‹ C'était l'étéChapitre 12 sur 18 · ATA · texte numérisé non relu

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que leur commandait leur situation. Ce fut la première souffrance. Elle le vit égoïste et pusillanime devant son courage à elle-même, le don de sa vie en une fois résignée, la volonté de s'égaler à sa conception de l'amour. ■< Non, mon cher amant, lui répondit-elle, je ne serai ni lâche ni clandestine. Dès le premier instant que je me donnai à toi, j'ai accepté toutes les conséquences de ce qui ne peut être une erreur que pour les femmes qui n'aiment pas comme moi. Je suis glorieuse de tout le mal qui peut m'être reproché : il m'a mis plus près de la vérité et de l'amour. Je n'éprouverais de honte que si, m'appartenant, je n'avais disposé de moi qu'à travers des considérations étrangères à l'amour. »

Data avoua à sa mère qu'elle aimait Thamar: mais, dans le même temps, la vieille dame fut informée qu'ils méprisaient les plus élémentaires convenances. La douleur abrégea ses jours; elle mourut de toutes les larmes qu'elle cachait à sa fille et qui lui brûlèrent le cœur. Data en ressentit une affliction immense ; sa compagne admirable était la première victime de cette âme person-

nelle qui lui semblait la condition même de vivre. Elle lui demanda secrètement pardon de 1-a peine dont elle avait été la cause et accepta de mourir elle-même s'il lui fallait ainsi expier le bonheur d'être à son tour malheureuse par sa volonté.

Thamar regagna la ville et elle l'y suivit. Elle vit ses anciens amis se détacher d'elle; il crut apercevoir dans les regards des siens le blâme de s'être compromis dans un attachement irrégulier. Thamar, qui ne semblait avoir approché la barbarie des peuples vierges que pour mieux se rattacher aux préjugés des civilisés, ne pouvait comprendre la haute indépendance de ce fier esprit. Il la sentit perdue par leur faute à tous deux : il ne vit que l'illégalité d'un sentiment qu'elle avait cru plus légal que la loi même et si haut qu'elle n"en devait compte qu'à Dieu. Il aspira donc à cette conformité sociale qu'elle répudiait, et comme il possédait la notion courante de l'honnêteté, il commit la lâcheté tranquille de lui offrir de racheter ses torts. Data fut blessée dans la pureté de son sacrifice, dans son grand bonheur d'amour oii elle avait espéré

[)Our la vie s'égaler h sa seule volonté, Tun et l'autre libres dans un attachement fort comme la mort. Le mariage, le pacte qui, au nom de la fragilité des cœurs, rive ensemble deux existences, lui apparaissait, comparé à ce sacrement de Tamour, l'unique- déchéance. Elle éjjrouva la douleur de n'estimer plus l'homme qui mettait l'estime du monde au-dessus de la joie altière de ne s'être dus qu'à soi-même.

Elle lui répondit par la grande parole < ternelle qui est tout le cœur de la femme : « Je voudrais ne t'avoir rien donné pour te le donner encore. De nous deux, c'est encore moi la plus -emblée, puisque je t'ai aimé sans te rien demander en échange de mon amour. Ne t'en prends donc qu'à moi seule de tout ce qui est arrivé, pui;- ,iie cela, je l'ai voulu de toute mon àme avaii que tu l'aies voulu à ton tour. 0 mon cher Thamar, aimons-nous jusqu'au bout de notre an our sans nous demander si quelque chose pei.t valoir mieux que cet amour. Tant que noi- • serons libres, nous resterons deux créatures ( ues audessus de toutes les autres. »

Data n'eut plus sa foi profonde en Thamar;

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elle l'aimait et le méprisait; elle le méprisait et elle Tadmirait. Elle n'était plus heureuse, seulement elle s'efforçait de croire encore à son bonheur. Aucune femme n'apporta une ardeur de sacrifice plus grande à se persuader que ce bonheur répondait à la plénitude de son adoration. Elle ne pouvait douetr de l'amour de celui qu'elle avait choisi librement, et elle ne doutait pas encore du sien : cependant ce Thamar qu'elle appelait du nom d'époux, se reprochait de n'avoir consenti qu'au nom d'amant.

;< Data, aux yeux du monde, ne sera jamais que ma maîtresse, pensait-il, et puis-je affirmer moimême que pour mon propre amour elle soit autre chose? » Il souffrait de ne pouvoir l'aimer à travers une meilleure pensée, et à la fois il était sûr qu'aucune femme n'aurait pu être aimée avec plus de religion. Pourtant, Thamar ne l'aimait qu'à travers le regret étroit des convenances outragées ; son àme n'avait pas grandi auprès du renoncement éperdu qui fut la grandeur de Data.

li réitéra ses instances : il espéra qu'elle céderait enfin à son désir d'une union régulière.

Mais déjà elle avait commencé de raisonner avec son bonheur; elle reconnut bientôt qu'elle avait cessé d'aimer ïhamar et qu'elle ne gardait son culte qu'à l'homme qu'elle avait espéré rencontrer en lui, supérieur à tous les autres hommes. !1 arriva ainsi qu'au moment oii Thamarprit dans son amour la force de se souhaiter lié à elle par des liens indissolubles, elle sentit se détacher ceux qui la liaient à lui. Data était incapable de mensonge; elle acceptait tous les sacrifices qui s'accordaient avec la loyauté de son amour; elle ne pouvait consentir au sacrifice de cette loyauté. Elle révéla ici une suprême fois toute la vérité admirable qui était en elle. Elle ne regrettait pas le passé; elle s'aimait de s'être immolée dans la spontanéité de sa ferveur vierge ; et cette foi, qui n'était plus qu'un souvenir, ne la laissait qu'à demi malheureuse.

Elle lui dit un jour : « J'ai mis mon orgueil et mon honneur à me donner librement à toi, parce qu'ainsi je me conformais à la beauté profonde de la Vie. Celle-ci n'est belle que si elle est vécue dans sa sincérité, selon les buts qui lui furent assignés. La femme qui veut se défendre

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de suivre l'époux de son choix outrage la nature et la conscience autant que celle qui, après avoir cessé de l'aimer, se résigne à lui témoigner les apparences de l'ancien amour. Et il n'y a pas plus d'hypocrisie à accepter de la destinée un homme qu'on n'aime pas qu'à conserver à celui qu'on n'aime plus une existence qui, secrètement, s'en est détachée. Souffre donc que je m'en aille comme je suis venue, librement. C'est la beauté des unions comme la nôtre qu'elles ne s'accommodent point des lâchetés qui enlaidissent les autres. Elles ne font qu'annoncer un temps où tous les hommes se refuseront à bafouer l'amour dans un simulacre qui en dénature la beauté divine, c'est-à-dire l'amour pour soimême, sans autre loi que la durée même de l'amour. Tu n'as pas compris que le nôtre ne pouvait vivre que de sa liberté, et maintenant tes baisers m'ont appris une pudeur que j'ignorais. Ne m'en veuille pas de te reprendre ma vie comme je te la donnai. »

Rien ne put ébranler Data; elle se conforma à sa vérité intérieure avec la même indépendance qu'elle s'était refusée à se conformer au men-

songe social, lliamar quitta l'Europe et elle resta longtemps très belle avec cette splendeur silencieuse du visage qui est l'allégorie des âmes éternisées dans leur beauté intime. Data n'aima plus aucun homme.

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