‹ C'était l'étéChapitre 11 sur 18 · LE RIRE DE LURETTE · texte numérisé non relu

LE RIRE DE LURETTE

rière la haie, comme faisait ma chère Marraine. Quelquefois, après le départ des jeunes hommes, nous dansions au clair de lune. Mais j'ignorais toujours le goût de sa bouche, mes baisers ne dépassaient pas le léger duvet- soyeux qu'elle avait aux lèvres.

— Vois-tu, cela, non! me disait-elle. Ce ne serait plus du jeu.

Pourtant elle s'asseyait sur mes genoux et je savais comment il fallait s'y prendre pour glisser un doigt dans son corsage. Je pensais : « Il y a ! à-bas une loyale jeune fille qui, dès la seconde lois, te donna sa bouche. »

Je m'aperçus, au bout d'un peu de temps, que d'autres aussi allaient avec elle derrière la haie; un homme seul n'aurait pu fouler ainsi les menthes et les sauges qui avaient poussé là... A ceux-là aussi, sans doute, elle demandait s'ils avaient l'anneau et ensuite elle leur retirait ses belles lèvres évasées comme la fleur du chèvrefeuille. Je lui dis :

— L'herbe chaque jour est foulée contre la haie. Pourquoi ne veux-tu pas me donner un peu plus que tu ne donnes aux autres?

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Alors elle se mit à rire avec cette petite chose si follement désirable au fond de sa gorge.

— Toi, tu partiras comme d'autres sont partis; mais il restera bien quelqu'un un jour qui ne s'en ira plus.

Mes mains étaient chaudes de l'odeur de sa vie, et cependant, quand viendrait celui qui apporterait Tanneau, elle pourrait lui jurer qu'elle ne m'avait jamais rien donné.

Pourquoi retournai-je là encore tant de soirs? L'eau et le vent vont devant eux et ils ne savent pas où ils vont. J'aimais à présent d'une grande passion sauvage cette Lurette qui soufflait sur moi le chaud et le froid. Et, un soir, comme je l'avais prise entre mes genoux, elle me montra sa main et me dit :

— Vois, l'anneau y est. Tous ne sont pas aussi lents que toi à se décider.

Moi, je retournai le lendemain auprès de Marraine ; mais ce n'était plus la même chose. Mon amour n'avait plus le goût de l'infidélité.

Quand Data commença à penser par ellemême, elle s'étonna que ses mouvements les plus personnels étaient précisément ceux qui lui étaient défendus par ses habitudes d'esprit. Elk avait vingt-deux ans ; elle avait reçu réducation confuse et uniforme que le siècle finissant imposait aux jeunes filles. Cette vérité si simple, que l'éducation doit s'approprier à la nuance des âmes, tardait encore à prévaloir. A chaque sentiment Hbre qui se dégageait de sa jeune vie, elle reconnaissait, à présent, la résistance d'une convention que les autres, avant elle, avaient subie et qui arrêtait ses expansions délicieusement irrésistibles.

Ce fut l'origine d'un état d'angoisse et d'irritabilité qui la laissa plus isolée dans le soupçon

que peut-être elle n'était pas faite comme lesfemmes de son âge. Elle se défia de cette tendance à ne s'en rapporter qu'aux impulsions qui lui naissaient en dehors de la coutume et du consentement passif. Elle séjourna plus intimement en elle-même, s'efforçant de maîtriser une indépendance qu'elle ne rencontrait pas autour d'elle, s'écoutant. malgré tout, penser et vivre selon une loi intérieure qui ne cédait pas à la contrainte.

Data virait avec sa mère; elles avaient été riches autrefois; des revers ne leur avaient laissé qu'une sécurité précaire qui alarmait cette vieille dame un peu faible sur l'avenir de sa fille plutôt que sur le sien. Elle s'efi'raya de son esprit trop personnel, le jugeant incompatible avec la condition de leur existence qui les mettait toutes deux dans la dépendance de l'événement et par là les livrait à la merci du monde. Elle pensait avec l'esprit de l'ancienne société à laquelle elle se rattachait; ses idées lui venaient de sentiments qu'elle n'avait jamais songé à contrôler. Cependant, elle se sentait sans force devant l'âme libre de Data et seulement quelquefois

elle lui parlait insidieusement d'un de leurs parents, un homme mûr et riche qui les visitait et manifestait un penchant sérieux pour cette belle jeune fille. Mais justement c'était là un des points qui établissaient la différence de leurs esprits et du temps oii chacune d'elles avait commencé à vivre. La mère de Data avait accepté de sa famille un homme plus âgé qu'elle. Elle n'avait pas éprouvé le besoin de l'aimer amoureusement pour lui rester attachée d'une affection qui n'avait pas varié. Data, au contraire, ne concevait le mariage que comme la libre cession d'une âme sous l'empire d'un sentiment absolu. Hors l'amour, elle jugeait avilissant le pacte qui remet aux mains de l'homme, comme une propriété mutuellement consentie, l'existence de la femme. Sa pensée, à cet égard, était nettement arrêtée ; Data aspirait à l'intégralité de sa vie personnelle. Cependant, elle raisonnait moins qu'elle ne subissait les secrètes et profondes persuasions de son être intime. Il lui paraissait qu'elle vivait déjà de l'âme d'un temps prochain. Sitôt qu'elle s'abandonnait franchement à sa nature, elle était heureuse ; mais elle avait l'im-

pression d'un poids mort dans sa vie quand, au nom de la conformité sociale, elle tâchait de s'y soustraire.

La contradiction l'agita; elle s-oupçonna que la relativité du bonheur est en raison de l'abandon de la personnalité. A peine celle-ci apparaît, elle entre en lutte avec la loi de soumission moyennant laquelle la société octroie à TindividuTimmunité. Sa sensibilité s'exalta; ses fibres crièrent; sans avoir souffert encore de la vie, elle fut près de la révolte; et ensuite ce tourment s'unifia dans la force et la beauté de la jeunesse.

Data était une jeune fille joyeuse : les jeunes filles dont Tenfance a été préservée sont peutêtre ce qu'il y a de plus près de la haute vie lumineuse des êtres. Data possédait les dons qui semblent devoir conjurer la destinée. Elle aimait le chant, le rire, les jeux; un sang actif et régulier jouait à sa peau brune ; la statique du corps et de l'esprit s'harmonisait dans l'accord parfait de sa vie. Cette belle plante humaine se défendait par sa plénitude même contre la volupté. Le mal cérébral des races surmenées.

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aux sens alanguis d'anémie ou trop durablement fouettés par les sensations acerbes de l'art, avait épargné ses nerfs naturellement pondérés. Déjà, d'ailleurs, l'on commençait à se remettre de la prodigieuse tension, inductive des pires névroses, où la société, abusée par le mensonge des rhéteurs, des musiciens et des mimes, avait souffert rinjure inutile des paradis artificiels.

Data lisait les poètes nouveaux, revenus à la religion de la vie et des forces. Ils lui parlaient d'elle-même et de l'hérofeme qui est l'axe du monde. Ils lui prédisaient l'humanité future et la venue d'un dieu qui serait l'homme luimême. D'un immense élan de son âme, elle leur donnait raison de faire de la joie la condition même de l'existence des hommes. Et cette joie, elle la sentait en elle-même.

Peut-être, après tout, ce n'étaient là que des conjectures subtiles et lointaines. Elle restait troublée qu'il fût si difficile de ne dépendre que de sa volonté en rompant les mailles qui assujettissent à l'organisme social la créature personnelle. Elle percevait vaguement une immense et barbare conspiration autour des âmes plus

hautes qui espèrent se réaliser librement. Quelquefois elle eût voulu ressembler à toutes les femmes sur qui pèse légèrement la douleur de n'être que des ombres opprimées et machinales. Celles-là, du moins, goûtaient une quiétude doucement animale où se dissolvait le sens de la personnalité et qui les empêchait de regretter un meilleur bonheur. Mais de nouveau, après la petite défaillance, le beau sang libre parlait courageusement ; toutes ses puissances de vie proclamaient que le bonheur ne peut exister là oîi l'être n'est pas libre.

Data souvent pensait à l'amour; elle y pensait librement et ne sentait pas la nécessité de le rattacher au mariage. Celui-ci ne venait au bout de ses idées que comme la codification négligeable d'un sentiment primordial et éternel, auaessus de toutes les lois. L'amour lui apparaissait à lui seul une forme accomplie de la vie sans qu'il eût besoin d'une autre sanction que lui-même. Elle pensait à l'amour parce que son corps jeune et ardent désirait le baiser, et elle aspirait au sacrifice volontaire. Elle qui

éprouvait s'appartenir si puissamment qu'elle était, par moments, comme grisée de la beauté de son indépendance, elle subissait le vertige délicieux de se souhaiter soumise, par sa seule volonté, dans une réciproque et loyale vie des âmes infiniment unies. Cependant, elle n'aimait personne encore ; elle n'avait ressenti, pour les jeunes hommes approchés au hasard des relations sociales, que l'attirance instinctive qui s'éveille chez les jeunes filles à l'âge du premier trouble. Des images l'avaient visitée; en songe, elle avait pressenti la mystérieuse et divine transpénétration amoureuse ; et ensuite elle s'était retrouvée très purement ignorante, dans ce véniel tourment de sa chair.

Data ignorait donc Tamour et restait blessée du désir de le connaître. Un sens admirable l'avertissait que tout être humain a droit à l'amour ; que l'amour, après la faim, est la nécessité la plus impérieuse dont souffre l'existence. De quelque manière qu'il soit obéi, il subsiste le rite sacré, commandé à l'universalité des créatures. L'ancienne notion catholique du péché n'exist3 plus ; elle se sentit mise au monde pour

vivre rintégralilé de sa joie et de som amour. « Quand j'aimerai, pensait-elle, rien ne m'empê- <îhera de me donner tout entière, parce que j€ me donnerai dans la conscience de ma volonté. Ensuite, il sera toujours temps de songer au reste. » Or, ce reste, c'était ce sacrement légal du mariage qui, pour les esprits encore enchaînés, allait devant l'amour même, en sorte que celui-ci, comme une petite barque vide et naufrageable, suivait les remous du solennel navire qui arborait les emblèmes de la moralité publique. Sa pensée s'achevait ainsi : « Si je dois être heureuse, je dois l'être par mon libre consentement. Si, au contraire, le bonheur m'est refusé, je ne veux pas davantage que des causes en dehors de moi puissent en décider. »

Data et sa mère s'en allèrent passer un été dans un pays de plaines et de boi«. Elle y connut des sensations subtiles et vives dont le principe déjà était en elle. 11 lui parut que sa propre nature s'extériorisait dans les forces heureuses de la grande nature qui l'enveloppait. Elle s'y aperçut en communication avec le miracle permanent de l'amour, d'où infiniment

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naissaient les formes de la vie. Les fins de <i 'être physique et moral s'assimilent aux lois d'attirance et de transformation qui régissent les essences, à leur libre épanouissement dans le désir et le mystère des sélections. Elle-même n'était qu un rythme accordé aux rythmes de l'organisme universel, avec des soifs pareilles de sacrifice, avec l'immense besoin instinctif de la caresse et de l'hymen. Ses sens, multipliés par la résonnance en elle de la beauté du monde, s'avérèrent les ministres ingénus et diligents de la fonction amoureuse que lui persuadaient les odeurs, les chaleurs exaltées ou languissantes de la terre, la signification secrète des formes et des couleurs. Elle conçut les rapports et les harmonies qui font de la créature le prolongement élu et conscient de la toute-puissance des forces naturelks.

Ce fut une crise délicieuse. Le vent caressait ses bras ; les arômes l'eni^Taient jusqu'à l'angoisse ; elle s'énamoura du frôlement des branches, du contact satiné des herbes ; et elle ne rougissait pas de se sentir devenir nuptiale à travers les larmes heureuses montées du fond

de sa vie. « Est-ce mal d'écouter la chose obscure qui nous vient de vibrer à l'unisson de la nature? » songeait cette belle fille vierge.

Thamar était alors dans l'éclat le plus haut de sa gloire ; il y avait près de trois mois qu'il était rentré de son grand voyage d'exploration autour du monde. Ce héros tranquille, à travers mille périls, avait découvert de nouvelles lois cosmiques dont il tirait moins d'orgueil, disait-on, que de Taffection de sa petite chienne Mira : celle-ci l'avait suivi dans son périple ; il avait dû deux fois la vie à sa vigilance. Data l'admira.

Elle s'arrangea pour qu'il lui fût présenté, et, sitôt qu'elle lui eût parlé, elle en fit secrètement son idole. Elle ne se lassait pas de relire ses livres ; elle eût été heureuse de l'accompagner sous le déguisement d'un mousse dans ses voyages nouveaux. « Voilà celui que je veux aimer, se dit-elle. Je le conquerrai, s'il est possible, par ma libre volonté. Ainsi, je ne devrai qu'à moi-même le plus grand bonheur que puisse espérer une femme. »

Thamar avait la beauté des hommes qui se sont voués à une idée. Mais surtout il charmait

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les femmes par une lumière triste des yeux oii ses plus intimes amis redoutaient le signe d'une destinée trop tôt accomplie. Il parlait peu et ne recherchait pas les honneurs. 11 fut flatté des sentiments qu'il inspirait à cette belle jeune fille; dans l'entraînement et la franchise de sa nature, elle ne songeait pas à les dissimuler. De son côté elle fut touchée de sa timidité ; celle-ci allait jusqu'à la gaucherie quand elle lui exprimait son regret de n'être pas un homme pour se mêler à ses travaux. Et elle ne se lassait pas de s'émerveiller qu'il eût gardé dans la grandeur une âme simple d'enfant.

C'était pendant cet été que Data alla passer à la campagne avec sa mère. Thamar se reposait des patries lointaines dans la retraite qu'une amitié ancienne lui avait offerte . Ils habitaient à une petite distance l'un de l'autre. En traversant un bois, elle pouvait l'apercevoir, lisant ou notant ses souvenirs à l'orée d'une clairière qui prolongeait le parc de l'hospitalière demeure oîi il séjournait.

Leurs rencontres, d'abord, semblèrent dues au hasard ; mais bientôt elle trouva des raisons

pour le visiter moins mystérieusement. Elle voulut qu'il l'initiât lui-même aux clartés dont ses découvertes avaient illuminé les rapports de l'homme et de l'univers. Data détestait la feinte ; elle ignorait les hypocrisies et les détours du sentiment. Thamaf vit la beauté nue de cette âme et presque en même temps il connut qu'elle s'était vouée à lui. Data ne se cachait pas des entretiens. qu'elle arrivait chaque jour lui demander et qu'ils poursuivaient en se promenant ensemble dans la campagne. Elle avait la ferveur d'une néophyte et l'intrépidité d'une femme qui aime et veut être aimée. Quelquefois, il naissait des silences où ils étaient si près Tun de l'autre qu'il en gardait l'angoisse et qu'elle avait peur de ne plus pouvoir se reprendre à la vie.

Cependant, elle avait conservé toutes les rougeurs de la jeune fille; aucune familiarité n'altérait la gravité attendrie des heures qu'ils passaient en conversant. Elle paraissait plutôt effrayée de la distance mentale qui les séparait, et lui parlait respectueusement comme à un maître, comme à un esprit élu planant dans la

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Imiiière au-dessus d'elle. En le quittant, elle restait troublée dune joie qui s'exaltait jusqu'aux larmes. Il lui semblait que, guidée par un dieu, elle avait pénétré aux secrets du monde, dans l'infini vivant.

Elle eut l'émoi des jeunes essences sous la palpitation ardente du soleil. 11 devint 'pour son désir, dans sa beauté d'humanité supérieure, comme une des formes réalisées de l'univers. Et Thamar, blessé en sa force vierge, presque ignorant de la Eerame, croyait avoir vu apparaître, parmi les pléiades des grandes inuits du pôle, l'espoir d'un visage qui lui ressemblait.

11 arriva que Thamar à son tour traversa le bois pour aller au-devant de Data. Elle remarqua qu'il était prudent : elle voulut croire seulement à sa sauvagerie, et il retardait le moment où il lui serait permis 'de la voir chez sa mère. Thamar aimait Data, mais n'osait encore le lui dire. Il fit la moitié du chemin à travers le bois ; elle vint au-devant de lui ; et ils prirent l'habitude de gagner ainsi la maison oii sa mère et elle habitaient. Elle ne disait rien qui ressemblât à une

volonté ; celle -ci émanait de son esprit personnel et de sa conscience libre ; Thamar, très brave dans l'action, mais d'un cœur malhabile, s'étonnait de subir son pouvoir et y cédait comme à un magnétisme. Il lui apporta des fleurs; elle s'appuyait à son bras : ils eurent le vertige de se sentir l'un à l'autre sans défense, dans la solitude du bel été. Quand il essaya de se reprendre, l'aveu adorable avait été échangé, ils s'appartenaient déjà. Des heures ingénues les unirent à leur gré dans le parc ami, dans le secret du bois profond. Ils rapportèrent à la nature la joie de s'être librement épousés, dans l'élan magnifique de leurs âmes. Data était orgueilleuse de son sacrifice volontaire; elle s'était attesté ainsi la pleine disposition de sa personne physique et morale. En la transmettant à l'homme élu, elle avait fait un acte conscient plus précieux que l'estime du monde. Elle s'estima bien mieux de se sentir au-dessus de la triste conformité sociale.

Cependant, Thamar quelquefois évoquait la nécessité du mystère, il redoutait la médisance; il eut la faiblesse de lui parler des ménagements

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