes décidés, des audaces guerrières plaisant fort à Viglinitza. Lorsqu'ils l'entretenaient de la difficile entreprise, Haraîvi allait de long en large dans l'appartement, les bras tendus, les poings fermés, le dos renflé sous la daimatique rapiécée, le front suant sous son couffieh de nabathéen; Sepeôs jurait de se hisser jusqu'au cathisma, où il égorgerait Constantin V devant les cent mille spectateurs tle l'Hippodrome et sous le regard de son armée qui aj^plaudirait à la défaite du Mal; Solibas, moins loquace, se promettait simplement de faire tuer beaucoup de Bleus avec l'arme mystérieuse dont Hybréas parla à Oupravda et qui était l'espérance de beaucoup, quoiqu'on en causât peu, puis de remporter de nouvelles couronnes d'argent et d'être porté sur des épaules de Verts. Quant aux dignités à recevoir d'Oupravda proclamé Basileus, ce serait suivant ce qu'il voudrait. Ilaralvi se contenterait d'être Grand-Drungaire; Sepeôs, Grand- Domestique; Solibas, Grand-Logothcte. Le batelier de la Corne-d'Or commanderait ainsi à l'armée de mer; le Spathaire, à l'armée de terre, et l'hénioque, aux juges.

Depuis lors, Haraîvi avait emmené Oupravda à travers Byzan e, dont les démocraties n'ignoraient pas maintenant la présence d'un petit-fils de lustinien protégé par l'Ilégoumène de la Sainte-Pureté. Du Gynégion, — enceinte de cirque ouverte à des combats de bêtes féroces, entre les Vlachernes et le Camp Militaire où, tout au fond du golfe, les hétairies élevaient sur leurs boucliers les nouveaux Basileus, — à la Porte-Dorée, derrière le Cyclobion, et sur la Propontide, dans tous les quartiers, y compris celui des Marchés, au centre de la Ville, il l'avait montré à des marchands de poissons et h des enlumineurs de manuscrits, à des cordonniers et à des tailleurs, à des hauts-lissiers et à des émailleurs, à des mosaïstes, à des découpeurs de nacre

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et de corail, à des bouchers, à des boulangers, à des portefaix, à des bateliers, à des charrons, à des orfèvi'es, à des armuriers, à des vanniers, à des forgerons. Pour ne point éveiller de soupçons, Sepeôs et Solibas paraissaient les ignorer au dehors. Seulement, lorsqu'en une rue populeuse Haraïvi et Oupravda passaient, l'hénioque se montrait. Son bras en l'air signifiait quelque chose qui soudainement appelait des Verts, fourmillant de toutes parts. Des Bleus alors se sauvaient. Quant au Spathaire de la Porte Kharsias, il disait en des oreilles d'autres Spathaires des paroles qui les faisaient se retourner, souriants; leurs mains serraient alors l'épée appendue à la cotte de fer imbriqué, ou empoignaient mieux le clibanion écaillé, bouclier aussi de fer qui leur servait de défense contre les ennemis de Constantin V.

Si elle aimait son frère, Viglinitza, elle se disjiit ressentir plus que lui l'ambition de cet empire ^d'Orient qui se régénérerait dans le Bien. Plus qu'en lui lui bruyaient des sonneries de trompettes, des galops d'hétairies sur la nuque des hommes dominés. Elle avait toute virilité, tant par sa musculature de presque jeune géante, au corps cependant un peu mou, alors qu'il paraissait précaire de santé, lymphatique de sang et surtout indifférent aux gloires officielles du sarikion. Et c'est en se comparant à lui, qu'elle se complaisait à la bande d'or posée sur le front, à l'évangéliaire écrit au cinabre, faisant acte ainsi d'Augusta avec des gestes de commandement. Son frère serait certainement Basileus ; mais elle ne serait que la sœur d'un Basileus, confinée au Gynécée. Son frère aurait une génération qui lui succéderait; sa génération, à elle, n'aurait aucun droit au sarikion et au sagion !

Oupravda s'unirait certainement à quelque fille de race qui lui apporterait des provinces, des armées et des populations, mais elle ? Alors, lui silhouettaient mieux les trois hommes tissant, avec Hybréas, la conjuration du Bien. Haraïvi ne lui déplaisait, ni Solibas. Le ravinement mafflu de l'un, ombré du couffieh bien serré au front, l'agitation de sa dalmatique rapiécée sur ses noueuses épaules, la

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bnitalilô de ses gestes allaient à ses propres vigueurs. 1 e calme frémissant de l'autre, sa grosse face rouge, sa barbe noire, sa casaque d'hénioque, surtout la couronne d'argent le nimbant lorsque, sur leurs épaules, le portaient des Verts, quelquefois la ravissaient. Mais Sepeôs la troublait de son fin profil, de l'audace de sa moustache, de 1 intrépidité de ses regards, de l'agilité de ses membres, de la sonorité de sa voix. Si la dignité de Grand-Logothète siérait à Solibas et celle de Grand-Drungaire à Haraivi, lui, Sepeôs, irait mieux sous la chlamyde, la robe talaire et la coiffure de Grand-Domestique. Il était plus jeune qu'eux, presque de son Tige; il était brun, il était beau.

C'est ainsi qu'au lendemain des courses de l'Hippodrome, en cet appartement simple, elle pensait, Viglinitza, à Haraïvi, à Solibas, à son frère Oupravda qui, au dehors, se pénétrait mieux de Byzance où des Verts et des Orthodoxes le saluaient respectueusement, devinant en lui le futur Basileus qu'il serait sûrement.

Au bas des murailles de la Corne d'Or et sous l'étage en saillie d'un palais — celui de l'ilebdomon — aux marbi-es jaune clair dominant le quartier de ce nom, Sabattius restait accroupi, son crâne pointu à l'air. Devant lui, des pastèques d'un vert noir et des pastèques d'un vert clair, mêlées, fin harmoge, il attendait depuis l'aube, lent et fainéant, sans seulement appeler la clientèle des bateliers bercés dans leur barque, — des monoxilones — ou de rares passants filant à lombre des fortifications coupées de tours rondes et carrées et enfeuillagées de figuiers, de platanes et de térébinthes poussant en la terre siliceuse de la Corned'Or.

Parfois, comme irrorant, le soleil lustrait un pan des murailles ; alors Sabattius. avec ses cucurbites, s'en allai

plus loin. L'obstiné recul se répétait chaque jour, imperturbablement, au point que les oisifs, béant devant le golfe, n'avaient qu'à regarder le dément pour connaître les heures de la journée.

La Corne d'Or se fuselait, troublée de nefs, à l'avant et à l'arrière gaufrée de triérès semblables à d'énormes myriapodes, de dromons à l'accastillage très haut, de palandries dont les voiles, ouvertes aigûment, flottaient, pendaient, confusions de draperies carminées et jaunes. Des mâtures s'évidaient, débusquées d'un hyatus de crique; des proues fanfaraient avec des faces de Panaghias éclairantes sous un foc blanc; des files de monoxilones nageaient, et des vocalises d'équipages s'alluraient à des descentes et à des hissements de toiles, à la forme latine ou helladique, claquant.

A l'autre rivage, la côte thracique semée d'éparses habitations, diadémée d'un monastère dont la simandre — plaque de fer, suspendue à un chevalet, qui se heurtait d'un marteau — s'ouïssait d'heure en heure, allait jusqu'au fond du golfe 'et expirait vers le Bosphore coulant à l'autre bout entre les deux plages d'Asie et d'Europe, avec un

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galop de fleuve, un galop qui soulevait des vagues bleues où des lumières de jour mettaient, en blondissements, des squames brisés.

Et derrière Sabattius, c'était Bysance, obombrée là de la Sainte-Sagesse, du Grand-Palais des Basileus-Autokratôrs, dont les jardins dévalaient de celte première Montagne en folies de rosiers, d'héliotropes, de cyprès, de mauves, d'arbousiers, de saules et de chênes, et, un peu au-dessous, de la terrasse ovale de l'Hippodrome, complantée de statues qui se figeaient à regarder la terre et la mer, tout le rivage européen jusqu'au Cyclobion, tout le territoire de la Ville au delà des faubourgs, toute la Corne-d'Or, le Bosphore, Chrysopolis cl Ghalcedôn, sur la cote d'Asie.

Trois hommes avançaient, pauvres; l'un, très gros avec une chevelure lui pendant rigide, derrière, comme du bois; l'autre, maigre, la peau rollée à des os saillants de face à peine ombrée de favoris plats ; le troisième, qui avait un regard de désirs mauvais, un nez busqué, une tache violacée sur une joue et la barbe rare; celui-là, squeletlique, grand, d'une grandeur qu'un rien casserait. Ils hélèrent Sabattius qui se leva, puis à nouveau s'accroupit, leur criant :

— Il est inutile de me déranger! Vous errez péniblement parce que vous connaissez le secret d'un Basileus à Byzance et que ce Basileus ne veut pas de vous. Moi, je veux la fortune avec la vente de mes pastèques et non des dignités que vous n'aurez jamais et dont je ne me soucie point.

Les trois hommes filèrent devant Sabattius qui continua grêlement, sans s'arrêter à leurs invites, et tout à la démence, quelquefois juste, de son raisonnement :

— Toi, Palladas, tu vends des ânes; toi, Iléralscos, tu montres des ours et des chiens; toi, Pampiépios, tu es portefaix. Ne faites pas autre chose et enrichissez-vous ! Je ne désire pas quitter la vente de mes pastèques pour vous suivre, car le Basileus dont vous me parlez souvent n'ira pas avec vous, mais avec Ilaraïvi. Des Verts le saluent; des Orthodoxes prient pour lui. Vous n'avez ni l.i

puissance des Verts, ni la sainteté des Orthodoxes qui se confient à la Sainte-Pureté. Laissez-moi! Je ne veux rien tenter contre Constantin V.

Les trois hommes le laissèrent alors, avec des gestes de déception. Ils avaient à peine disparu que le marchand de pastèques exclama :

— Grand lézous ! Sainte-Mère-de-Dieu !

En rapprochement lent d'une barque, un dos mouvait des bigarrures, une licorne triomphale, un monstre aux pattes griffues, une tête barbue de patriarche, non pas en figuration raisonnable, mais malhabilement juxtaposés. Des rames retombèrent, le dos remua, se dressa. Haraîvi amarra sa barque au rivage qu'il remonta rapidement jusqu'à Sabattius, toujours devant ses pastèques accroupi.

— Grand Tout-Puissant! je parlais de toi à Héraïscos, à Palladas et à Pamprépios qui me proposent des dignités si je conjurais contre Constantin V au profit du Basileus qu'on voit avec toi, que les Verts saluent et qui obtient les prières des Orthodoxes se confiant à la Sainte-Pureté.

Un remuement de galets, un éclair conique de casque sans visière et, comme sorti de la massivité de la muraille qui avait à cet endroit une poterne, un Spathaire se dirigea vers eux. 11 surgissait d'un creux de terrain : d'abord la tête, une tête jeune, énergique, à cheveux noirs et à la moustache retombante, puis la poitrine, enfin tout le corps vêtu d'une cotte de fer imbriqué, les jambes nues, lacées au bas de chaussures noires, que battait une longue épée. Sans plus parler à Sabattius, il emmena le nouveau venu : Sepeôs, jusqu'à sa barque qui bientôt fila sous le regard du marchand de pastèques.

— A la Porte-Dorée !

— Oui, à la Porte-Dorée!

S'allongeant au fond de l'embarcation, faisant mine de cacher sa face sous son bras recourbé, Sepeôs restait muet, pendant qu'Haraîvi frappait de ses rames l'eau giclant en gouttes blanches, en un sillage torsionné jusqu'à la côte, au loin, jaune, verdie de végétations dont pendaient les ombres et se traînaient.

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Doublant le golfe, la Propontide bleuit, sous la mouclieture de voiles aiguës. A droite, les murailles de la Ville se regardaient en des eaux de fossés, jusqu'au Cyclobion, à la Porte-Dorée, et leur milieu s'interrompait des Ports de Tbéodose et de lulien, un peu après le Boucoléon, édifice dans l'immense enceinte du Grand-Palais dont beaucoup de coupoles montuaient. Le cadran solaire de ce Boucoléon virait lentement par dessus son portique antérieur, rouge, au seuil duquel un lion et un taureau de bronze se battaient, celui-là les dents enfoncées dans la gorge de celui-ci aux cornes prises dans les griffes rayonnantes, terriblement, du lion.

Parfois, sur les murailles, des cuirasses miroitaient, des têtes casquées comme le S[)alhaire, un arc se dessinait, une épée fulgurait. Haraivi ramait plus vite, et son raie fort s'ouïssait dans la retombée des rames. Enfin Sepeôs se redressa lentement. L'embarcation fila devant la Porte de Théodose, non loin de la Porte-Dorée, que cachaient des fortifications échelonnant leurs crénelures carrées, dentelées, à cuivrure de briques gercées de soleil.

Alors Haraivi s'allégra d'un léger air, en contentement d'avoir vogué sans danger devant les sourcilleuses murailles de cette partie de la Ville, où des Gardes interrogeaient l'horiz :;n. Et le Spatliaire se redressa mieux, sa tète virile arbo^-ée, étira ses moustaches souj)les, secoua ses épaules musclées, sans plus de précautions. Toujours des Gardes ponctuant les murailles d'une immobilité coupée d'une ligne de piques dont l'aigrette flambait, il fît, pendant que s'harmoniait dolemmcnt le chantonnement d'IIaralvi au mouvement des rames, à plat en l'eau qui avait des remous :

— Les autres ne m'ont pas aperçu et ceux-là ne me connaissent point. Je voulais éviter leurs regards, eux me cherchaient des yeux. Cependant, je ne crains rien. J'ai traversé l'Arménie, le Pont, la Cappadoce; j'ai vu l'Arabie où tu es né; j'ai vu la Syrie; j'ai vu la mer Egée, les Iles llelladiques, la Sicile, l'Italie; j'ai battu le sol partout où il y a du sol. J'ai mis ma tête sous tous les cicux et je n'en

suis pas mort, non, je n'en suis pas mort! Je ne veux ni me reposer ni dormir, maintenant que nous allons faire triompher le Bien dans la personne du sclavon Oupravda qui sera uni à l'iielladique Eustokkia pour que l'Orthodoxie ne soit pas persécutée par le copronyme et le cavallin Constantin V.

La mer se défrisait : infinis ses flots mous, bleus et hyalins! un alanguissement la vêtait toute, en le plein jour, jusqu'à l'horizon où la terre ardait de la cuivrure des fortifications. Quelquefois des embarcations sillaient; d'abord la pointe de la mâture, puis l'ampleur des voiles, puis la proue, la bande rouge ou verte de la carène, une lenteur obèse, et les frétillements des cordages, les chants des équipages dont les têtes crevaient. De loin, des hommes saluaient Haraïvi et Sepeôs sans les connaître. Des pêcheurs, en de dansantes barques aux filets se soutenant à leurs bouts, criaient de ne point approcher, et des clameurs traînaillaient], de la Ville venues, par dessus les murailles, par les portes qui les trouaient, où une population s'engouffrait pour irradier sur ses sept Montagnes, dans leurs vallées et sur les hauteurs, toisonnées de palais, de Monastères, d'Églises, de jardins et de maisons.

— Ville ! Ville ! Ville ! Nous te donnerons au Bien pour l'adoration des Eikônes, la glorification du lézous et le triomphe de la race sclavonne unie à la race helladique ! — Et le Spathaire, après s'être exclamé, se tut, comprimant un enthousiasme trop éclatant. Sa face ensuite se mobilisa; les yeux fermés, il tordit sa moustache, l'allongea, la mordilla, pendant qu'Haraîvi faisait, écoutant pareillement sa propre pensée :

— Oui, nous renverserons l'Autokratôr orgueilleux; nous substituerons à sa Puissance et à sa Force celles d'Oupravda, qui sera Basileus. Et sa race, que nous unirons à la race helladique, fera rayonner sur terre le culte des Eikônes que l'Empire veut détruire; le Bien sera vainqueur du Mal, ainsi que le veut Hybréas. Et, pour mieux soutenir le Pouvoir d'Oupravda, tu seras Grand-Domes-

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ti^iie; Solibas, Grand-Logothète; moi, Grand-Drungaire. Quant à Viglinitza, ah! quanta Viglinitza!...

C'était naturellement qu'il parlait de la sœur d'Oupravda. Il ne savait de quelle dignité la magnifier. Simple sœur d'un Basileus, elle ne pouvait être Augusta; elle ne serait donc que l'épouse d'un Dignitaire, mais ne décherrait-elle pas? Et comme il lui cherchait un titre, qui la hissât audessus de l'humanité, Sepeôs, qui ne rêvait plus, lui fit, plaisant et taquin :

— Hé! Viglinitza serait l'épouse du Grand-Domestique Sepeôs qu'elle ne décherrait pas ! J'ai du bon sang et ma race est pure. Des humains ont été Basileus qui n'avaient pas le sang de Sepeôs!

Haraivi eut un tremblement de sa barbe noire; il répondit, au grand amusement de Sepeôs :

— A moins qu'elle ne devienne l'épouse du Grand-Drungaire Ilaralvi, dont le sang vaut bien celui du Grand-Domestique Sepeôs !

Ils rirent, très confiants l'un pour l'autre, sans plus mêler la personne de Viglinitza à des dilections qui se devinaient. Et leur revenant les motifs qui les faisaient aller à ce bout de la Ville, ils parlèrent d'Hybréas, citèrent d'Hybréas la persistante doctrine alliant les Verts aux démocraties toujours en conflit avec les aristocraties qui érigeaient, à l'aide des Bleus, les Souverainetés fausses et les Hétérodoxies. Oui! les Verts seraient avec Oupravda, grâce à Solibas qui les endoctrinait depuis longtemps : mais pas tous. Il y avait, et c'était le grand nombre, ceux qu'immobilisaient les cinq Frères avueglés jadis par le tyran Philippicus, et qui sous des chefs soudoyés s étaient attachés à faire de l'un d'eux, un jour, un Basileus. Ces cinq Frères descendaient du Basileus Théodose; mais Oupravda héritait du sang de lustinien ; ils avaient du sang helladi(iue; lui, du sang sclavon. Or^ comme Hybréas le disait souvent, n'est-ce pas à ces races que Byzance devait appartenir, et non à la race isaurienne, de Constantin V, l'excrémentiel et le cavallin Basileus, héritier de son père Léon risaurien? N'est-ce pas aux Sclavons et aux Helladi-

ques, de sang européen, que l'Empire d'Orient, appuyé à la mer Noire, à la Propontide et à la mer Egée, devait être assujetti, et non au mi-sémite, mi-touranien peuple isaurien, froid, cruel, inconceptuel, ennemi de l'Art et de l'Orthodoxie; ami du Mal, fils de la Mort et du Néant, lui qui se refusait à la continuation de la Vie par la création des Eikônes dont il voulait proscrire le culte.

Et Hybréas, attachant sur eux ses yeux luisants, relevant, brève personne, sa robe violette d'Hégoumène au semis de croix d'argent, ajouta qu'il fallait intéresser ces Verts, que Solibas n'avait pu ébranler encore, à une conjuration qui unirait, à Oupravda, Eustokkia, petite-fille des Aveugles, et ainsi donnerait l'Empire d'Orient au sanghelladique allié au sang sclavon. Les Verts ne trahiraient pas ceux-là dont depuis quarante ans ils recevaient des subsides, puisque leur appui se porterait à l'héritière de leur sang. D'ailleurs, était-ce possible de satisfaire les Frères voulant parvenir à l'Empire tous cinq et se disputant lamentablement chaque fois que l'entreprise allait être exécutée?

— Les Verts se réunissent chez les cinq Frères : ils se proposent de donner le sarikion à l'un d'eux. Faites qu'armés de l'arme dont je poursuis encore l'efficacité, ils combattent pour Eustokkia que j'unirai à Oupravda. Engagezles à ne pas stériliser leurs forces au profit des Aveugles, incapables de gouverner l'Empire, s'ils étaient appelés au Grand-Palais !

Et Hybréas ajouta :

— Allez ! Vos paroles tomberont dans des oreilles attentives, car j'ai dit pareillement à Eustokkia qui n'attend que votre révélation pour agir à son tour sur les Verts !

Et c'était vrai, cela! <les cinq Frères, ces vieillards d'éclatante souche, à qui le Basileus Philippicus fit crever les yeux, ténébreusement riches, vivaient une épaississante nuit, mais avec un tenace, un mordant désir d'ouïr en Autokratôrs le froissement des épées, le tumulte des armées et les acclamations des multitudes, dans ce même Hippodrome, témoin du supplice odieux. Tout Byzance les con-

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naissait. Quand ils sortaient, des serviteurs vieillis comme eux les accompagnant, on s'écartait; leur face vénérable au trou des yeux vide, leur barbe sulfureuse, la cire de leur ])cau, les mèches plates de leur chevelure sur l'échiné rompue, révélaient la légende de terreur et de pitié. Et chacun sentait le désir qui les poignait amèrement; chacun se disait combien avait été cruel ce Philippicus qui fit d'eux des êtres inertes traînant des jours éclairés à peine de la naissance d'une fille du (ils de l'un d'eux, tué en on ne sut jamais quelle éloignée bataille et que, sous le nom d'Eustokkia,*ils avaient élevée, chérie, admirablement adornée pour la préparer au trône mal vu de leurs yeux crevés.

Butée à l'extrémité de Byzance, la barque, (juils laissèrent, s'abrita en le sable d'une ombre de crique qui bégayait de vagues remuées. Haraïvi et Sepeôs atteignirent la Porte-Dorée, après avoir doublé l'angle tournant des murailles. Massive, haute, en son encadrement de colonnes corinthiennes, elle se surmontait, cette Porte-Dorée ! d'une statue de la Victoire païenne, et s'ornait aux parois de sigles et de croix. A une des faces, un grand lézous s'auréolait en lune énorme, et la barbe du dieu, les yeux du dieu, le front du dieu sur la foule s'immobilisaient. Une population la traversait qui se mélangeait d'ethnologies : des Hongres jaunes aux yeux bridés; des Boulgres sales, qui avaient des cheveux gras de graisse de mouton; des Sclavons pâles, dont les profils pointus suivaient, mélancoliques, des chariots à roues i)leines j)ar des bœufs traînés; des Ilelladiques, des Macédoniens, des Albanais, des Siciliaques, des Cappadociens, des Isauriens, des Phrygiens, des Chypriotes, des Rhodiens, des Cretois, des Scythes aux braies serrées en plis à la cheville, à cheval, à pied, en des véhicules d'osier tressé, de bois ouvré, de cuir battu bordé de fer, emportés par des mules sonnaillantes ou des ânes harnachés de choses qui, richement, claquaient.

Des maisons, d'abord basses, mal recrépies et dont des fenêtres étiques trouaient la muraille grise et rose; puis hautes, avec de resplendissantes phial(v«^ bordées de colonnades, avec des apparitions d'escaliers droits aux parois

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d'or; des crénelures de Monast^res amplement perçant des verdures de jardins vastes, par derrière des portes encastrées de marbres noirs ou roux; des Églises, des chapelles et des oratoires achevant des culs-de-sac où des chiens s'accroupissaient en rond dans du soleil, pendant que des simandres bruyaient sèchement, appelant les Orthodoxes qui, en leurs intérieurs, se glissaient vers des lumières de cierges droits illuminant de grandes Eikônes; enfin une Voie blanche, la voie Triomphale, coupant interminablement la Ville, de la Porte-Dorée au Forum Augustéon, sinuant avec des palais, des bains, des places, des colonnes, des arcs, dorés, argentés, colorés en le jour, déformant tout, vague, ennimbant tout.

Des rectitudes lointaines de verdures traînaient, des imbrications d'eau étalaient des flaques qui en baisaient les pieds. Et, entre des maisons de pauvres, mal rehaussées de quelques maisons de riches sur les terrasses desquelles planaient des vélums, le petit fleuve Lychos, un fleuve pas grand, rubanna sous un peuplement de saules, de peupliers et de platanes. Plus loin, de vagues terrains se bossuaient de suspectes herbes ; des mauves s'enorgueillissant, violaçantes, des orties barbelées hargneusement, deg graminées blondes et des buglôses bleues, des roseaux, des sureaux, des agglomérations de fourrés où des lézards s'éperdaient. Haraivi et Sepeôs longèrent un jardin, qui ne se voyait pas, jusqu'à un très ancien palais de marbre rose, qui s'enlairait de deux ailes et d'un portique central rose, précédé d'un perron rose accédant à un portique rose ouvert sur un vestibule au pavement bi-chromé. D'un escalier somptueux, éclairé par les ouvertures pilastrées du premier et unique étage angle de coupoles et percé de baies rondes, radiaient des couloirs percés de salles languidement étoffées de draperies au fleurage vert et or. Ils le gravirent, précédés par un vieillard, tête blanche et vague, à robe traînassante, nuée de dessins morts. Ils ouïrent un grand bruit de voix, et bientôt pénétrèrent en une salle que des gens occupaient.

Éclairée par les jours d'une coupole qui en coiffait la hauteur, cette salle s'étendait jusqu à un fond en conque, décorée d'une magie de mosaïque, verte et or, où des chantournements de médaillons siglés s'entouraient de rinceaux achevés en rosaces rendant plus bizarres l'or et le vert du tout. Sur une estrade, cinq trônes amples de bronze, au dossier hémicirculaire, torsionnaient leurs bras au-dessus d'un escabeau d ivoire à couverture d'écarlates draperies. Et l'estrade était tapissée de tentures tombantes, violettes et pourpres, épinglées d'aigles d'or, de fers de lances et de globes bleus avec des étoiles d'argent. Sur des bancs de bois massif, sur des stalles solides bordant les murailles, des hommes assis causaient.

— Nicomaches et Asbestas ont choisi l'heure, qui sera bientôt!

— Oui ! Mais Critolaos et loannikios veulent attendre.

— Attendre, quand les Verts demandent à applaudir qui aura assez de vaillance pour être Basileusl

— Ah! tant que le chef, l'Aîné, Arghiras, n'a pas opiné, il n'y a qu'à se réserver.

— Mais Arghiras, l'aïeul d'Eustokkia, a opiné, lui!

On se levait, on jurait pour les Aveugles, des certitudes répondaient à des doutes. Toute la salle proférait les noms : Nicomaches, Asbestas, Critolaos, loannikios et Arghiras, l'Aîné I

— Nous allons étonner les Frères, dit Sepeôs à Haraîvi encogné, et à ses côtés assis. Ils ignorent encore (^upravda et je vais leur jeter Oupravda. Kt ces Verts-là s'ébranloront, car ils veulent combattre pour faire un véritable Basileus.

Redi'essés, expectatifs, ils dominaient les épaules, les bustes et les dos des gens toujours discutaillant, bouches

ouvertes, mains écartées, nez faisant face à des nez el barbes à des barbes en ardeurs peu déguisées. Des chefs se remarquaient, de Verts divisés en factions, inutilement inemployées par les cinq Frères qui neutralisaient leurs goûts de luttes, chaque fois que le signal de proclamer l'un d'eux allait être donné. Parmi ces Verts frémissait Solibas, en l'usuel accalmement de sa face rouge, de sa barbe noire, de ses yeux intrépides, tout le quelque chose de fort et de confiant paraissant être lui.

Un orgue, qui traînailla, salua les Aveugles, par la salle acclamés. Par un écartement lourd de tentures fixées à une tringle de bronze reliant les deux colonnes d'une voûte au fond d'or, ils survenaient, sous le parement d'une robe bleue coupée de plis droits et d'une dalmatique jaune brochée de métaux. Une coiffure, étalée d'yeux de plumes de paon, sur le chef; un large collier de coraux au col, chacune de leur main portait un globe et un coffret d'argent, une merveilleuse Eglise orfévrie, au marteau et au poinçon, par des artistes qui n'avaient pas laissé leur nom autour.

— Eustokkia !

On saluait Eustokkia qu'entouraient deux Serviteurs à la robe tristement verte de vieillards. Rose, la pulpe des joues pure et pleine, l'opacité des cils reliée par un trait d'antimoine, en des étoffes violettes, pourpres et bleues, avec des chaussures rouges, et l'ébat, à leur pointe, d'une cigogne d'argent, elle s'assit calmement sur l'escabeau d'ivoire, sa face, dont le bulbe des yeux était hyalin, reposée sur l'assistance, pendant que les Aveugles s'installaient sur les trônes torsionnés. Toute Vierge en sa juvénilité de douze ans, le rayonnement de ses vêtements, l'éclat de sa tête coiffée simplement de ses cheveux chutant en couronne sur le front astre de rubis et de topazes, d'imagination elle sollicitait le nimbe des Eikônes. Elle prit un lis rouge, une orfèvrerie émaillée qu'un Serviteur lui tendit, garda la tige métallique sur sa cuisse; la fleur œuvrée, en coupe, s'inclina sur l'épaule et elle ne remua que faiblement ses yeux qui croisèrent ceux de tous.

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L'orgue mugit un glorieux Hosanna, par l'attentive assistance répété.

Un Aveugle se leva, Arghiras, qui fit un signe, sa barbe jaunie à demi soulevée, ses yeux morts sur les Verts :

— Verts! Verts!

L'orgue s'épuisa. Et Argbiras exclama, avec un balancement, en ses deux mains, de son globe et de son coffret. — Ah! Théos; ah! Panaghia, Mère du lézous, voilà quarante années que l'infâme, le perfide, le tortureur Philippicus lui fit crever les yeux, au soleil d'un midi fulgescent, parce qu'il voulut délivrer Byzance de sa domination. Cependant, n'était-il digne de magnifier au cathisma, durant les courses de rilijipodromc, lui, Arghiras, qui avait du sang de l'ancien Théodose, dont nul, est-ce pas? ne reniait le souvenir. Maintenant, un autre Autokratôr, fils de 1 impie Léon risaurien, foulait les races de l'Empire, outrageait l'Orthodoxie, désirait prohiber le culte des Eikônes, gloires de la Croix! Lors, il se levait, il priait les Verts de courir sus au copronyme Constantin V et de proclamer Arghiras Autokratôr d'Orient.

Il s'assit, ayant ainsi opiné. Nicomaches se leva. 11 réclama l'Empire non pour Arghiras, mais pour lui. Arghiras, si cassé d'âge, garderait-il le lourd globe et le coffret, symboles de la Puissance et de la Force? Pouvait-on en faire un Basileus, un Autokratôr qu'il serait, Nicomaches, glorieusement, à l'exclusion des quatre autres? — Et, frénétiquement, il balança son globe bleu et son coffret orfévri aux coruscances d'argent frappé, repoussé, gravé en creux, où des rubis trouaient de jours rouges les fenêtres d'une coupole grosse comme un poing.

Mais les autres Aveugles se levaient, mécaniquement, ce pendant qu'Arghiras se mordillait les lèvres de fureur. Ils parlèrent à la fois, en siniements de voix, de ce Pouvoir qui dansait sous leurs yeux, morts depuis quarante ans. Ils en appelaient aux Verts, dont ils gorgcaient les chefs |)our avoir sous main les troupes, toujours tenues en immobilité au moment de rassaillement, tant l'amijilion insolidaire de cinq Frères était grande, tant elle les tenaillait d'une

frénésie qui les dissociait, alors que la nécessité exigeait qu'ils restassent unis, saintement.

Gritolaos et loannikios criaillaient plus que les trois autres. Ils voulaient attendre; ils s'opposeraient atout. Et, de même qu'ils se partageaient, la salle se partagea. Des Verts se refusaient à une immédiate action, car ils étaient eux-mêmes divisés. Epuisés, les Aveugles s'étaient assis, d'un bloc. Machinalement, Eustokkia remua ses yeux. Souvent, elle avait assisté à des assemblées pareilles, toujours lamentablement terminées par des querelles qui neutralisaient les Verts, très désireux d'agir, de se battre à l'Hippodrome pour y proclamer le Basileus de leur choix.

— Verts 1 Verts ! Verts 1

C'était la voix, en éclat, de Sepeôs, d'une main pesant sur le sommet de son épée fichée au sol, de l'autre serrant son casque conique sans visière, dont il s'était décoiffé. La tête aux cheveux noirs coupés au col se dégagea, nerveuse et fine. Les Aveugles dirigèrent leurs yeux morts sur lui; Eustokkia le fixa, et Solibas cilla, très grave, comme pour lui dire qu'il pouvait parler.

— J'ai à vous apprendre chose sûre, chose admirable . alors que vous ne savez à qui donner le sarikion, Byzance garde le petit-fils d'un Basileus aussi glorieux que Théodose et d'une race qui régénérera l'Empire si vous l'unissez à celle des Aveugles. Pourquoi séparer vos efforts au profit de vieillards jaloux l'un de l'autre, alors que vous pourriez agir avec celui-là, qui est jeune et qui voit, qui est toute énergie et toute vigueur? Les Orthodoxes le saluent; la Sainte-Pureté le veut Autokratôr; des Verts comme vous, Verts ! l'acclament sûrement. Et des Spathaires comme moi, des Gardes, se risqueront pour lui. J'ai dit! J'ai dit. Verts! Soyez rusés. Unissez, en la personne de la pure Eustokkia, le sang de Théodose au sang de ce petit-fils de Basileus glorieux, et je vous promets une décisive, une rapide victoire contre Constantin V que nous précipiterons du cathisma, le jour qu'il vous plaira!

Eustokkia laissa choir son lis, dans le saisissement de cette offre d'époux. Elle était seule, et le savait, du sang

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des Aveugles; elle héritait de leurs richesses et de leur cause. Les cinq Frères allaient se regimber, préférant l'énigmatique, l'espérant Empire à la certitude d'un autre indirectement à eux, mais apporté seulement en dot à Eustokkia, quand de tous côtés on cria :

— Son nom, son nom!

— Je vais vous le dire : Oupravda, de race sclavonne et descendant du grand lustinien !

C'était Haraivi, debout, promenant sur tous le ravinement de son mufle ombré du couffieh, ramenant de ses bras la dalmatique rapiéciée sur sa forte poitrine, et qui ajouta, animé :

— Je loue les idées du Spathaire, qui est un vaillant. Il a raison. Haraivi, qui vous parle et qui en veut à Constantin V, connaît très bien celui-là, qui est jeune, qui est pur, qui régénérera l'empire d'Orient par la prééminence qu'il saura donner à la race sclavonne, de laquelle il sort, et à la race helladique, de laquelle Eustokkia est issue. Eustokkia, qui a du sang de Théodose, ne se refusera pas au sang de lustinien. El le peuple applaudira à leur union. Les Orthodoxes salueront leur génération ; la Sainte-Pureté, par son Hégoumène, les bénira au lieu de la Sainte-Sagesse, trop orgueilleuse pour rendre durable le pouvoir des Basileus!

Il allait alors torrentueusement énoncer la doctrine d'IIybréas, et même, d'une imaginative évaporée de sémite, à laquelle les compréhensions n'arrivaient que nébuleuses élogier sa mystérieuse arme que point il ne connaissait, et, nul aussi. Aussitôt les Aveugles, en agitation :

— Nous abandonneriez-vous, après tant d'années à nous soutenir?

La face ligneuse d'Arghiras s'empourpra; il étendit la main sur la tête d'Kustokkia.

— Jamais, jamais !

— A moi l'Empire, et non à cet Oupravda, un imposteur !

— Un inconnu !

— Un aventurier'

— Vous VOUS êtes à lui remis comme le pécheur à l'Hadès!

Ecumant, les Frères apostrophaient la salle qui s'animait. ,Sepeôs s'indigna :

— Un inconnu, un imposteur! Ici, Solibas! Vous ne récuserez pas votre hénioque, ô Verts, votre hénioque qui n'ignore point Oupravda et est même entré en sa conjuralion.

I Désigné par le Spalhaire, sur lui les regards de t&us les Verts, très attentifs, Solibas se leva. Sa face rouge sous la barbe noire frémit; sa droite ostéologie solidement campée en la casaque d'or traversée du sautoir vert de la faction, avec un peu d'émotion, il parla :

— Moi, hénioque de votre faction, ô Verts, j'assure la véracité des paroles d'Haraïvi et de Sepeôs. Oui! J'appartiens à la conjuration d'Oupravda, et beaucoup de Verts, autant que vous désireux de combattre Constantin V, m'ont écouté comme vous m'écouterez. J'ai le respect de la race helladique, digne du sarikion plus que la race isaurienne représentée au Grand-Palais en la personne du Basileus impie, et c'est pourquoi je la veux au plus tôt triomphante. Les cinq Frères, ces vieillards, qui retiennent votre fougue depuis quarante ans, peuvent-ils ce triomphe, eux de race helladique, mais débiles, mais aveugles? Joignez-vous aux Verts qui par moi soutiennent Oupravda; ne divisez pas vos efforts en tentatives toujours suspendues par les Aveugles; unissez la cause de l'helladique Eustokkia, leur héritière, à celle du sclavon Oupravda. Et avec vous combattront les Verts qui me suivent; vous aurez les Spathaires que Sepeôs entraînera; vous aurez les Orthodoxes partisans des enseignements de la Sainte-Pureté; vous aurez les démocraties de Byzance ennemies des Basileus mauvais. Et votre hénioque Solibas luttera encore à l'Hippodrome pour vous; il obtiendra de nouvelles couronnes d'argent et vous le porterez sur vos épaules, après avoir vaincu les Bleus, tous les Bleus!

I Sa voix d'homme de combat passionnément secouait les Verts qui si souvent l'applaudissaient, qui si souvent le

KYZANCE

portaient à la sortie des courses, sur leurs épaules oscillantes, au chant de l'hymne Acathistos. Il s'exaltait, en une conipréhension vive des suofgrestions d'Hvbréas touchant l'union d'Eustokkia et d'Oupravda. Un matin, l'hcgoumène lui avait recommandé d'aller à l'assemblée des Verts, chez les Aveugles, pour avec Sepeôs et Haraïvi proposer la conquête de l'Empire au profit des deux Enfants. Cela avait l'avantage de donner à la conjuration des cadres, de l'argent, des chefs, l'ardeur enfin collective de tous les Verts qui atta([ucraient, avec une arme efficace, l'Autokratôr Constantin V.

Des yeux curieux le fixaient; des faces souriantes, des épaules, qui fréquemment le portaient, se tournaient vers lui! Ces Aveugles, efrectivement pouvait-on encore les suivre: les inciter, faire d'eux des Basilcus que chacun voulait être à l'exclusion des autres? Et les Verts avaient la méraorance de leurs querelles, de leurs injures, de leurs

méfiances, de leurs ambitions insatisfaites, de la guerre qu'ils se faisaient, en leur folie, sans qu'en leur étroit cerveau jaillît une pensée d'union, d'abnégation, de fraternelle amitié. La maintenant grandissante Eustokkia serait-elle toujours l'impassible jouet de ces martyrisés de Philippicus qui l'enseveliraient entre eux plutôt que d'abdiquer pour elle, que l'on suivrait, elle, l'espoir, la jeunesse, l'activité, alors qu'eux, l'impuissance et la sénilité ?

Ils avaient été frôlés par le flottement, sur les lèvres des Verts qui suivaient Solibas, du nom d'Oupravda. Maintenant la chose était certaine. Aussi, heureux de la solution qu'avec Sepeôs et Haraîvi il leur apportait, voyant même dans les yeux d'Eustokkia une lueur d'acquiescement et de contentement, sûrs ainsi de ne pas trahir la cause du sang helladique, puisque c'était pour que ce sang triomphât, ils se levaient tous, s'approchaient de l'hénioque, du batelier et du Spathaire, sans plus faire attention aux Aveugles que ce délaissement rendait furieux.

— Merveilleux, merveilleux! Vous le connaissez donc, cet Oupravda que nous ferons Basileus pour qu'Eustokkia, à qui il sera uni, porte la descendance de Théodose au Grand-Palais?

Des Verts s'exclamaient ainsi. Un d'eux ferma les poings, ferma les yeux, en effort de combat.

— Cet Oupravda, nous l'applaudissons, car avec lui nous vaincrons les Bleus, et Solibas gagnera, aux courses, assez de couronnes d'argent pour que le portent justement les épaules des Verts !

Mais les Aveugles sputèrent :

— Partez! Abandonnez-nous pour cet Oupravda! Notre or, notre palais ne seront, plus à vos chefs. Verts. Nous conquerrons bien l'Empire sans vous!

Ils s'en allaient, en une suite inquiète de Serviteurs, eunuques gras qui ne parlaient pas et n'entendaient pas, étant sourds et muets, toute une domesticité vêtue de robes vertes, frôlées à des parois de murailles. Et loannikios, se retournant, prononça d'une voix grave, sa main en l'air chargée du cofiret :

— Ce Sepeôs, cet Haraïvi et votre héniocjue Solibas vous trompent, oui, vous trompent, et vous le verrez bien Nous, nous nous réservons!

En querelles bruyantes, les Aveugles s'injuriaient dans une salle voisine, sans lâcher leur globe et leur coffret. Des Serviteurs, à la robe verte, emmenèrent, sans parler, Eus- ; tokkia qui sourit, salua, en le ravissement de la révélation. Souvent, elle avait assisté à des assemblées de Verts où des prises d'armes, des projets de rébellion furent discutés, puis suspendus par les Aveugles toujours craignant que le sarikion échappât à chacun d'eux. Et maintenant, ces assemblées lui étaient des cérémonies que sa jeunesse, toute en pulpe, supportait seulement comme un acheminement vers cet Empire, qu'Arghiras, le père de son père, se proposait de lui transmettre et non à ses frères, lui mort.

— Tu as entendu, souffla-t-elle au vieillard vague, accouru à un angle de tenture, qui tout à l'heure avait ouvert à Sepeôs et à Haraïvi. Un Oupravda est à Byzance, qui sera Basileus, Gomme me la suggéré Hybréas, qui me fit orfévrir ce lis rouge, que je dois porter sans cesse, je serai son épouse. Les Verts, que j'engagerai, m'y aideront.

Au fond ambitieuse, quoique purement et pour l'Ortliodoxie telle que la lui enseignait Hybréas, dont l'Eglise monastique la voyait souvent, elle entrevoyait quelque chose de très hardi en cette union : une sorte d'hégémonie de la race helladicjue, la sienne, et de la race sclavonne, celle-ci par son innumérabilité battant les frontières de l'Empire. L'univers serait assujetti par toutes deux; les enfants de leurs enfants régneraient à Byzance, sous le regard du Théos, du lézous et de la Panaghia, et les hommes des trois continents auraient désormais pour lois les commandements sortis du Grand-Palais, où elle et son époux futur régneraient.

Les Verts se dispersèrent : les uns filant vers les murailles du côté de la terre; d'autres descendant les rives du Lychos, moisissantes; plusieurs, avivèrent de groupes la

Voie Triomphale, où ils se quittèrent, un doigt sur la bouche pour se recommander la discrétion. Sepéos, Haraïvi et Solibas se séparèrent au seuil bleuté de cette Voie, allongée de palais, où, aux draperies des étages, perçaient des faces blanches de femmes, ornées de joyaux. Surtout Sepeôs paraissait décidé. L'union du Sclavon et de l'Helladique, reportant sur une seule et future dynastie les efforts éparpillés sur Oupravda et les Aveugles, lui donnait une gaieté grande, une résolution vraie de paroles et de marche. Avec lui s'animaient Haraïvi et Solibas. Le batelier voulait incontinent détruire la Sainte-Sagesse, où, au nom de la Raison politique, trônait un Patriarche châtré, que

l'Hégoumène disait être son ennemi. Solibas s'engageait à gagner beaucoup de courses sur les Bleus et pour les Verts qui régneraient dans l'Empire d'Orient régénéré par Oupravda uni à Eustokkia. Sepeôs parlait de fomenter, sans attendre qu'Hybréas donnât aux Verts son arme mystérieuse, une vaste rébellion qui lui permettrait de courir sus au Basileus impie, qu'au nom de l'Orthodoxie il égorgerait au soleil, devant les cent mille spectateurs de l'Hippodrome. Son épée percerait, non seulement Constantin V, mais encore ses hauts Dignitaires, le Grand-Domestique, le Grand-Drungaire, le Grand-Logothète, — qu'eux trois

remplaceraient sûrement ; — le Protostator, le Protovestiaire, le Grand-Stratopédarque, le Primicier-des-Chantres, le Grand-Cartulaire, le Protoiéracaire, le Protoproèdre, le Proèdre, le Grand-Myrlaïte, le Canicléios, le Cétonite, le Curopalate! Puis, amenant sur le ravinement de face d'Haraïvi un gros ennui qui toujours l'amusait, il ajoutait qu'après tous ces hauts faits Viglinitza pourrait bien le vouloir époux, elle qui serait sœur d'un Basileus.

Haraïvi s'en alla détacher sa barque, au bas de la Porte- Dorée, et rentra à Byzance par où il était venu.

Un jour épars dans le naos mordait la robe de la Vierge orante, qu'il agrandissait et vivifiait, dévêtait l'obscurité nageante de l'Eglise monastique, la mettait en son nu splendide, peu à peu éclairait les quatre Anges géants des pendentifs dont le torse et les bras s'envolèrent, dont les trompettes projectèrent leur dessin hardi, tirait comme d'un néant larvique les croix des surfaces d'arches, les Figurations de lézous dont l'or s'auréola sur les entablements des deux galeries, où des Animaux mythiques, des paons, des colombes et des brebis, s'espaçaient en des vignes symboliques feuillageant en formes presque non connues.

L'anagnoste Scleros se montra. Le rire muet de sa barbe monta, retomba comme mécaniquement en un claquement de dents. L'allumement d'un cierge qu'il portait incendia mieux cette barbe rouge, au travers de lacjuelle des paroles précipitées firent un écho amusé dans l'Kglise, vide maintenant. Fermant rapidement une porte qui donnait sur un couloir étroit où s'amorçait l'escalier large d'une maison dépendante, il criait :

— Quand j'allume les lampiers de la Sainte-Pureté, ne me suivez pas! Votre père Scleros, que l'Hégoumène a commis au bon ordre de l'Kglise, vous défend de le suivre

Ou bien je vous châtie tous; je fouette Paraskevi, Anthousa, Nikolao et Theophanô; je gronde fort Damelis et Kyros et je n'embrasse pas, étant plus petits, Acapios et Zozimôs qui ne tette plus et marche toujours.

Un éclat de rires frais derrière cette porte; des coups de pied d'enfants tout à fait en joie. Scleros se sauva, non sans dire encore ;

— Et si je ne vous fouette pas, sî je ne vous gronde pas, si je ne vous embrasse pas, ce sera à votre mère Sclereno à ne pas vous embrasser, mais à vous gronder et à vous fouetter !

Il alluma un peu partout des chandelettes fichées à des branches de lampiers posés près d'énormes piliers. Clin le chef, il repassa devant les Faces nimbées, éteignit son cierge, prit un houssoir pendu à sa ceinture de feutre, et pénétra dans le sanctuaire, derrière l'iconostasis, dont il épousseta l'autel, bas, surmonté d'un ciboridn en tiare, reposé sur quatre colonnettes de brèche rose. Au fond, c'était l'abside en conque, otj la grande Panaghia se détachait sur un fond d'or, la tête prodigieusement en l'air, jusqu'à l'éclairement des vitraux. Le houssoir fit voleter les fines poussières de la nappe de l'autel, une splendeur, une lourdeur de tissu dont, strictement, la trame dessinait le lézous dans la parure de sa robe pourpre et de son manteau d'or, les Evangiles, à une main; l'autre, étendue vers un paysage où des arbres imaginaient des madrépores légers. A ses côtés, les Apôtres, barbus, la tunique longue ceinte de perles; plus loin, des scènes religieuses, des foules cousues à même au tissu par des fils d'or, des fils rouges et verts, des fils de tapisseries patiemment ouvrées qui se continuaient partout.

Il s'arrêta à l'autre extrémité, sous le narthex intérieur, qu'une mosaïque dévorait de la base au haut, poussant ses cubes de pierre aux entrecolonnements, à la surface des arcades ouvertes sur la nef, ou sous la voûte du narthex extérieur, jusqu'aux deux galeries. C'étaient des scènes vivantes et gigantesques. Là encore, un lézous imposait sa belle face aux roux cheveux et barbe pointue, se répétait au

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bord d'un lac, qui était le lac Tibériade, bordé de collines bleues, avec une colombe échappée d'un ciel bleu cru. Des Anges l'entouraient, et des poissons, des bêtes à plumes et à poils erraient au milieu d'Hommes, droits sur des paons, et d'Apôtres quelconques dressant leurs têtes lunées d'or.

L'anagnoste disparut par la porte basse de la cour intérieure, au l)aptistère de marbre. Au soleil, le nimbe du lézous de cette cour ressemblait à du cuivre poli; sa robe rouge était comme une fleur de pavot ; l'avoisinante Panaghia bleuissait toute par contre, et, illucescents, les Apôtres détachaient un éclat plane sur le jour hiémal.

Deux kaloyers retroussaient leur robe brune, gravissaient un échafaudage appliqué à une autre partie de la muraille; en bas, un autre ouvrait un grand compas fait avec deux roseaux; un autre mélangeait, en des seaux de bois, du brun rouge, de la colle de poisson, du vert-clair, du bleu-tendre, du noir et du blanc. Ceux d'en haut peignirent. Une Transfiguration : en un ovale, le lézous nimbé, une main au cœur, l'autre retenant un pli de robe; à sa droite, sur une bleuité de ciel, saint Jean et saint Luc, la tête cline sous le nimbe jaune et les mains tendues. Un rocher confus, sous une croix à laquelle le dieu était attaché; au bas, des Etres : une Madeleine pleurante, accroupie; des Apôtres à genoux, et tout autour des végétations ornementales semant le sol d'acantlies déformés. Le tout démesuré, les corps longs et minces, les têtes petites et blêmes, les lignes soufflées, légères et mieux saillissant avec les lunes des nimbes qui, sous les coups de pinceaux, maintenant s'arrondissaient, se doraient, merveilleuses, rondes comme des plats de vermeil ronds.

La simandre claqueta : loan traîna son âne avec de fréquents coups de pied au poitrail, et, à la bride tirant, il se cambrait, le ventre en avant, la face renversée, la barbe en horizontalité, les jambes en écartement, reniflant, renâclant. Lourdement cliargé, l'Ane que loan voulait appeler l'Excrémentiel, comme le cav.illin Constanlin V, qui avait ce surnom I Des tas de légumes, coupant les pulpes rouges des piments sur des rondeurs blanches de navets, et, en

dessous, l'affolisssment des feuillages : fenouils, salades, asperges; des ensanglantements de viandes, des graisses de mouton aplaties à des mufles de poissons recueillis par tout le faubourg. Il y avait un banc de pierres le long de la muraille de cette cour : loan s'y affala, regarda la gigantesque décoration que les kaloyers toujours peinturluraient, pendant que l'âne quoaillait, virgulait des oreilles, avait un braiement explodant de sa gueule de solipède devenu gai :

Paix! Ou bien je t'appelle Constantin V, que le lézous

confonde I

loan menaçait l'animal, et comme les braiements ne cessaient, en formidable sonorité, il se pendait à la bride, pesait, renversé en arrière, et lui donnait de son pied plat, à la croupe, au ventre, au col. Alors l'âne se tut, remâcha sa plainte en un grognement traînard, les yeux ronds, enfantinement considérant l'extraordinaire peinture des kaloyers toujours sur l'échafaud huches. Maintenant, les lunes des nimbes étaient pleines, jaunes, énormes comme des lunes au-dessus de marécages, le soir; les Apôtres touchaient du front à des ciels bleuis en agitations de pinceaux de droite à gauche, de bas en haut; le lézous, gracile, enlevait énergiquement sa robe rouge, son pallium bleu, et sa barbe était toute blonde, ses yeux tout tendres regardaient l'Excrémentiel. L'âne le regardait aussi, et surpris de cette peinturlure de dieu qui ressemblait à un homme et ne remuait pas, il ouvrit les mâchoires, se mit à braire à nouveau.

loan devint furieux, le chef hispide sans le bonnet carré jeté à terre, il apostropha l'animal que, de l'échafaud, les kaloyers badigeonneurs menaçaient de leurs longs pinceaux trempés de couleur.

Aspic! Basilic! Engendré d'Hadès, Ennemi des Ei-

kônes! Constantin V l'excrémentiel!

L'assommant de coups, le poussant en un trou d'écurie voûtée, au bout d'un passage étroit, loan encombra la cour des las de provisions dont il avait déchargé l'Excrémentiel à qui il disait encore, son chef hispide reluisant au soleil

— Je te l'avais dit; tu mérites de t'appeler Constantin V, l'Autokràtor né dans les excréments!

Il rentra dans l'Eglise, ayant d'un geste renfoncé en sa ceinture de cuir un pan de robe brune, pendant que des kaloyers, venus d'une autre porte, emportaient les provisions. Maintenant, l'Eglise brillait de l'allumeraent de tous ses lampiers; des lueurs de tous ses lampadaires. Avec l'emmêlement nageant des teintes du soleil, chaud encore quoique d'hiver, traversant les vitraux, ces lueurs étaient indécisément jaunes, fumeusement violettes, avec des halos légers qui les encerclaient. L'ambon, jusqu'à présent dans l'obscurité, atteignait de son ciborion la voûte d'un pendentif, et luisait en alternance de marbres ophites et purpurins, avec la montée droite de son escalier. Par dessus la première galerie des catéchumènes, le gynaiconitès s'éclairait, et derrière son treillis d'argent et de bronze, des formes s'agitaient, des femmes au col et au sein qui scintillaient de parures discrètes, des femmes muettes et lentes, pareilles, en leurs draperies, à des Ames. Par les ouvertures de la coupole centrale, le soleil pleuvait sur le naos, et la pluie de ses rayons tout à fait faisait s'envoler les quatre Anges éperduement soufflant dans leurs trompettes d'or, au point qu'ils semblaient s'enfuir, tant cet envolement était puissant.

Beaucoup de lampes brûlaient, descendues de la voûte et appendues à des chaînettes d'or ou d'argent. Quelque chose les balançait doucement, comme sous un so^^fle d'oscillation, un vertige les poussant l'une vers l'autre sans les faire se choquer.

loan se courbait dévotieusement devant les Figurations des entablements; il eut pour la Panaghia de la conque une adoration dont hispida mieux son crâne sous le bonnet carré à couleur d'amadou; pour les lézous des mouvements de tête cline, des balbutiements de lèvres en prières précipitées. Il fila devant les trois lobes pointus de l'iconostasis, où s'étalaient verticalement des faces de saintes et de Panaghias. Enfin, il disparut par une porte profonde, ouverte sur le naos.

Des Orthodoxes patinaient de leurs chaussures molles sur le pavement du sol. Ils s'inclinaient devant les Eikônes; adressaient à la Panaghia, à son nimbe d'or, à sa face blanche où muaient des lumières de vitra*ux la baisant toute, des regards de ravissements. C'étaient, beaucoup, des helladiques aux robes droites de tapisseries brodées de scènes religieuses qui resplendissaient; des hommes au profil aryaque d'au delà de l'Empire, à peine mordus de la synthèse chrétienne, mais l'âme éveillée, fébrilement, par les mythologies de l'Art byzantin. Ils priaient doucement, et dans la galerie des catéchumènes d'autres priaient en bruits de lèvres implorantes, de feuillets d'Evangiles où ils lisaient les Apocalypses chères à l'Eglise du Bien, qui les appelait le lendemain des fêtes du Broumalion que le Basileus Constantin V et le Patriarche de la Sainte-Sagesse venaient de célébrer.

Ah! c'était bien lui, Constantin V, le cheval de la Mort; c'était bien elle, la Sainte-Sagesse, la femme assise sur des peuples, qu'elle pervertissait de ses sales voluptés. Elles avaient raison, les Apocalypses de la démocratique Eglise, de relater les femmes vêtues de soleil et les chevaux aux queues tortillantes comme des serpents, les peuples séduits par des bêtes portant sept têtes et dix cornes et les faux anges plongeant leur coupe de Vice en des fleuves qu'ils tarissaient ! Le Basileus et le Patriarche réellement symbolisaient la Puissance et la Force que les Orthodoxes liseurs des Évangiles allaient, à la Sainte-Pureté, entendre anathématiser par Hybréas !

En le naos ce fut alors un peuplement de kaloyers, portant des lézous cotis à de hautes croix, des bannières violettes, bleues ou noires, des chandelettes qui, rouges, brûlaient; et des chants traînassèrent, des susurrements s'ouïrent! En cercle arrêtés, beaucoup s'appuyaient à un bâton recourbé, pendant que l'Hégoumène, triste, se dirigeait vers l'iconostasis, en un léger flottement de sa chevelure aux mèches fines, sur les épaules, en striures brunes dont se tachait le violacement de la robe semée de croix d'argent. Dans la galerie des catéchumènes et au gynaico-

nitès, des formes brandillaient, droites; s'élevèrent alors des voix de femmes, des voix d'hommes, d'abord douces, persuasives, glissantes, puis extraordinairement enflées, ourlées de toutes les voix des kaloyers, même de celle d'IIybréas caché derrière l'iconostasis qui branla sur ses parois de bois peint. Une vivacité d'hymne emplit l'Eglise, monta à la coupole et aux nefs des transepts, battit de l'aile aux vitraux, se reposa aux pendentifs, plana sur des fronts inclinés et fit comme mieux se soulever les quatre Anges gigantesques, victorieux et forts, toujours sonnant en leurs trompettes un Hosanna ou un Allélouia sans fin.

Hybréas disait la messe helladique dans le sanctuaire, sur une table basse drapée du linge antimension. D'abord, il avait fait trois signes de croix, de droite à gauche, avec la réunion des trois premiers doigts de sa main, sans s'agenouiller, mais en s'inclinant, en son aube de soie brochée ceinte d'une ceinture à laquelle pendait l'hipognation. Au Confiteor et à l'Introït, il prit le pain, tendre et parfumé, enleva le dessus au signe du Christ vainqueur, de lointains symboles venu, enferma cette croûte dans un bassin d'or où il versa l'eau et le vin sacrés, posa une croix sur le bassin, et ce fut le sacrifice eucharistique, le don de la chair et du sang du lézous offerts à tous. A peine voyait-on l'Hégoumène, mais on l'entendait chevroter les hymnes, les prières et les supplications; sa barbe fine flotta un peu, ses yeux s'éclairèrent, sa triste face, érémitique, un instant se reposa au-dessus des têtes inclinées, comme ravie à son tour. Et bientôt les chants reprirent, traînards et nasillartls ; les femmes du gynaiconitcs s'exaltèrent; les voix des hommes des nefs et de la première galerie profondément s'élargirent avec l'ourlurc cadencée de celle des kalovers, pendant que les trois portes du narthex s'ouvraient toujours à des flots d'Orthodoxes emplissant l'Eglise monastique à n'y pouvoir circuler.

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Du naos, le jour rose et blanc éclaira la tristesse de la face d'Hybréas sortant du sanctuaire, posa à son front la blêmeur des Apôtres peints en l'Eglise par la foule inondée de robes et de costumes très longs. Des bannières, des croix et des chandelettes l'environnant, il gravit l'escalier droit de l'ambon. En haut, sous le ciborion en tiare, la tristesse de sa face, la mélancolie de ses yeux, le quelque chose de mortel qui était dans son port de tête, dans sa personne amaigrie, dans le fourreau de sa robe violette d'Oint, plus encore saillirent, remuant les âmes, funèbrement. Des silences et des attentes. Après lus avidement, les Evangiles se fermèrent. Chacun se tourna vers l'ambon pendant que les lampes appendues s'immobilisaient, que les croix des surfaces d'arches rayonnaient autour des lézous et des Figurations. Et dans la conque, la grande Panaghia encore resplendit, s'agrandit et rosit sous le jour des courtes fenêtres de l'abside, ses bras mieux s'élargirent, sa tête s'encercla davantage du nimbe d'or louchant la voûte d'or que rejoignait un des quatre pendentifs aux quatre Anges géants.

— Vous êtes indignes; vous êtes infects. Ne rentrez pas!

C'était, au dehors, Haraïvi repoussant Palladas, Pamprépios et Héraïscos qui essayaient de pénétrer. Depuis le matin, ils étaient là, et beaucoup d'Orthodoxes qui les connaissaient les avaient également repoussés. On leur savait une vie minable ; on les croyait, rien qu'à voir l'hypocrisie fade de leurs regards, capables de tout. Cette réputation, dans le faubourg des Vlachernes aussi bien qu'à l'Hebdomon, ne les abandonnait jamais, et c'est pourquoi Harnïvi, qui n'ignorait point ce qu'on disait d'eux, les écarait maintenant de la Sainte-Pureté, comme il se refusa à

les suivre lorsque, pour la première fois, ils lui parlèrent (J'Oupravda.

Beaucoup de gens survinrent, qui marchèrent sur la pointe en évidents désirs de ne point troubler le recueillement de tous. C'étaient des Verts; les premiers que Soliha? entraîna, et ceux des Aveugles, ayant tout à fait adhéré à la cause d'Oupravda liée à celle de la petile-fdle de Théodose, d'Eustokkiii. Leurs hénioques entouraient Solibas, solide en sa riche musculature, en sa solide architecture do

tumultes et d'échauffourées ; des dignitaires de Verts, des officiers de Verts, suivaient le démarque qui s'allurait grandement en un riche vêtement d'or; des notaires et des chartulaires; des mandatores porteurs d'ordres du démarque; des poètes machinalement scandant, malgré la solennité pesante de l'Eglise, des imprécations contre Constantin V; des mélistes, habitués à ourler ces poésies à l'harmonie de leurs orgues ; des organistes qui jouaient les airs de ces mélistes faits sur les poésies des poètes; des peintres et des sculpteurs qui peignaient et sculptaient des Eikônes de Basileus.

Parole mélancoliquement claire, métalliquement amère, bondissante comme autant de - boules d'airain sur des plaques d'airain, et qui tomba, néfastement ! La barbe fine d'Hybréas, les yeux luisants d'Hybréas, son front éburnéen, son port érémitique de tête, ses épaules minces, le geste de ses bras allongés en les manches de sa robe eurent de l'émotion et de l'apitoiement. L'Hégoumène parla des fêtes du Broumalion. — Un mois durant, l'Impiété s'était Vautrée aux pieds du Basileus Constantin V, trônant au Grand-Palais, où des Dignitaires par Ordres de Maîtres, de Patrices et de Sénateurs, tous Puissants, tous Forts, avaient dansé, cierges allumés en mains, autour d'une phiale, celle du Triconque, en exhalant les chants impériaux du Broumalion. Et Constantin V, satisfait, leur avait donné des présents; Constantin V les avait attablés, empiffrés de bonnes choses, d'étourdissants vins. Le Patriarche de la Sainte-Sagesse, qui était châtré, les avait bénis! Certes, festoyer ces jours admis par le Bite n'était pas répréhensible; mais ces fêtes servaient présentement à Constantin V pour préparer les destructeurs d'Eikônes, les soutiens du Mal, au Schisme qu'un Synode prétendu Saint consacrerait prochainement, car le Patriarche endoctrinait déjà à cet effet des Oints impurs, des Oints désireux d'honneurs et d'ors, des Oints dont l'exemple ferait renoncer au Bien les âmes hésitantes. A ces fêtes, les Bleus avaient juré la mort des Verts, le supplice des Verts, animés qu'ils étaient, par Constantin V,

de promesses de courses, dans lesquelles sûrement ils gagneraient.

— En vain un Basileus excrémentiel, puisqu'il souilla les eaux baptismales lorsqu'on l'y plongea; en vain un Basileus aimant le fumier de cheval, puisque le peuple l'avait dénommé le Cavaliin, voudrait, à l'aide de T Église Temporelle, abattre l'Orthodoxie. Maudit! Maudit! Maudit plutôt! Voici que les puissances super-éternelles, avérées sous forme d'Eikônes, suscitent un vengeur en la rayonnante personne d'un petit-fils de Basileus, de race sclavonne, que la Sainte-Pureté unirait à la petite-fille d'un autre Basileus, de race helladique, pour, le Bien fructifiant par toute la terre, vaincre le Mal !

— Hélas! Hélas! Hélas!

Des voix bêlantes coupant celle d'Hybréas qui plongea ses yeux luisants sur cinq silhouettes de vieillards, cinq barbes blanches sous cinq fronts lamentablement jaunes, cinq faces cireuses percées de trous d'yeux crevés I Les bras en l'air, les mains suppliantes, exposant les ors et les métaux de leur robe riche et trop ample pour leur corps affaibli, les Aveugles geignaient :

— Hélas! Hélas! Hélas!

Depuis ce qu'avaient dit Sepeôs, Haraïvi et Solibas aux Verts, réunis [au palais du Lychos, ils étaient devenus terriblement inquiets, et c'est pourquoi, sachant qu'après les fêtes du Broumalion la Sainte-Pureté appelait les Orthodoxes, comme elle le faisait toutes les années, pour les aiguiser mieux contre les Basileus qu'elle anathématisait, ils n'avaient pas craint, eux aveugles, de s'y faire conduire, avec un espoir sourd d'être proclamés là Autokratôrs. Mais Hybréas reprit, avec un léger mouvement de tête :

— Pour arrêter la guerre aux Eikônes, pour chasser la race isaurienne ne saisissant pas la signification de leur culte, pour remettre le sagion et le sarikioii au Prédestiné, les Verts, est-ce pas, étaient venus à la Sainte-Pureté! Depuis longtemps, les Bleus les persécutaient; maintenant c'était à eux, élayant le pouvoir des mauvais Basileus

issus du Mal, à trembler des Verts, qui soutenaient la doctrine du Bien. Lui, Hybréas, le promettait à la condition qu'ils n'abandonnassent point cet Oupravda, qui serait uni à la pure Eustokkia. Et le Synode prétendu Saint, préparé par le Patriarche sacré, n'entreprendrait pas riconoclastie; Constantin V ne persécuterait pas les Orthodoxes, les Bleus ne rêveraient pas de frapper les Verts, de vaincre les Verts, qui sauraient porter Oupravda au cathisma!

Extraordinairement, Hybréas dévoila la conjuration. Cette doctrine du Bien, elle venait de fort loin, de la haute Asie, où elle avait apparu bien avant l'incarnation, en ludée, du lézous. Elle était aryaque. Elle portait la marque d'un sang auquel appartenaient les races helladique et sclavonne maintenant écrasées par la race isaurienne. Celui qui l'apporta jadis à l'Europe fut Manès, qu'un mauvais Basileus de l'époque, un Autokratôr persique, écorcha vivant et dont il fit bourrer la peau de paille. De là, les Manichéens constamment en butte aux Pouvoirs du Mal. Heureuse sectatrice de cette doctrine, dont lui, Hybréas, élargissait l'humanité jusqu'à la justification du culte des Eikônes et la pérennité des Arts humains, la Sainte-Pureté allait entrer en lutte pour la faire triompher. Depuis des siècles, les Hégoumènes, ses prédécesseurs, aidés des Verts et des Orthodoxes, avaient défendu les Pauvres, les Humbles et les Verts, et anathématisé les Riches, les Fiers et les Forts. Aussi, la Sainte-Pureté, hormis des Églises et des Monastères à elle apparentés, ava t-elle pour ennemie la Sainte-Sagesse, Pouvoir d'Oints hypocrites, dont quelques-uns châtrés, et le Grand-Palais, Pouvoir officiel pesant sur les démocraties par ses Basileus impies, ses Dignitaires repus, ses Gardes brutaux! Mais qu'importe! Un jour viendrait où cette basse Matérialité serait broyée sous la haute Spiritualité de la Sainte-Pureté, qui introniserait désormais, avec l'aide des Verts, les Basileus réellement Orthodoxes, partisans de la doctrine du Bien que, par leur race helladique et sclavonne, de souche aryaque, ils sauraient mieux défendre que les Basileus

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isauriens, au sang inférieur mi -sémite, mi-touranien!

— Théos juste! Théos vengeur! lézous! lézous de notre aïeul Théodose! Saints, Apôtres, Panaghia! Grande Panaghia!

Encore les Aveugles présentaient la faiblesse de leurs bras, la maigreur de leurs mains aux Verts, fort peu attendris. Leur crâne nu oscillait, tout blanc; le trou de leurs yeux morts s'enfonçait davantage dans l'arc des sourcils recouvert d'une rude brosse de poils pareils à des poils de félins; et tant la sénilité les différenciait peu, ils se ressemblaient exactement tous cinq au point que Critolaos eût pu être pris pour Arghiras, Nicomaches pour les deux, ainsi qu'Asbestas et loannikios. C'étaient le même bêlement de voix geigneuse, la même démarche hésitante à toujours tâter un horizon sans clartés, sans reliefs, sans joies de soleils et de mers. Et tous cinq aussi étaient vêtus d'égales robes somptueuses, encadrés en d'égales dalmatiques au dos brodé d'Evangiles, broché de Bibles aux dessins de tapisseries orgueilleusement nuancées.

Ils comprenaient bien la gravité des paroles d'Hybréas qui devait tramer non plus les fils ténus d'une sourde et isolée conspiration, mais une révolte collective de peuple qui substituerait un pouvoir nouveau au pouvoir ancien. Ils sentaient fort bien qu'ils n'allaient plus rien être, qu'ils ne compteraient plus et qu'ainsi leur rêve d'Empire s'en irait pour toujours.

Unir leur frêle, aimée, choyée, espérante Eustokkia à cet Oupravda! Hé! quoi, c'est publiquement que ces propositions étaient faites. Ils n'étaient donc plus rien : trépassés, enterrés, comme tous les Basileus aux(|uels ils désiraient tant succéder!

Rapide et aiguë douleur! Mais Hybréas parlait toujours, et il montait, il s'évaguait, chaud, comme un enivrement pour Oupravda et Eustokkia. Une sueur perlant à sa face secouée, l'Hégoumène s'éplorait encore sur les Eikônes, encore analhématisait Constantin V et les faux Oints, dont les ignominieux prosternements faisaient crier l'Ame

éternelle des cieux, le cœur des choses qui vivent, souffrent, prient et voient!... Non! non! Ce basilic ne poserait pas des griffes sacrilèges sur l'Orthodoxie ; non, non, ces hypocrites, qu'il ne voulait pas nommer, ces fils de l'Hadès nés d'une chienne et d'un serpent, mangeant à l'auge du copronyme et du cavallin, fréquentant les héliacons du Grand-Palais, les triclinions du Grand-Palais, gras, difformes, eunuques autant des sens que de l'intellect; ces prêtres : Patriarche, Archimandrite, Syncelle, Saccellaire, Scœvophilax, Ghartophilax, Protecdice, Hieromnémon, Périodeute, Protosalte, Laosynacte, ces docteurs et commentateurs à rebours des vérités de la Foi, laquelle demandait qu'on ne touchât pas aux Eikônes, au contraire, qu'on les vénérât, entourât de tendresses ; ces fiers, ornés, bardés d'ors, de pierreries et d'étoffes : Eglise de l'Enfer, alors que lui, Hybréas, eux, les kaloyers de la Sainte- Pureté, eux, les Orthodoxes et les Verts signifiaient l'Eglise du Ciel; ces triomphateurs d'un moment n'arracheraient pas l'arbre divin de la Doctrine, ne jetteraient pas à l'égout d'où ils retournaient, au vomissement dont ils étaient prêts à se nourrir, les Apôtres et les Elus, les Archanges et les Anges, les Martyrs, les Elus et les Dominations, la resplendissante Panaghia et l'immanent, secourable lézous, fils de Dieu et de son fils, maître des hommes et sauveur des Reins et des Cœurs !

En un grand halo de chandelettes allumées, Hybréas descendit de l'ambon, la face plus triste qu'avant, les yeux luisants et pointus, aminci en sa déjà brève personne de laquelle, curieusement, une sorte de clarté des pieds à la tête semblait émaner, douce et bleue. Les cinq Frères furent comme noyés dans l'écoulement des deux mille assistants auxquels, issues de la porte du gynaiconitès, se mêlèrent des femmes, adoratrices du lézous dont les barbes pointues, peintes, les douces faces chromées les regardaient sereinement. Ni Arghiras, ni loannikios, Gritolaos, Nicomaches, Asbestas ne virent, en la mort de leMrs yeux, le pullulement des poitrines et des dos au-dessus desquels Eustokkia, dont les vêtements violets, pourpres et bleus,

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la face rose à pulpe pleine et pure, les cils des yeux hyalins reliéy par de l'antimoine, la couronne des cheveux, le lis rouge penché sur l'épaule, les chaussures, avec l'ébat, à la pointe, de la cigogne d'argent, sillèrent dans le balancement de l'escabeau d'ivoire, sous le mica lucide du soleil hyémal. Une muraille vivante de Verts la protégeait. Des voix crièrent à leurs oreilles, croisées d'autres voix, des chants exaltants, des hymnes et des Psaumes dont la signification échappait à leur effarement. Sur la place dallée, cherchant leur chemin pendant que les trois portes du narthex se fermaient derrière eux, que fuyaient trois individus qui glapissaient sous des bourrades de Verts et qu'ils reconnurent, au son de voix, pour être ceux que depuis le matin chacun repoussait de la Sainte-Pureté, ils se tournaient le des l'un à l'autre avec des tâtonnements vagues des mains, des humeraents timides du nez, des profils inquiets, et pitoyables, tant la désertion avait été rapide, rapide l'empressement à obéir à Hybréas, sans qu'une bonne âme les remît sur la voie, les reconduisît à travers cette ville où leur aïeul Théodose avait dominé, qu'euxmêmes auraient maîtrisée sans la cruauté de Philippicus qui les rendit aveugles tous cinq.

Sur les terrasses des maisons, par des ouvertures de rideaux de fenêtres, des regards de femmes plongeaient, avec autant de pitié que de dérision, sur les Aveugles qui se prenaient instinctivement la main et faiblement se poussaient vers la Ville, où s'étaient dispersés les Orthodoxes et les Veris en une suite triomphale d'Eustokkia dont, comme une légère nef, voguait, balancé, l'escabeau d'ivoire au-dessus de tous. La salure d'atmosphère de la Gorne-d'Or, à laquelle ils tournaient le dos, ne leur parvenait plus. Us sinuèrent par des rues étroites, des chiens flairant leurs jambes, dévalèrent de la Montagne, et, un

pont-levis de Porte franchi, franchies les murailles, ils furent dans la Ville, très animée, ignorante de ce qui s'était dit à la Sainte-Pureté. Nombreux, des Byzantins les regardaient se buter de leurs mains à des angles de maisons et souvent suspendre leur marche lorsque leur survenaient des cris d'âniers, des claquements de fouets d'attelages quelconques dont les conducteurs se détournaient pour ne les point écraser. Souvent des flots de foule, des quatre bouts de Byzance venus, les enserraient, les repoussaient jusqu'à des façades, qu'ils ne voyaient pas plus que les bêtes et les hommes, les collant là, en une verticalité tremblante de leur corps, -de leur face jaune aux trous d'yeux crevés. Nul ne s'inquiétait d'eux : leur ascendance impériale, qui quelques siècles avant érigea des monuments et creusa des ports, refoula des peuples jusqu'aux confins du monde, concassa des races et écacha des révoltes de tributaires, cette ascendance que nul n'ignorait, faisait justement cet abandon, car on avait effroi de se montrer avec eux sous ce règne de Constantin V qu'ils voulaient renverser.

Ils élevaient les mains au-dessus de cette foule, en désespérés et muets appels, et leurs vieilles inimitiés, leurs jalousies fratricides plus n'éclataient. Ils se sentaient solidaires, ils se disaient avoir besoin l'un de l'autre et, nerveusement, leurs mains, retombées, se pressaient; leurs genoux désiraient se sentir plus près l'un de l'autre, pendant que le soleil hyémal ardait, blanc, solitaire, en le ciel où spiralaient des vols de cigognes, par-dessus des horizons fins de quartiers, que montuaient des coupoles de palais et d'Églises, rayés de chromes et recouverts d'or.

Ils étaient dans la Région des Marchés. En le jour innuagé, mieux vivaient les façades des maisons, grises et roses, aux saillies d'étages montants où, à des fenêtres, apparaissaient fugacement des têtes de femmes, — brunes, avec des cheveux noirs en une coiffure piquée d'as antiques et les yeux mobiles aux cils reliés par de l'antimoine. D'abord c'était le Marché-aux-Poissons, puis une irradiation d'autres Marchés : aux Viandes et aux Légumes;

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les Armureries, les Bourrelleries, les Tapisseries, les Bijouteries, mordant d'étals et de boutiques des rues, ou sombres, continuées en porches, ou toutes lumineuses de soleil trouant des coins de places aux voyantes crudités d'étoffes, de métaux, de chairs, de végétations et de cuirs tannés.

Dans le Marché-aux-Poissons, des marchands, helladiques des îles ou pontiques, avaient sur le sol ou sur des tables basses déposé, en des lits d'algues et de mousses découpées en coraux flexibles, des poissons dont les échines et les ventres fondaient des teintes d'argent et d or en des teintes de chrysoprase et de saphir. C'étaient des rougets, allumant des braises, à côté d une population de labres dorés ; des maquereaux dont les yeux, ronds et jaunes comme des médailles, s'ouvraient sur des scorpènes hérissés, sur des poissons-épées, des poissons-boucliers sur le flanc couchés; des sardines bleues; des thons aux chairs saigncuses comme des chairs de bœufs tués à peine, des moules, des solens, des doripes, des gonoplax, des huîtres, des holoturies, des patelles, des buccins, floraison d'un calcaire à forme inespérée, attendant la clientèle qui arrivait lentement. Et cette clientèle, aussi diversifiée que la marchandise inertement baignée de jour, présentait des races vivant à Byzance comme en un impuissant avatar qui les mélangeait toutes sans les fusionner; des faces coupantes de Syriaques aux dalmatiques rayées de brun et de rouge; des Cyrénéens dont les robes, jaunes et noires, en filaments d'aloès, serrées au ventre par du cuir tressé, se rencontraient avec le justaucorps des Médiques qui recouvrait, jusqu'aux genoux, une braie pincée à la cheville au-dessus de chaussures épatées; des Byzantins qui avaient des vêtements violets, d'extraordinaires vêtements brodés d'étranges paons offrant leurs occcUemciits à des regards de panthères bondissantes en des feuillages, ou tissés de scènes apocalyptiques mettant la Bible sur des poitrines et des dos; des luifs vêtus de noir, avec seulement des écharpes jaunes qui flottaient ; puis des Nomades, des descendants de Scythes chaussés d opanckés reliés au

mollet par des cordons de paille; des Boulgres, des Chrobâtes, des Zacloumes coiffés d'un capuce, traînant des marmailles piaillantes et nues, les mains tendues à des kaloyers — noirs, roux, violets, bistres, — poilus de face et de crâne, chargés de victuailles ou poussant des ânes, pendant que, supérieurement, des têtes de chameaux balançaient d'inquiets points d'interrogation.

— Vous êtes abandonnés, laissez-nous vous conduire, Aveugles I

Trois individus les sollicitaient, dont ils ne connaissaient la voix, qui les prirent par la main, les conduisirent à travers les Marchés. Rassurés, ils allaient, mais peu à peu pointa l'inexorable haine, la commune envie de se détruire, pour chacun atteindre au cathisma.

Le premier, Critolaos lâcha la bride à la Bête intime, au venin de méchanceté âpre et de dure fureur.

— Je vous accuse, je vous accuse tous quatre. Ce qu'a dit Hybréas, c'est vous, Asbestas, Arghiras, Nicomaches, loannikios, qui avez suggéré sa parole. Vous lui avez soufflé à l'oreille de m'écarter de l'Empire en soutenant l'imposteur Oupravda!

— Moi, Arghiras, votre aîné, je proteste, je vous renie, je ne vous connais plus, je supplie le ciel de vous frapper une deuxième fois de cécité pour m'enlever ainsi Eustokkia, qui me succédera sans cet Oupravda que je saurai punir, devenu Basileus I

— Indignes, indignes! Votre frère Nicomaches vous fuit! Votre frère Nicomaches ne recherche pas votre présence. Pourquoi m'avoir entraîné à la Sainte-Pureté et forcé mes oreilles à écouler le perfide Hybréas qui a détourné les Verts de leur devoir envers nous !

— Hybréas n'a pas raison, non, non! Le sclavon Oupravda ne sera pas proclamé Basileus à l'Hippodrome, aux courtes prochaines, et Constantin V ne mourra pas pour lui céder le sarikion. O lézous, fais périr plutôt Oupravda avec Eustokkia qu'Arghiras a invitée à s'unir à lui!

— Tu te plains, loannikios, et cependant, avec délices,

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tu écoutais les paroles d'Hybréas, qui nous prive de l'appui des Verts. J'ai vu en toi, moi, Asbestas, en vous tous, frères, qui sept fois |)ar jour tombez dans le Crime et la Trahison. Votre indignité préfère le sclavon Oupravda Basileus à l'helladique Asbestas Basileus!

Ce n'était plus par des invectives qu'ils se reprochaient d'avoir ouï Hybréas, mais par des coups, des coups de leurs pieds maigres à leurs jambes affaiblies. Les trois individus les conduisaient toujours, sans leur parler, mais en les écoutant fort attentivement. Et, plus les Aveugles dévoilaient, en leurs stillantes fureurs, la conjuration, plus ils paraissaient satisfaits, plus leur face était contente. Enfin, un des Serviteurs du palais du Lychos approcha, ayant aperçu ses maîtres dans l'énormité de foule des Marchés. Il les prit et les trois individus s'en allèrent, non sans recevoir de suprêmes remerciements des Aveugles et de ce Serviteur, blanc et d'aspect vague, à qui les cinq Frères disaient :

— Toi, Mikaha, tu n'es pas comme les Verts qui ne veulent plus soutenir notre juste cause, ni comme Eustokkia que conseille Hybréas, s'il est vrai qu'elle soit résolue à épouser Oupravda pour unir son divin sang helladique à l'impur sang sclavon. Mais nous t'en saurons gré; oui, nous t'en saurons gré!

Bientôt les Aveugles et Mikaha disparurent. Derrière eux, un grand mouvement! Des gens s'écartaient; de loin des Verts, reconnaissables à une écharpe verte en sautoir, faisaient des gestes, qui étaient de menace, à des Bleus dont l'écharpe bleue se montrait également en sautoir. Puis, ce furent un cliquetis précipité et, en un fond de place, clair, où flottaient des chromes d'armes, de selles et de tapis, l'apparition de Gardes dont le casque conique était d'or, la cuirasse d'or par-dessus une étoffe d'or, qui portaient sur l'épaule une hache d'or et, appendue h un baudrier d'or, une courte épée d'or. Les Bleus les saluaient en s'inclinant; des Byzantins s'effaçaient. Derrière, un individu suivait, un Dignitaire d'allure élastique, grand et gras, à face glabre et aux oreilles larges, balançant comme

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une courge trop blette sa tête sur des épaules qu'on sentait suintantes par dessous une robe bleue, aux passements violets, qui retombait sur des pieds mous chaussés de brodequins jaunes, et encastrait un ventre écussonné d'un monstre cornu et griffu, à l'étoffe de cette robe, fort riche, tramée. Et cet individu, qui avait une coiffure tubulaire où pointulait une plume de héron, et brandissait une clef d'argent au-dessus du balancement de sa tête, dépassa les Gardes, au moins une quarantaine, pour les procéder, puis cria, mettant entre eux et lui la distance d'un solide respect :

— Candidats ! Candidats ! Moi, le Grand-Papias Digenis, gardien des clefs du Grand-Palais et gardien des prisonniers de notre Basileus Constantin V, je vous requiers de me suivre pour mettre de l'ordre en Byzance où sont tant de conspirateurs.

Il courut, en une précipitation élastique, et les Candidats coururent aussi. La foule leur faisait place. Quand des bêtes, chevaux, ânes ou chameaux, ne filaient pas assez vite, les Gardes les frappaient d'un coup sec du plat de leur hache, pendant que le Grand-Papias Digenis donnait de sa clef d'argent sur le crâne de leurs conducteurs. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à un étroit carrefour, à peu près vide, où les trois individus qui avaient conduit les Aveugles les saluèrent. Comme ils étaient mal vêtus d'une robe découvrant des jambes nues, malgré l'hiver, et seulement chaussés de savates plates de bois, Digenis les rudoya, frappant de sa clef le crâne de Pamprépios et le dos d'Héraïscos, empoignant la chevelure rigide de Palladas — car c'étaient eux — et les faisant se prosterner devant lui.

— Nous pouvons t'avouer ce que tu ignores, mais ne nous fais aucun mal; donne-nous des dignités, car on en veut au pouvoir de Constantin V.

Héraïscos disait cela, et Pamprépios, et Pelladas, clinaient du chef. Digenis s'était arrêté, la clef d'argent en arrêl.; derrière lui, les Candidats — quatre par quatre et en file — haltaient, comme tout à coup gelés. Le Grand- Papias fit :

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— Levez-vous! Vous aurez tout. Vous serez des Patrices; vous serez des Sénateurs; vous serez des Maîtres !

Il balançait sa tête blette et ricanait; son regard pointu circulait d'Héraïscos, qu'il reconnaissait peut-être pour l'avoir vu à l'Hippodrome où il faisait danser des ours et des chiens, à Palladas et à Pamprépios dont la tache violacée de la joue perçait sous la barbe rare et mangeait en partie le nez busqué. Ils se relevaient, à la fois flattés et peureux. D'une obésité importante, Palladas ])rit un air de quelconque, ses bras courts croisés au ventre, un pli de discrétion autour de ses lèvres salivantes :

— Nous sommes au fait d'une conjuration qui a pour objet de proclamer Basileus Oupravda, un Sclavon.

— ... Qui est petit-fiIs de lustinien, comme nous l'apprîmes de la bouche d'autres Sclavons!

Pamprépios avait ajouté avec un rir^ mauvais. Héralscos dit :

— Et Hybréas, l'Hégoumène de la Sainte-Pureté, veut unir la petite-fille des Aveugles à cet Oupravda, pour que les Verts combattent avec les Orthodoxes, ce matin réunis à son Eglise, oîi nous les avons vus entrer.

Ils prenaient une allure d'hommes fort intelligents sans avouer qu'eux-mêmes avaient voulu conjurer pour cet Oupravda et tenté d'engager des gens à sa cause. Furieux d'avoir été repoussés, eux premiers à connaître le petit-fils de lustinien, ils s'étaient juré de suivre la conjuration et de l'avouer à Constantin V, et, à cette fin, ils avaient guidé les Aveugles, avec l'espérance d'apprendre par eux ce qui s'était dit à la Sainte-Pureté. La réputation déplorable que le peuple des faubourgs leur faisait fut certainement cause de la méfiance d Ilaraivi qui les repoussa de l'Eglise. Plusieurs fois conduits au prétoire pour vols et méfaits, vivant d'expédients d'hommes bons à toute besogne basse, ce que nul n'ignorait, on ne voul.iit frayer avec eux, et ils étaient, pour les Orthodoxes surtout, un objet de répulsions inexpliquées.

Le balancement de la léle de Digenis soulignait leur»

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paroles; l'arrcl de sa clef d'argent, tomba., se releva en impérieux signe de commandement. D'une voix glapissante, tel que d'un eunuque qu'il était, il commanda :

— Tournez-vous; marchez I

La clef d'argent du Grand-Papias les frappa sur le crâne. Puis, très amusé, il leur donna un coup de pied au derrière, qu'en sursaut ils parèrent de leurs doigts écartés. La foule qui s'était approchée rit fort : des Bleus se tenaient les flancs; des Byzantins sautillaient de joie en leurs vêtements amples, brodés de chamarrures fleuries ; même des chameaux oscillèrent de leur tête, en esclaffements muets. Et des Verts, éloignés; des Orthodoxes, montrèrent des satisfactions véritables à voir ainsi traiter Palladas, Pamprépios et Héraïscos qui fuirent aussitôt, suivis de Digenis, que suivaient les Candidats. Du flageolet crevé de sa voix, l'eunuque disait, tout en courant élastiquement à la tête de ceux-ci :

— Vous aurez des dignités, je vous le promets, moi Digenis, Grand-Papias du Basileus Constantin V, gardien des clefs du Grand-Palais et gardien de ses prisonniers. Votre aveu de la conjuration d'Oupravda est précieux ; et vous méritez d'être récompensés. Aussi le serez-vous sûrement.

Son bonnet carré en main, loan inclinait une tête hispide devant Viglinitza et Oupravda, pendant qu'Haraîvi fermait le coffre de bois renfermant les attributs de Basileus. Au dehors, l'Excrémentiel brama. loan se retourna, le bonnet au bout de sa main :

— Tu te plains, tu as tort, car tu vas porter la sœur du Basileus Oupravda et les objets de la Puissance et de la Force qui le feront Autokratôr pour le règne de l'Orthodoxie. Mais je te châtierai; je te frapperai et tu garderas ton surnom d'Excrémentiel, si bien mérité 1

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II revint vers Oupravda et Viglinitza à qui Haraîvi faisait :

— C'est cliez les Aveugles qu il vous faut demeurer, à leur palais, sur le Lychos. Eustokkia vous fera protéger par les Verts, car, à rester ici, il peut y avoir du danger. Et la conjuration pour la prééminence de votre sang se poursuivra plus sûrement là-bas, où Constantin V et le Patriarche châtré ne sauront pas que vous habitez.

Oupravda se laissait faire, en un désir de connaître cette Eustokkia à qui Hybréas voulait qu'il fût uni. Mais non Viglinitza. Il ne lui plaisait point d'habiter au pays du Lychos, chez celle qui serait l'épouse de son frère qu'elle aimait, mais qu'elle voyait bien frêle et précaire en sa saie d'étoffe claire et en sa braie sclavonne aux plis mollement nombreux. Et ses yeux, bleus et aniraalement beaux, sa face blanche aux points de rousseur, n'abandonnaient point la silhouette fraternelle, dans la rue oii bramait avec l'Excrémentiel un autre âne qu'llaraîvi et loan chargèrent du coffre précieux qui devait désormais être gardé à la Sainte- Pureté. Alors elle sortit, monta sur l'Excrémentiel; son frère, le kaloyer et le batelier suivirent, dans le lacis des rues du quartier.

Une pente de voie les mena très avant dans la Ville, vers les Marchés, vers la Voie Triomphale. Autour d'eux, ce fut un soulèvement d'individus en qui ils reconnurent des Verts par des signes occultes s'agrégeant. Comme si un mot d'ordre leur avait été donné, ils apparaissaient au Marché aux Poissons, aux Marchés aux Viandes et aux Légumes, puis à ces autres : des Armureries, des Bourrelleries, des Tapisseries, des Bijouteries, par delà même, en la Voie Triomphale et jusque en pleins et aristocratiques quartiers de l'Hippodrome, du Grand-Palais et de la Sainte-Sagesse. Désormais unis, les Verls s'appelaient par des tics de face, des mouveinents de mains et des bianleraents de tête. Partout, des ondulations de Verts, des profondeurs de Verts, dont des voyageurs sur des mules attendaient l'écoulement ou que des files de chameaux regardaient fluer, leur col llexueux au dessus do l'animation des Marchés. Us voulurent rebiousser chemin, éviter le

danger d'être trop vus, mais les factions s'épaississaient; à peine purent-ils échapper par une rue aux maisons basses et nullement alignées, aux murailles blaireautées de verdures d'intérieurs jardins. Des Verts les suivirent là encore; d'autres Verts les accueillirent à l'issue de cette rue et leur accompagnement, formidable, se multiplia, jusqu'au Forum Augustéon dont les portiques encadrèrent, en sus du Milliaire, la statue de lustinien à cheval.

Ils obliquèrent sous les murailles de l'Hippodrome où, en face, c'était un édifice fort connu : la Maison du Questeur. Les marches de l'Hippodrome s'envahirent de curieux qui ne virent que des Verts, tant, en grand nombre, ils leur dérobaient Oupravda et Viglinitza. Seuls, se distinguaient des chefs de dèmes — qui étaient les factions, — courant l'un à l'autre, aiguillonnant l'un et l'autre vers le Grand-Palais, derrière l'Hippodrome, comme pour y défier Constantin V, l'avertir de leur projet de le défaire au profit de l'enfant sclavon et de l'helladique Eustokkia.

Alors, des Gardes irruptèrent de l'espace séparant l'Hippodrome du Grand-Palais, imperturbablement disciplinés, un clibanion écaillé ou un bouclier orbiculaire au bras gauche, une hache, -une épée ou une pique sur l'épaule, en hérissement d'acier ou d'or. Des cavaliers poussèrent leurs chevaux, aux têtières bosselées, aux brides d'airain et de cuivre, aux étriers larges, aux selles hautes munies d'arçons de cuir pourpre et jaune, avec des niellures et des émaillures sur des fonds d'argent. Les casques de tous, pointus et sans visière, muaient en miroitements qui se confondaient avec ceux du ciel, d'un prime mois d'année.

Probablement contents de s'être montrés ainsi, les Verts reculèrent, poussant vers l'autre bout de Byzance Oupravda, Viglinitza, Haraïvi et loan qui les bénissait, son chef hispide, de satisfaction, branlant agréablement. Cavaliers et Gardes rentrèrent alors, en un remuement d'armes et des ébrouemenls de chevaux. Du peuple suivit les Verts et bientôt leur fourmillement souligna la partie de la ville où sinuait le Lychos. Puis les Verts s'en allèrent, en un

enlèvement de Solibas dont le buste, de très loin, pointa sur des épaules sous un halo léger de couronne d'argent que triomphalement des mains inconnues faisaient viroter en le ciel doux.

Oupravda, Haraïvi et loan marchaient très vite derrière Viglinitza, juchée sur l'Excrémentiel. La marée des Verts et de la foule les avait poussés jusque vers les murailles de la terre, là où le fleuve Lychos passait, en un trou de végétation. En desmisérables rues, une densité de population les vit passer. Ils laissaient à leur gauclie, échelant des voies, des édifices, bains, Eglises, Monastères, palais, noyés en le jour bleu à peine duveté de fins nuages dont la blancheur s'immobilisait sur des coupoles et des terrasses sans fin. Quelquefois des enfants nus couraient après eux; des femmes asiatiques se levaient dans un enveloppement de tchartchaf déchiré ; des gens noirs et maigres, accroupis, de grands anneaux de cuivre aux oreilles, un morceau de bois au nez, les saluaient; des cliiens, couchés en rond, allongeaient le museau; un jeune homme qu'un vieillard sec et long — un gawazis égyptiaque — tatouait, aplati sur le sol poussiéreux, se soulevait légèrement sur le coude et lui parlait rapidement.

La petite vallée du Lychos s'ouvrit enfin. Ils entrevirent bientôt un coin vert du palais rose, puis ses quatre coupoles, par-dessus des végétations assauvagies d'arbres d'où coulaient des criblures d'ombre et de soleil. D'une hauteur, ils virent, continuant, le palais, une clairière qui alignait de lumineux troncs, un désordre de

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plantes qui mordait le sol, étalait des verdures jusqu'à des éloignements.

La porte basse d'une aile de l'édifice s'ouvrit : Mikaha leur fit signe d'entrer. Un vestibule rose, les marches roses d'un escalier, des salles éclairées obliquement d'un soleil dont rien ne tamisait l'esseulement, des attitudes de presque ruines nullement vivifiées par des fréquentations d'êtres humains, s'éployèrent en une marche lente que les chaussures plates d'Oupravda et de Viglinitza coupèrent de moites bruits. Enfin des appartements se présentèrent, qui étaient meublés de stalles, de trônes, de lampiers appuyés au sol sur des bases épaisses, où s'enfoncèrent, à la suite de Mikaha, Haraïvi et loan. En la gaîne de robes vertes, des Serviteurs firent un herbacement, un mol rideau d'êtres fanés ; une draperie se fendit, et, au fond d'une conque de salle, sur son escabeau d'ivoire que supportait un soubassement décoré d'une tapisserie pourpre et or, en cadrée de deux colonnes de porphyre jusqu'à une voûte rayonnante de soleil, Eustokkia se montra.

Encore l'orfèvrerie du lis rouge sur l'épaule, la couronne frontale de ses cheveux et, mieux, des bracelets aux poignets sous les manches larges de sa robe, une croix byzantine sur le sein à peine renflé sous un pallium agrafé à l'épaule gauche, les pieds chastement sortant des plis de cette robe et de ce pallium alourdis et découvrant la cigogne d'argent des chaussures rouges 1 Et elle restait muette, avec un avide regard sur Oupravda dont elle attendait peut-être une adoration, un salut éperdu, sans presque faire attention à Viglinitza que cette attitude froissa.

loan et Haraïvi revinrent. Le kaloyer se découvrit, poussa son ventre, qu'il avait gros :

— Petite-fille de Théodose, nous te présentons le petitfils de lustinien et la très belle et pure Viglinitza, sa sœur !

Il se faisait humble devant l'épanouissement en pulpe d'Eustokkia qui répondit, troublée :

— Merci, kaloyer ! Que la Panaghia nous protège tous . Elle se tut, légèrement balança l'orfèvrerie du lis,

sceptre rouge. Viglinitza fit :

— Hybréas a voulu que nous restions à tes côtés, dans ton palais, où notre sang sera mieux protégé qu'aux Vlachernes. Mais les descendants de lustiriien sont pauvres; aussi, se contenteront-ils de peu. Ils sont patients pour la conquête de l'Empire que les Verts leur désirent donner.

Elle ne parlait pas de l'union projetée; elle n'avouait pas que si les Verts s'apprêtaient à combattre, c'était autant pour Eustokkia que pour son frère. Et el'e mêlait sa propre cause à la leur, comme si elle eût droit à 1 Empire ainsi qu'Oupravda, qui était un mâle. Emue, Eustokkia ne Técoutait pas; son cœur battait, sa main fébrilement agitait le lis. Son regard croisa celui d'Oupravda. Tous deux restaient embarrassés ; elle, pour s'être trop dit que cet enfant de son âge, qu'elle voyait pour la première fois, serait son époux et l'Autokiatôr de l'Orient; lui, du silence de cette pièce, de l'éclat de ses vêtements, de la singulière, et fastueuse, et religieuse même étiquette avec laquelle elle recevait. Il fit un mouvement. La jeune fille le retint d'un coup d'œil:

— Dévouons-nous pour toi, ta sœur et moi.

Elle l'admirait. Il était svelte et un peu plus grand qu*elle, avec sa chevelure flave qu'à peine recouvrait le bonnet sclavon, son col tendrement blanc serré par la saie, son corps par dessus cette saie et la braie aux plis nombreux. Il paraissait archangélique, comme d'une super-essence, surtout plus subtil que sa sœur si forte, si de chairs et d'allures vaillante.

Malgré tout un grand air en une efïluence voilée d'une douceur avoisinant la mysticité; une sorte d'hiératique beauté en laquelle doucement vibrait l'enseignement d'IIybréas, qui le préparait à l'Einpiie par les Verts bientôt vainqueurs des Bleus, des Oints de la Sainte-Sagesse et de Constantin V. Et aussi, une supériorisation pai la connaissance des Arts humains, continuateurs de la Vie pour le Bien, déjà faisant magnifier en lui des couleurs et des objets, des Églises, beaucoup d'Eglises, des Eikônes nommément.

La ti?ès bizarre situation d'Eustokkia la rendait tout gauche. Elle ne remuait plus ; elle n'osait plus parler, semblable, avec ses yeux vivants, ses sourcils rejoints par de l'antimoine, sa face rose où, aux oreilles, c'était la fanfare ie deux joyaux, son vêtement aux plis tombants et l'orfèvrerie du rouge lis, à une Panaghia chaste, cependant toute faite d'humanité. Elle-même, Viglinitza, sous le coup des inanalysables sentiments qui la firent se roidir contre Eustokkia, voulut se retirer, étant fîère malgré tout. Mais Haraïvi :

— Je le jure par le lézous î Eustokkia ne vous veut aucun mal ; par elle, vous avez tous les Verts qui n'obéiront plus aux Aveugles ses aïeux, et qui vous sont acquis. Gomme vous l'a conseillé Hybréas, vous resterez ici; ici se pour suivra la conjuration pour la domination du sang helladique et du sang sclavon, et si nous sommes vaincus, vous n'aurez rien à craindre, car votre présence sera inconnue de Constantin V.

Il était chaleureux et enthousiaste avec une vaillantise de gestes qui gagnèrent Viglinitza dont le regard bleu explora son mufle raviné. Eustokkia eut un pli au front:

— Surtout que mes aïeux ignorent votre présence ici. Autrement, tout serait perdu.

Elle allait se lever, se livrer, car si une dilection quasi sainte l'approchait d'Oupravda, déjà une presque répulsivité l'écartait de Viglinitza si contraire à sa spiritualité. Mais un bruit de pas se perçut dans une pièce voisine, des voix traînèrent. Eustokkia s'écria vivement;

— Eux!

Elle posa le lis rouge sur sa bouche, en une prière muette de ne pas bouger, de ne pas parler. En la rapide lumière d'écartement d'une draperie, appendue à des chapiteaux de colonnes, ce furent un Aveugle et, derrière, en file, les quatre autres. Leur émergence plaignarde avait hanté un escalier éclairé de haut, et ils erraient librement, d'un instinct sûr, suivis de loin par Mikaha dont la robe déteignait de très loin.

Les trous sanglants de leurs yeux morts visiblement remuaient sous les paupières brûlées; leurs mains s'agi-

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taient, claquantes; et, veufs de la coiffure pointue, leurs cheveux serpentaient sur des épaules voûtées, rejoignaient le pelage du cou où, sinueuse, limoneuse, en mèches pareilles à des feuilles sagittées, leur barbe sulfureuse pendait. Et, en la robe bleue sous la dalmatique jaune, avec l'éclairement des dessins que moirait chacun de leurs mouvements, ils étaient fantomatiques, comme prêts à s'évanouir en de Tair.

Ils parlaient et c'étaient des hoquets, des reniflements, des stillations. Ils traversèrent la salle, criant :

— Je vous accuse, vous, mes frères, Nicomaches, Asbestas, Critolaos, loannikios ; moi, l'Aîné, n'ai-je pas droit avant vous au sceptre et au globe !

— Tu as tort, oui, tu as tort, Arghiras ; tu es vieux, vieux, vieux!

— Moi, Asbestas, je vous ai avisé; j'ai eu l'heureuse prescience de vous aviser. Cet imposteur, dont Byzance parle et pour qui Hybréas nous a privés de l'aide des Verts, vous ravira l'Empire et ce sera bien !

— Tu nous trompes, Arghiras ; ta petite-fille Eustokkia s'est alliée à nos ennemis. Elle a écouté Hybréas qui la veut unir à cet Oupravda, pour être, à ma place, au Grand- Palais.

— Tous quatre êtes des traîtres, et toi le premier, Critolaos ! Eustokkia est incapable d'arracher l'Empire àscn aïeul Arghiras, le père de son père.

— L'Empire est à moil

— A moi !

— A moi !

Alors ils se retournèrent, tout à fait insensés, les mains levées, leurs faces se regardant, leurs barbes se frôlant. Un moment ils ouïrent un bruit du côté d'Eustokkia.

— Quelqu'un est ici, peut-être cet Oupravda I A moi, à moi, Mikaha !

C'était Asbestas voulant quand même voir dans la nuit de ses yeux crevés cet Oupravda qui oblitérait, d'une telle ombre, le cerveau des Aveugles, à la nuit si noire déjà. Et, pour mieux saisir l'imposteur, appelant Mikaha qui accou-

rut en traînassant, ils se dispersèrent au hasard, heureusement du côté opposé à Eustokkia, leurs mains à la recherche de l'opacité des murailles qu'ils ne rencontraient plus. A la fin, ils s'enfoncèrent en une perspective de couloir oui leur devait être usager, car ils filèrent droitement, et des échos sourds apportèrent aux Scia vous, entrecoupés, pitoyables, dolents, ces mots :

— 0 Panaghia ! 0 lézous ! 0 Théos I Puissiez-vous l'aveugler comme nous, l'imposteur qui veut nous ravir l'Empire, qui nous prive des Verts et suborne Eustokkia, s'il est vrai qu'Eustokkia se soit résolue à l'écouter 1

Depuis quelques jours installés en une aile du palais du Lychos, Oupravda et Viglinitza se pénétraient mieux de leurs propres et secrets désirs : lui, en se prédisposant à se largement nourrir de l'enseignement d'Hybréas; elle, à se livrer aux goûts informulés pour un Empire qui sortirait de sa directe génération, appelée peut-être par sa nubilité de vierge forte. Ambitieuse plus que son frère, se sentant des vitalités et des virtualités corporelles que la pure intelligentialité d'Oupravda ne lui décelait pas, elle restait ambitieuse quoique très confusément. Pour les matérialités du sarikion à conquérir, son cerveau travaillait seul, et ce lui étaient constamment des visions de peuples vaincus, d'armées à la suite d'Autokratôrs, de Dignitaires, d'Oints, toute une irradiation d'humanités vers lesquelles, de profond instinct, son ascendance la faisait se diriger. De la doctrine du Bien, par quoi l'Hégoumène de la Sainte-Pureté voulait régénérer l'Orient, elle ne retenait que les affirmations de la race sclavonne, faite pour l'Empire. Cependant, quoique sclavonne aussi, descendante de Basileus et sœur de prétendant, elle n'aurait point tout cela ; elle ne serait ni femme de Basileus, puisque son frère serait Basileus, ni

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Aiigusta! Elle ne dominerait pas. Alors ses irripréciscs jalousies la mordaient encore, mais contre Euslokhia, très distinctement, sans qu'elle s'en prît à son frère et qu'elle rêvât encore à le supplanter.

Ce frère, frêle, fin, elle l'avait vu naître ; elle l'avait protégé enfant et le protégeait sororement maintenant. Ce qui, en elle, levait des visions de Puissance et de Force ne résultait donc pas d'un manque d'amour et d'un tenace égoïsme, mais de violences anciennes la portant, croyaitelle, mieux qu'Oupravda vers l'Empire, dont le seul hasard du sexe l'éloignait. Elle se disait avoir plus que lui des énergies de Basileus, et, se comparant à la précarité d'Oupravda, sans se dire qu'il vivait cérébralement plus qu'elle, elle pleurait, mais d'un dépit qui ne le lui faisait point haïr.

La bizarre héritière des descendants de Théodose se montrait rarement à eux. Elle habitait l'aile du palais opposé à la leur; et les Aveugles occupaient les salles du milieu. Quelquefois, d'une fenêtre jumelée, du premier étage dominé par les quatre coupoles, ils la voyaient, adorable apparition, sur l'escabeau d'ivoire que portaient deux Serviteurs et s'enfoncer en la Ville dont le bleutem-ent enveloppait bientôt sa sveltesse, sa pure ligne de vierge, fondait la pr'pe de ses joues, Thyalinité de ses yeux et dévorait son lis rouge, sur l'épaule penché. Elle se dirigeait vers les Vlachernes et vers la Sainte-Pureté. Probablement, elle allait écouter renseignement d'Hybréas, en des confessions d'où elle revenait animée. Probablement, avec l'Hégoumène, elle combinait la conjuration qui la devait faire épouse d'un Basileus. Probablement, en sa précocité intelligente, elle groupait sous sa main blanche tous les Verts, nourris et soudoyés par les trésors, maintenant à sa disposition, des Aveugles, qui l'ignorèrent grâce à un coup de majorité hâtive auquel s'était prêté Mikaha, pour les lancer sur le Basileus Constantin V, ses Gardes et ses Dignitaires, les Bleus et les Oints de la Sainte-Sagesse s'apprêtant à l'Iconoclaslie par un Synode-Saint dont chacun s'entretenait. Oupravda et Viglinitza la devinaient

ainsi, rien qu'à ses retours triomphants qui la faisaient vaillante, vivace, la pulpe des joues plus rose, le globe des yeux plus hyalin.

Souvent, le jardin, grand, feuillu, tout térébrant de végétations, était traversé par les Aveugles qui en suivaient les lignes, les allées, les clairières minusculement drues, les méandres de légers ruisseaux serpentant en fixes moires sous l'emmantèlement des gazons. Leurs paroles arrivaient alors, irritées, aux oreilles d'Oupravda et de Viglinitza. Ils se plaignaient des Verts, les malheureux; des Verts se refusant présentement à un grand coup qui eût réalisé leur rêve d'universelle domination, car depuis que leurs factions s'étaient unies pour le triomphe d'Eustokkia et d'Oupravda, ils les y voulaient inciter sans plus le secret désir de les neutraliser au moment décisif, comme jadis. Ils se plaignaient surtout d'Hybréas, le véritable, l'imperturbable fomenteur de la conjuration qui les écartait de la Puissance et de la Force, pour toujours. Et, justement, un bruit vague leur étant survenu de la présence, chez eux, des descendants de lustinien, qui s'apparenteraient à leur race par Eustokkia, ils s'exaspéraient de le presque savoir à deux pas du rayonnement mort de leurs yeux, pour les chasser, les punir comme des imposteurs. Et leurs vieilles jalousies s'en réveillaient d'autant; ils s'accusaient toujours, ils s'injuriaient, levaient l'un sur l'autre leurs bras maigres, leurs poings ligneux, en l'énervement de ne pouvoir agir, qui les clouait là depuis leur aveuglement. Ils repartaient. Les Sclavons voyaient la file de leurs ombres en les feuillages, leur barbe dans le jour, leur tête sous le bonnet pointu oîi brillaient des pierreries d'une extrême moticité, leurs robes bleues aux plis droits, leur dalmatique jaune et l'arc de leurs épaules, le fléchissement de leur croupe, l'accent circonflexe de leurs genoux supportant le reste, lamentablement. Puis ils s'évanouissaient en voix colères dont, d'épeurement, semblait trépider tout le frondis du jardin.

Oupravda et Viglinitza entendaient, à de certains jours, de grands bruits dans les pièces du palais. Les escaliers résonnaient sous des pas d'hommes; les voûtes leur ren-

voyaient des échos de voix de Verts. Solibas parlait, Haraïvi parlait, Sepeôs parlait. Et des tumultes répondaient à leurs paroles, des tumultes qui étaient des acquiescements. Le jour approchait des courses de l'Hippodrome où les Bleus devaient se rendre avec la manifeste intention de vaincre les Verts et d'en égorgiller quelques-uns, en des troubles anonymes qui serviraient à Constantin V à réprimer ses ennemis. Solibas malgré tout les vaincrait, remporterait encore une fois la couronne d'argent, encore une fois serait porté sur les épaules de sa faction, avec le halo blanc de cette couronne sur la tête. Et, sans attendre l'arme dont Hybréas mystérieusement poursuivait l'efficacité, les Verts se rueraient sur les Bleus, en plein soleil, pendant que Sepeôs se précipiterait sur le pî, où c'étaient des Gardes du Basileus, suivi de nombreux Spathaires ralliés à la cause d'Oupravda et d'Eustokkia. Du pî, ils escaladeraient le cathisma et y tueraient l'Autokratôr et ses Dignitaires presque tous châtrés ; puis, pénétrant au Grand- Palais, ils proclameraient le Sclavon qui serait uni à l'Helladique. Et les Orthodoxes, entraînés par Haraïvi, endoctrinés par les ennemis de l'Impie, irrupteraient à la Sainte- Sagesse, en chasseraient le Patriarche mauvais et ses Oints pourris, pour y introniser l'Hégoumène de la Sainte-Pureté et ceux des Monastères iconolàtres, qui la purifieraient, en feraient l'Eglise victorieuse du Bien, le foyer mondial de l'aryaque doctrine de la Vie continuée par les Arts humains.

Un jour, seuls en le jardin où, si divergents, leurs rêves prenaient d'intactiles essors, Oupravda et Viglinitza virent approcher Sepeôs, Solibas et Haraïvi dans l'écartement d'un léger rideau de branches, d'ombres vertes pleuvant. C'était au printemps. Des frôlements d'odeurs et de bruits flottaient, paisibles. Les Sclavons se levèrent de l'escabeau où ils reposaient. Et Sepeôs s'écria, pendant qu'Haraivi regardait Viglinitza de ses yeux de loyal animal, (|uc Solibas, muet, se croisait les bras :

— Disposez-vous à cueillir le fruit de la conjuration I Sous peu, les courses battront l'arène. Constanlin V sera

précipité du cathisma, sur les degrés de l'Hippodrome, ensanglanté, brisé, la tête cassée.

Il riait, violent, franc et bavard un peu. Viglinitza le détaillait lentement, de ses chaussures de cuir épais à son casque conique sans visière. Il était svelte, intrépide et d'une beauté gaie d'homme jeune, d'aventurier sain. Sa moustache brune, il la tordillait de deux doigts de sa main gauche ; les imbrications de fer de sa cotte, il les secouait de brusqueries de poitrine qui semblait sauter par dessous. Et la Sclavonne ne voyait présentement que lui, dans l'enveloppement du soleil tombant, par un enramèlement, sur le sol en ronds blancs.

— Et tu seras Basileus; Hybréas t'unira à Eustokkia, les Orthodoxes et les Verts soutiendront ton Pouvoir, et toi, Viglinitza, resteras auprès de lui, pour l'aider et l'aimer.

N'écoutant pas Haraîvi, elle regardait toujours Sepeôs, et le détaillement de son humanité vivace continuait. Solibas frémit en sa face rouge, en la robustesse de son ostéologie :

— Et comme nous vaincrons, Oupravda devenu Basileus et Eustokkia épouse de Basileus, nous serons des Dignitaires : moi Grand-Logothète, Haraîvi Grand-Drungaire, Sepeôs Grand-Domestique. Et toi, Viglinitza, ah! et toi!

Lui aussi ne sut de quelle dignité revêtir Viglinitza qui répondit, évadée d'une sorte de pesanteur interne :

— Moi, je resterai la sœur d'un Basileus parce que, par mon sexe, je ne puis être Basileus!

Gela, d'une voix sourdement âpre. Sepeôs rit encore, d'un élan de bonne joie qui ne la comprenait pas.

— Eustokkia est vraiment vaillante ; c'est elle qui tisse, avec Hybréas, la conjuration; c'est par elle qu'Oupravda aura le sarikion. Les Aveugles lui en voudront.

— Eustokkia!

Oupravda se répondait à une personnelle interrogation. En une puérilité que de jour en jour l'adolescence atténuait et sous laquelle une cérébralité tout à part levait, il entre-

voyait avec ravissement cette âme de jeune fille d'une précocité si hâtive, qui l'avait appelé auprès d'elle, avec sa sœur. Elle s'imposait à lui comme une Eikône, une image glorieuse et vivante, auréolée, gemmée et étoffée. Cette sensation du passage en lui d'Eustokkia dut être vive, car il ferma les yeux et n'écouta pas Haraivi, qui disait, s'en retournant avec Solibas et Sepeôs, celui-ci content, turbulent et loquace :

— Cette Eustokkia, oui, cette Eustokkia, c'est à lui que tu devras la Puissance et la Force. Hybréas comme à toi lui enseigne la doctrine du Bien et l'excellence de l'Iconolâtrie. Quand tu régneras dans l'Empire d'Orient régénéré, tu te souviendras de ce qu'elle aura fait pour toi, et nous nous en souviendrons aussi !

Comme ils se rendaient le lendemain dans l'aile du palais rose qu'ils habitaient, qui était pleine de soleil circulant par des baies de fenêtres largement ouvertes, par un de ces escaliers vastes un peu partout trouant le bâtiment silencieux construit peut-être par Théodose, une apparition leur fulgura. Sur l'escabeau d'ivoire porté aux bras de deux Serviteurs vêtus de robes vertes, Eustokkia ascendait lentement, l'orfèvrerie du lis rouge sur l'épaule et maintenant, comme si une insaisissable harmonie l'accompagnât, un orgue en un éloignement de salle chantonnait doucement, peu à peu s'enflait, pour ensuite résonner, brisé, en un Allélouia ou un Hosanna sûrement glorifiant l'Empire du Bien. Du palier surplombant, par des colonnes roses, ils l'attendirent ; mais Eustokkia leur fit signe d'entrer, et elle les suivit dans leur propre ap[)artement, grand, éclairé du trou de jour d'une coupole avec des tapisseries à ses parois qui montraient des fleurages d*or et des fleurages d'argent, confondus, à formes varécheuses. Les Serviteurs la déposèrent sur le sol ; l'un d'eux mit sous ses pieds un coussin dont les glands, de pierres précieuses, tachèrent de lueurs la mosaïque du carrelage; Tautro.qui avait comnij celui-ci la face glabre, les yeux giis et l'éjiaississement de chair d'un eunuque, se posta dans son dos et tranquillement l'éventa avec une grande plume de paon.

Gomme elle se retournait pour lui transmettre un ordre bref, il remua les lèvres, le premier en fît autant, et ils tendirent l'oreille. Oupravda et Viniglitza reconnurent qu'avec la virilité tous deux avaient perdu la parole et l'ouïe.

Elle leur fit signe de s'asseoir sur des sièges placés devant elle, et, lentement, n'abandonnant pas de son regard hyalin Oupravda :

— Ils vous l'ont dit, Haraïvi, Sepeôs et Solibas I Sous peu les Verts, impatients d'agir, se révolteront et l'Empire sera à notre race, qui triomphera pour toujours.

Instamment sur lui, sor regard calme et franc, où comme un lac inridé pas une ombre ne s'allongeait. L'enfant répondit :

— Ils se révolteront, oui, oui !

Il restait embarrassé, quoique d'âme effusionnante, devant ce regard sûr, cette attitude du lis rouge sur une épaule penché et le il ne savait quoi de toute sa personne moulée en Vierge orante. N'oubliant certainement pas les suggestions d'Hybréas, Eustokkia ajouta :

— Et, grâce au soulèvement des Verts, la race helladique et la race sclavonne, unies contre la race isaurienne, auront de grandes destinées, toi par moi, moi par toi.

Elle s'expliqua. Sans attendre d'être munis de cette arme dont, si vaguement, Hybréas avait parlé, les Verts voulaient marcher sur les Bleus, qu'ils étaient sûrs de vaincre, et, à la faveur de troubles, à l'Hippodrome un jour solennisé de courses, escalader le cathisraa pour en précipiter Constantin V et se rendre maîtres du Grand-Palais, où Oupravda serait proclamé Basileus Autokratôr de l'Empire d'Orient. Elle, Eustokkia, en serait l'Augusta. Il est vrai qu'Hybréas n'acquiesçait point à cette explosion prématurée, à laquelle beaucoup d'Orthodoxes applaudissaient, car il préférait que l'efficacité de l'arme mystérieuse, qu'il voulait remettre aux mains des Verts partisans du Bien, et dont elle-même ignorait la forme et l'énergie, que cette efficacité, poursuivie en solitaires et inconnues recherches, fût tout à fait trouvée. En son ardeur de femme politique, Eustokkia croyait opportune la décision des Verts, que Sepeôs avait entraînés

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par sa jactance loyale, son intrépidité de bon aloi. Elle parlait comme dévotieusement, avec de brûlantes flambées de voix échappées d'une âme très vivace, surtout lorsqu'elle développa renseignement d'IIybréas en les profondeurs duquel elle plongeait pour en ressurgir, avec un entendement clair, un entendement attendri pour Oupravda qu'elle regardait de ses yeux francs et sur qui pesait sa face ronde et rose, à pulpe ferme.

Alors, des dileclions coururent de l'enfant sclavon à la vierge helladique. En sa cérébralité Eustokkia se spiritualisa, avec des formes religieuses, des structures d'Eikônes; comme une Panaghia, elle élargit les bras pour, mystiquement, avec lui saisir le Monde par le Bien régénéré. Il Técoutait, il se sentait comme en un vivant essor, tel que les Anges de l'Eglise où Hybréas officiait. Aussi, une lumière aiguë le traversa-t-il pendant qu'elle faisait, toujours, le dévorant d'yeux magnétiquement hyalins comme un creux de mer aux suspectes fongosités :

— Tu sais, notre race est supérieure : elle a triomphé jadis et triomphera encore, mais avec toi, le mâle Sclavon à qui elle doit s'unir, par moi!

Elle se leva, elle ne lui en dit pas davantage, elle regarda à peine Viglinit/.a. Les Serviteurs eunuques l'enlevèrent sur son escabeau d'ivoii'e, et leurs pas mous, régulièrement, sillèrent par le grand escalier. L'orgue brama faiblement une hymne, cette espèced'Allélouia ou d'Hosanna magnifiant peut-être l'Empire futur! Alors Oupi-avda n'eut plus dans les yeux que cette si jeune, si grave face de vierge, ce lis orfévri mélancoli(iuement penché; dans les oreilles que les paroles raétalli(|ues d'Eustokkia jetées sur l'abîme de ses imaginations étoulfaiitcs d'enfant au cerveau par la religiosité et resthéti(pie byzantines frappé.

Viglinitza fronça les sourcils, ferma ses poings déjeune titane. Elle ne savait pas. Elle n'aimait pas Eustokkia. Elle ne l'avait pas comprise. Elle avait la matérialité naïve d'une barbare; la petite-fille des Aveugles s'était décelée conuno toute faite de mysticités, de profondeurs, de sensations aiguisées, d'ondoiements d'àmc. Par Oupravda, elle se

substituait à sa race sclavonne, car, elle le sentait bien, l'Helladique était supérieure par l'intelligence politique à son frère, tout de sentiment. Eustokkia voyait l'Empire du Bien au delà de la conjuration; elle le comprenait ethniquement pour la régénération de l'Europe par la race helladique, aînée des autres races, tard venues à la religion du lézous, alors qu'Oupravda le prévoyait religieux et artiste, tout de sensations, et qu'elle-même le voulait brutal, compresseur et, au besoin, inéquitable hors pour les siens.

C'est autant pour le salut de son sang qu'en raison des violences en elle sourdant, qu'elle avait un troublant rêve de descendance qui ne serait' pas celle de son frère et d'Eustokkia, mais d'elle. Ce n'était pas cependant que sa jalousie lui fît haïr Oupravda pas plus qu'Eustokkia. Elle obéissait à ses virtualités de fille forte, voulant vivre par son propre sang. Aussi, effusionnément, avec un gros regard vers l'escalier par où s'en allait Eustokkia, sur l'escabeau d'ivoire portée, elle ne put, le prenant par la main, que dire à son frère :

— Eustokkia te plaît, moi pas. Mais je ne lui veux aucun mal, pas plus qu'à toi qui es mon frère que j*aime, en cette Byzance où, comme notre ancêtre lustinien, on te veut Autokratôr 1

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