SCÈNE
JUSTIN, JENNY, un chapeau de paille à la main.
JUSTIN, allant chercher Jenny, qnl entre par la porte du jardin.
Venez vous reposer ici quelques momens.
Madame..., et visitons les grands appartemens.
JENNY, hésitant h entrer dans le salon.
Plus tard... le déjeûner ne dgit pas vous permettre...
JUSTIN
Si fait...; je suis en course, et je porte une lettre...
(U conduit Jenny h droite et h gauche.)
Ceci c’est le billard, et ça c’est le salon.
JENNY, se moqnant de lui.
Ceci c’est la montagne, et ça c’est le vallon.
Est-ce que par hasard, vous me croiriez novice?
JUSTIN, avec respect.
Non... seulement je veux mettre h votre service Quelques renseignemens.
JENNY
Ah I c’est trop de bonté !
Vous faites trop d’honneur à ma naïveté.
Je puis me diriger ici tout comme un autre,
Et ce château superbe est moins grand que le nôtre.
Mais, qu’on a de plaisir à vous interroger!...
Cette pièce où l’on dîne?... — Est la salle à manger. Voilà de beaux chevaux !... — Oui, c'est là l'écurie. Voilà d’excellent lait!... — Oui, c’est la laiterie.
Vous m’apprenez encore, avec le même soin,
Que c’est dans le grenier que l’on rentre le foin.
Cet étang?... C’est un lac. — Cet oiseau?... C’est un cygne. Et ce pont?... C’est un pont d’où l’on pêche à la ligne. Les légumes sont là tous dans le potager,
Les fleurs, dans le jardin; les fruits, dans le verger!
On me fait visiter toute la métairie,
Grange, moulin, pressoir, étable, bergerie.
Il me faut caresser les agneaux et leur chien.
Vous êtes sans pitié, vous ne m’épargnez rien.
Eh ! depuis quand a-t-on, sans domaine, sans terre,
Le droit d’être ennuyeux comme un propriétaire.
JUSTIN
Ma foi, depuis vingt ans, je suis dans la maison ,
Je m’en crois à peu près le maître, et j’ai raison. Monsieur le comte et moi n’avons qu’une pensée.
A son destin changeant ma vie est enlacée.
Quand il souffre, je souffre, et quand il rit, je ris ;
Je marche de travers chaque fois qu’il est gris;
Dans tous se3 sentimens, je me mets à sa place :
Quand il est en fureur contre moi, je me chasse !
A ses moindres succès, je prends un air flatté.
Sa femme, qu'il adore, est ma divinité.
Faut-il vous dire, enfin, à quel point je suis bête?... Quand je le vois jaloux, je me tàte la tète!...
JENNY
Mais il est donc jaloux ?
JUSTIN
Je le craius franchement.
Il boit peu, mange mal, il gronde à tout moment ; Il ne dort presque plus; dès la naissante aurore,
Il erre dans les champs ; le soir, il erre encore :
11 traîne au bord du lac ses pas lents et distraits ; Il s’enfonce en rêvant dans l’ombre des forêts...
Et tout cela trahit quelque secrète peine !...
JFNNY.
Comment?
JUSTIN
Je n'aime pas qu’un mari se promène.
JENNY
Ehl contre quel rival se... promènerait-il?
Qui poursuit la comtesse et vous met en péril? Point d'ami, point de tiers, dans ce jeune ménage. Ici je ne vois rien.
JUSTIN
Un nouveau personnage Sur la scène bientôt va paraître h son tour ;
Il roucoule en ramier, mais il plane en vautour ! Fernand de Charlesval....
JENNY
Le pupille du comte!...
Ose... mais cet amour est un crime, une honte!
JUSTIN
Sans doute, il nous doit tant!...
JENNY
C’est une indignité!
Le duc de Charlesval l’avait déshérité....
JUSTIN
En notre faveur, oui... loyauté peu commune,
Nous lui rendîmes tout, son titre et sa fortune. L’ingrat! Un tel oubli ne peut se pardonner.
Quoi 1 nous l’avons fait duc et lui nous fait damner ! Fi!....
JENNY
Je ne reviens pas encor de ma surprise.
JUSTIN
Nous étions plus heureux du temps de la marquise...
JENNY
Eh! mon dieu! que dit-il?
JUSTIN
Son règne était si doux !
Jamais, dans ce temps-là, nous ne fûmes jaloux!...
JENNY
Madame, ma maîtresse... et le comte?....
JUSTIN
Mon maître...
Chut! c’est un grand secret.
JENNY
Je devrais le connaître ;
Je suis depuis trois ans...
JUSTIN
C’est ancien.
JENNY
Très ancien.
JUSTIN
Le bel amour! Tenez,
(montrant sa main.)
Que voyez-vous là?....
JENNY
Rien.
JUSTIN
Cette blessure.... là..., c'est la dent d’une louve. Voilà du dévouement!...
JENNY
Et qu’est-ce que ça prouve?
JUSTIN
Ça prouve?.... Que mon maître aimait bien cette fois, Et que, pendant l’hiver, les loups sortent des bois.
Un soir que je portais sa lettre parfumée ,
J’ai failli régaler une louve....
JENNY, le regardant avec nn dédain moqueur.
Affamée.
JUSTIN
Oui... c’était chaque jour quelques dangers nouveaux. Il me faisait courir et par monts et par vaux,
Dans la neige, la nuit, par des temps effroyables ;
Le propre des amans, c’est d'être impitoyables ; Aussi, je m’y connais, et je juge toujours,
Au cas qu’il fait de moi, du feu de ses amours... Naguère, il s’avisa d'aimer dans la province ,
Une assez belle femme, œil vif et taille mince...
Il écrit un billet. — « Tiens, porte-le ce soir. »
Puis, regardant le ciel : — « Je crois qu’il va pleuvoir; » Tu n'iras que demain. » O symptôme ! pensai-je, Toi qui m’as fait trotter tant de fois dans la neige ; Toi qui fus de ma peau toujours si généreux,
- Tu me ménages!... Va, tu n’es pas amoureux!
JENNY
Ah! madame elle-même, a sa petite histoire!...
Et moi qui la croyais!...
(Attitude superbe; pose de la vertu.)
JUSTIN, Imitant cette poee.
Ohl vous pouvez la croire.
JENNY
Qu’en savez-vous?
JUSTIN
L’amour cache mal ses revers ;
On voit mieux le tissu d’une étoffe h l’envers;
Et de ma place on voit le vrai côté des choses.
Par les petits effets j’apprends les grandes causes. Jugez-en... On nous donne un soir un rendez-vous. Nous partons au galop, joyeux comme des fous, Ah!... Dans un pavillon, on attendait le comte;
Sur le perron fleuri la porte s’ouvre; il monte.
Moi, je reste à la grille à guetter les rivaux.
Comme un vieux philosophe, avec mes deux chevaux
J’étais tout résigné ; mais au bout d’un quart-d’heure, La marquise paraît;... elle est pâle, elle pleure...
Le comte est furieux;... il me crie : Animal! Viendras-tu doncl... Et puis, il repart... Ça va mal, Me dis-je, en gravissant la route tortueuse ;
Il m’appelle animal... donc... elle est vertueuse...
JENNY
Mais depuis?...
JUSTIN
Rien... Le comte, en s’avouant battu, A fièrement porté ce guignon de vertu.
Et maintenant elle aime?...
JENNY
Elle aime...
’ JUSTIN
Qui?...
JENNY
Sa fille.
JUSTIN
Elle est gentille ?
JENNY
Ah!
JUSTIN
Non?
JENNY
Elle est plus que gentille.
Mais c’est une merveille, un astre de beauté...
Quand un peintre la voit, il en reste hébété...
Des traits nobles et purs, un sourire céleste.
On dirait une reine, une reine modeste...
Des grands yeux de gazelle et des dents de souris...
JUSTIN
Et puis riche...
JENNY
On n’est pas en peine de maris.
Chacun vient l’admirer comme une belle idole.
JUSTTN.
C’est doux pour une mère !
JENNY
Ah! madame en est folle.
Elle ne pourrait vivre un seul jour sans la voir.
Et, malgré tous vos vœux, nous partirons ce soir.
JUSTIN
Mais je cours la chercher, cette fille adorée,
Et vous allez un mois embellir la contrée.
JENNY
Ah!
JUSTIN
Je compte sur vous, sur ce coup d’œil si fin,
Pour m’aider h mener mon œuvre h bonne fin ;
Pour m’aider il calmer, à consoler mon maître...
JENNY, Indignée.
Monsieur!... vous me prenez pour une... autre...
JUSTIN
Peut-être.
Mais je ne voulais pas vous faire cet affront,.
Et je trouve en cela votre esprit un peu prompt.
On ne vous force point d’être si charitable ,
Il s’agit feulement..;
(On entend un bruit de chaises dans la salle h manger.)
Mais, vite, on sort de table.
(Ils sortent précipitamment.)