‹ C'était l'étéChapitre 14 sur 18 · LA BO>\NE JOURNÉE · texte numérisé non relu

LA BO>\NE JOURNÉE

Le peintre, un homme sec et nerveux, la peau saurée d'air salin, une courte pipe au bec, à présent bat de ses sabots le sentier bordé de hautes fleurs d'or qui va au verger. Il installe sa toile, une toile large, sonore, où une vache blanche, aux pis roses, paît l'herbe arcenciellée daiguail, dans la clarté de ce matin d'août. La vache soigneusement fut choisie parmi les plus belles du pays : la voici qui à petits pas lourds, en balançant ses fanons, franchit la clôture et pénètre sous les arbres du verger. Elle a la beauté fraîche d'une jeune paysanne. Son œil limpide mire le frisson vaporeux des eaux proches et l'or onduleux des feuillages. L'ombre, finement, met un surplis lilas aux soies lamées d'argent de sa robe pareille à une robe de mariée. L'effet est là! Sous la cloche de paille, les yeux du peintre verluisent rapides, concentrés, impérieux, baignés de songe. Il s'éloigne, il se rapproche; tout son être vibre dans l'exaltation du prodige; sa main, sur la vaste toile qui bourdonne comme un tambour, précipite les touches. Et à mesure le prisme se recompose, les rares et chauds joyaux, les bluettes brisées et dan-

santés dans le poudroiement d'ambre rose où se meut la belle vache lumineuse. Elle semble lavée dazur et d'aurore; le ciel cérulé bleuit ses cornes; une clarté verte satine son flanc; et ses mamelles sont de grandes fleurs d'une pâleur carminée dans les reflets de l'ombre.

Un poème de soleil, une page des matins innocents du monde se lève de cette bucolique d un verger oîi il passe des vols d'abeilles. Et à présent, par-dessus la haie, épie un aimable Ti- •sage de jeune femme : la petite fenêtre là-bas, sous le frisson du rideau d'ombre, s'est ouverte. Moi aussi, venu au verger, dans les gramens mouillés, je regarde, en fumant ma pipe, trembler la toile sous les coups du pinceau comme Un tourbillon de grosses mouches enflammées.

Soudain l'oeil du peintre bornoie avec inquiétude vers la coulée de soleil : Iheure jeune déjà mûrit pour l'ardente moisson du midi, et l'effet a changé, dans la vibration plus haute. Il faut cesser, courir ailleurs. La belle vache aux pas d'argent douceanent repasse la clôture. Et idans les mélisses et les serpolets foulés il renaît de tendres cœurs de fleurs. La dame^'est enfoncée

LA BO>>L JOUHNÉE 179

aux circuits du jardin : je vois onduler son chapeau noué de tulb' blanc par-dessus les touffes de plilox. de coqiielourdf's et d'hortensias; et elle porte une corbeille au bras; elle cueille la fraise pour le repas du midi. L'harmonie de la maison s'accomplit dans l'humble geste gracieux qui s'abaisse vers les fruits parfumés du matin.

Maintenant le maître, sa boîte aux reins, pénètre, de l'autre côté de la route, aux champs où la faucille, par larges gerbes rousses, abat le seigle barbelé. 11 a la même fièvre tranquille; ses narin.es battent au parfum chaud des sèves odorant le pain futur. Et comme au matin, c'est le fugitif effet d'une minute du jour, l'accord des chaumes mûrs avec l'éther dans la symphonie des hauieâ- joies de la genèse qu'avec des yeux clairs, éveillés aux décompositions subtiles du ton, il s'efforce de saisir. Des roses tendres s'effeuillent; l'ombre palpite d'une fraîcheur lilas; le ciel fluide, diaphane, vibre avec un long frisson d'or. Un nuage de pastel semble s'effumer de la terre. Mais fini encore une fois l'effet! La lumière a bougé.

Alors, c'est la courte accalmie de la meri-

dienne, la trêve autour de la table où parfume la soupe aux herbes, où grésillonne, comme un chant de cigale, le rire de la jeune femme. La grande savane, lignée de peupliers, trépide au soleil dans le cadre de la large fenêtre. Quelquefois, au fil de la Lys, entre les rives fleuries d'eupatoires et de spirées, passe une péniche gonflant sa voile au vent tandis que près du gouvernail, la batelière doucement pousse un berceau en chantant une chanson lente et tendre. Le rêve de la terre est demeuré dans les yeux. Une lassitude délicieuse énerve l'entretien. Au bord de l'eau, sous le haut châtaignier, fume l'arôme du café. On va goûter une heure de songe et de somnolence dans le bercement des hamacs, une heure où nul bruit n'arrive plus de la maison , où les toiles aussi dorment au chevalet comme le midi des campagnes, où cependant quelqu'un, à tï'avers un clignotement de paupières, dit :

— 11 fait Dieu comme si c'était dimanche.

Dans les dormants de l'air, des ouates légères, des plumes de cygne ondulent à la dérive, comme soufflées par une bouche invisible. Le

Page 1