‹ C'était l'étéChapitre 16 sur 18 · LA BO?<>E JOUR>ÉE · texte numérisé non relu

LA BO?<>E JOUR>ÉE

lianes ocellés ; tout le paysage chatoie de vermillon et d'azur; et les bêtes, un peu de temps, demeurent là, près de la rive, tatouées de clair crépuscule, humant les bromes et lappant IV'âu. Plus qu'un instant 1 et la brosse vole, plaque les dernières touches; la main du peintre tourbillonne comme ses yeux. Quand repartira le bachot, couché sur l"étambot, il grillera la bonne pipe du repos mérité, gardant en ses prunelles mi-closes la grâce émerveillée dune vision des

âges.

Hô : — ô ! module d'une voix d'appel et d'accueil l'aimable jeune femme.

Pour elle non plus l'après-midi ne fut perdue. Elle a présidé aux cueillettes de salade; elle a émondé les [rosiers. Le parterre, grâce à son art, combine l'accord harmonieux d'une palette. Et à présent, dans le soir ambré de la chambre, par-dessus la nappe glacée d'empois, la clarté rose de la lampe brûle. A table! L'abeille a fait sa moisson de miel et de cire ; la fleur a donné 5on parfum; l'homme et la terre ont accompli le quotidien devoir. C'est la fin d'un jour de travail et de bonne conscience. Le pain rompu

entre les doigts émane en odeur de blé mûr, et sur les bouches fleurit l'œillet du rire. Tout à l'heure, en bande, on s'en ira voir se lever la lune par-dessus les moyettes, enlacées comme des danses ivres d'amants. Une cloche d'église, au loin, tintera le couvre-feu. 11 passera le frôlement doux du vespertilion. Et à la limite d'un champ, dan? la bonté auguste du soir, le bœuf ami achève le dernier rais d'un labour. Quelqu'un, comme tout à l'heure, dira :

— Il fait Dieu. On dirait un soir de dimanche.

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(>' fut vers la douzième année de sa vie, autant qu'en Tabsence d'un état civil il est permis de h' conjecturer, queGim leur apporta son petit cœur rouge, son cœur d'animal noir. Des factoreries congolaises on expédiait quelquefois ainsi des joujoux vivants pris dans les razzias, sous prétexte de les faire participer aux bienfaits de la civilisation, mais plus plausiblement pour rehausser la domesticité de quelques ménages pri\dlégiés. Chez les Humpfrey, Gim fut d'abord un bibelot rare, une fleur de chair exotique, une chose entre le singe et l'homme : on ne s'occupait pas de savoir s'il avait une âme. Et probablement, dans ce petit front déprimé, dans cette boîte crânienne sonore comme une noix de coco vidée, la notion du bonheur fut égale au

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plaisir qu'il répandait dans la maison. Gim ignorait son âme comme l'ignoraient les autres autour de lui; il faisait les gestes d'un automate ; on s'amusait beaucoup de son rire lippu comme une mangue éclatée.

Ady Humpfrey, cette jeune femme un peu frêle et ennuyée, le fit habiller d'un complet quadrillé, et par les soins d'une vieille dame, professeur de langues, il commença d'utiliser raisonnablement un certain nombre de vocables français et anglais. Humpfrey, lui, l'envoyait promener ses chiens au bois deux fois par jour. Cependant il était plus spécialement l'amusement personnel d'Ady : elle l'employait à des courses chez les fournisseurs; elle se faisait servir à table par ses fines mains de soie, à reflets violets, ou bien dans ses heures lasses, elle lui disait: « Danse, Gim! » et il mimait, avec des cris gutturaux, les danses de guerre de là-bas.

En 'réalité , il ne témoignait pas une grande soumission envers Humpfrey. Néanmoins il prenait un plaisir charmé à cirer ses bottes pendant des heures. 11 n'avait jamais fini de leur

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donner le poli dïin métal ou d'un marbre précieux. Celait le seul lien apparent qui l'attachât à cet homme rude.

Gim révéla plutôt une intelligence paresseuse ; les idées ne se nouaient pas entre ses tempes. Ses grosses prunelles vitreuses tournoyaient dans le jaune des sclérotiques comme des mouches sur la crème et exprimaient l'étonnement perpétuel de ne pas comprendre. Ady, à la longue, fut donc convaincue de sa stupidité. Sa substance grise, une seconde, s'électrisait au magnétisme des choses; mais, tout de suite, les idées, comme un collier rompu, s'égrenaient dans le vide; et elle Taimait d'un dédain amical à l'égal d'un grand dogue camus et doux. Gim, cependant, avait une malice à lui, une malice gentille et même spirituelle, pour se faire pardonner ses fautes.

11 était rusé et sournois, comme les êtres élémentaires qui ont besoin de se défendre contre des forces extérieures. Jamais on ne sut qui avait cassé l'une des grandes vitres de la véranda. Gim avait mis une pierre sur le tapis; il se vérifia que, jetée du dehors, elle n'eût pu

tomber en cet endroit. Quelquefois, aussi, les cigares disparaissaient, ou bien un flacon de cognac se vidait; Gim manifestait une surprise candide. On le surprit, un jour, dans la cuisine, mangeant à pleine bouche de la cassonade, les joues jusqu'aux yeux barbouillées et poisseuses; et cette fois encore il nia avec un petit rire d'enfant effronté. Puis, un dedomestiques trouva dans le sommier du lit de Gim une livre de chocolat, une brosse à dents, trois pains de savon, une terrine de foie gras entamée, des effîlochures de soie, une boîte de sardines vide et un pot de cirage. Humpfrey leva la main, mais Ady se mit à rire, et il riait à côté d'elle, d'un rire ouaté comme le froufrou d'un vol de chauve-souris.

Un fond d'indépendance lui était demeuré de sa libre enfance dans la brousse ; il se révoltait contre les molestations sournoises des gens de l'office. Dans la symétrie de son cerveau borné se dénonça ainsi le sens des nuances de la hiérarchie. Il ne se montrait vraiment docile que pour sa maîtresse Ady. Elle le gifla une fois et il la regarda sans crier, la mine humble et triste,

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un peu de stupeur dan^ <t's yeux en boule, avec la main marquée, en un petit tatouage pâle, sur le noir plombagineux de sa face. Quand la nerreuse colère de la dame moussait, il se touchait du doigt la joue, d'un air de ceproche comique qui l'adoucissait. En riant, elle caressait alors, sous ses laines chaudes et crespelées, la frêle arête de sa nuque. Sa main glissait, appuyait, frappait doucement et puis plus fort avec la joie secrète, l'obscur désir traître de lui faire mal comme aussi on le fait avec un chat pour l'irriter. Gim était toujours pour elle une petite bête amusante, venue d'un pays où cessait l'humanité générale, où la distinction entre l'homme et le singe était si peu sensible qu'il valait autant n'en point parler. « Danse , Gim ! » Et cette bonne bête d'àme-enfant sautait, battait des gigues comme les faux nègres des pantomimes, en roulant ses yeux d'émail bleu et en retroussant, sur des cris inarticulés, sur des grognements de mangeurs de lapins w'ants, ses épaisses babines violâtres. Cette sauvagerie de petit faune faisait rêver délicieusement Ady. Cependant Gim, avec le temps, sut saluer en

jetant son corps en avant, comme s'il courait après sa tête, et il disait avec une drôlerie polie aux personnes qui lui- parlaient : « Moussié ! Même... » C'était la meilleure part de son éducation. Tout le reste en lui demeurait assez sommaire ; le petit nègre avait bon teint et ne semblait pas près de blanchir sous le savon de la coutume européenne.

Avec cela des goûts puérils, l'amour des objets reluisants, métaux et miroirs, l'amour aussi des parfums. Humpfrey avait beau serrer ses cosmétiques, il y avait toujours un bâton de white rose qui s'écrasait le long de la raie séparant ses bourres crépues. Ady, d'une moue étrange, insinuait qu'il avait une odeur à lui, un suint de laine et de brai, comme un mouton qui serait conduit par un ouvrier d'usine. Quelquefois elle lui vidait dans les habits un flacon de peau d'Espagne. Gim prit goût à l'odeur, et secrètement il s'ondoyait la peau d'eaux parfumées. Il manifesta aussi une tendance à s'oindre les lèvres de pâte de cerise et à s'enfariner le visage de poudre à la Maréchale. A plusieurs reprises, elle le surprit devant la glace de son cabinet de toilette,

se tamponnant les joues avec le cjgne dans un fin nuage clair qui lui saupoudrait la tête et les mains comme un meunier d'opéra-comique. C'était bien là le petit sauvage des huttes, amusé d'artifices, le jeune primitif des races vouées à Textermination dans ses approches avec l'homme blanc, le vrai conquérant de la terre.

On lui avait acheté une poupée avec laquelle il joua un peu de temps et qu'il finit par casser comme un petit homme d'Europe, pris, lui aussi, du général besoin de connaître ce qu'il y avait au fond de l'amour d'une poupée. 11 ne savait pas qu'il n'était lui-même qu'une poupée aux mains légères et cruelles de cette délicieuse M'"® Humpfrey. Maintenant, quand il se sentait en faute, Gim montait aux arbres du parc et y restait tapi dans la cachette des feuilles. Il n'en descendait qu'après avoir reçu l'assurance qu'il ne serait pas battu. Cette demeure verte lui devint une chère habitude; en tablier de toile grise, ce tablier qui lui donnait l'air d'un marmiton du diable, son plumeau sous le bras, il se hissait jusqu'aux hautes branches, dormait là de pleins sommeils, bercé au roulis de l'arbre, amoureux

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de soleil et de vent. Ce vent des pays tempérés, avec ses odeurs de sèves inconnues, son arôme de fleurs sucrées, avait été pour lui dans le commencement un sujet d'étonnement et de plaisir. Du même geste dont il goûtait aux confitures, il le dégustait sur son doigt mouillé, lui découvrait, avec son sens subtil de petit Sylvain, une saveur qui n'était plus celle de sa patrie natale. On remarqua que, le temps venu de l'automne, il témoigna une prédilection marquée pour les arbres du verger, riches en fruits. Il chapardait les poires et les pommes avec le même entrain qu'il chipait les terrines de foie gras, les pots de cirage et les pains de savon.

Gim ne pouvait comprendre que, dans les pays où il y avait trop de tout, tout ne fût pas à tout le monde comme dans la savane et la forêt. On trouvait toujours ses poches bourrées de quelque chose qui changeait la ligne de sa silhouette et l'exagérait dans un sens ou dans l'autre. Cependant, le nouvel état social dans lequel il s'était enrôlé ne tarda pas à altérer cette simple et rudimentaire conception communiste. Il manifesta la nette intention d'utiliser à son

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prolit la nolion do la propriété le jour où, s'étant vu dérober par un petit mendigo un paquet d»' galettes que lui-même avait volé et qu'il avait déposé sur le bord d'un trottoir pondant l'instant oïl il rehaussait d'un coup de mouchoir le vernis de ses bottines, il le pelauda si bien que le gosse en fut à demi éborgné. Cela fit une grosse affaire. Humpfrey lui china la peau de cinglures dt^ cravache qui marquèrent en blanc sur le tissu couleur gutta-perchade sapeauetle lignèrent comm^' les cordes d'une baudruche d'aérostat. Il en resta à Gim une peur horrible de Humpfrey, et tout au fond de sa petite âme noire, la rancune aux yeux torves, aux oreilles basses du chien battu.

Comme tous les autres venus de là-bas avec des âmes mi-humaines, mi-animales, il avait eu d'abord confiance dans Thomme blanc, le redoutable et légendaire roi pâle qui avançait, un dieu d'or dans les mains, bien que ce même homme blanc eût massacré sa tribu. Doucement il s'était laissé apprivoiser dans sa gourmandise, son goût des mets sucrés, le désir ingénu des caresses. Et maintena'nt le maître cruel le battait comme s'il était dans sa destinée de roi

des races de ne pouvoir conquérir que par la force, faisant reculer le frère de couleur comme à mesure s'étaient reculées les tranquilles espèces animales, le doux castor et le tendre kangourou. Ady, elle aussi parfois, excitée par ses nerfs, frappait Gim dans le plein de son masque camus; mais ce n'était pas le même mal; une petite main repentante, d'ailleurs, presque aussitôt oignait de frictions amicales l'enflure. Comme généralement cela se terminait par le don d'un cornet de pralines, Gim, au fond, n'était pas fâché d'être un peu battu par Ady. Il n'est pas prouvé, après tout, disait Humpfrey, que le tégument coriace du nègre soit perméable à la douleur. D'autres encore l'avaient pensé , et seulement Gim, là-dessus, ne pensait pas comme tout le monde.

Sa poltronnerie de nature s'accrut ; il redouta l'homme blanc comme il redoutait le tonnerre ; et à présent, secrètement, avec sa face de pierrot noir toujours tremblant au moindre bruit insolite dans la maison, il portait sur lui, en souvenir des gris-gris dont, susperstitieusement, les siens se protégeaient contre les esprits, d'é-

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tranges enfilées de petits cailloux, d*os de lapin? et de grossières figurines de bois qu'il taillait lui-même au couteau. Le pis, c'est que les domestiques, encouragés par la rudesse de Humpfrey dans leur haine instinctive de race supérieure pour la peau d'ébène, coramp 1»'^ anciens molosses chasseurs de nègres, s'ingéniaient envers Gim à de constants et parfois douloureux sévices. Alors le primitif, le petit fauve combatif des silves se réveillait. 11 se jetait sur eux et, à larges dentées, avec des crissements de jeune singe, il les mordait jusqu'au sang.

Gim, cependant, n'était pas méchant : il avait plutôt la soumission enjouée d'une bonne bète de plaisir. Le fond de sa nature était un penchant vif à la joie, à toute la joie résultant pour un élémentaire comme lui de l'amusement de rire et de danser en chantant et faisant des grimaces. Gim tout seul ne cessait pas de rire avec l'éclair blanc de ses ivoires entre ses lèvres juteuses et gonflées de grosse figue, et ce rire avait le tintement saccadé et roulant dun grelot lourd. Gim riait de son ombre, toupillant sur lui-môme et courant après

cette ombre, comme un jeune chat tourne après sa queue. Gim riait d'ouvrir à contre-soleil, dans l'afflux vermeil des rayons, les doigts noirs de sa main qui, sous la clarté méridienne, semblait plus noire encore. Gim orgueilleusement riait du plaisir de s'admirer dans les miroirs, «'offrant à lui-même le régal du déroulement successif de ses profils, les paupières mi-closes et jouisseuses dans le frémissement heureux du cuir des joues.

Gim, assurément, se trouvait très beau dans l'empois, à son gré jamais assez zinguant, de son haut col blanc qui lui tranchait la tête comme du luisant d'un coup de cimeterre. Il n'avait jamais fini de tirer la blancheur raide de ses manchettes jusqu'à ses ongles finement bleus. Cette fraîcheur heureuse du blanc hypnotisait sa rétine vierge habituée aux lumières crues et plates de la savane, inhabile à réfléchir le nuancement du prisme. Et quand ce n'était pas dans les miroirs, c'était dans les tessons de verre, les couvercles de boîtes à sardines, dans ses boutons de manchettes en simili-or et jusque dans le vernis de ses bottines qu'il savourait Forgueil de s'ap-

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paraître transfiguré, comme si son mufle de moricaud, aux mobiles reflets du démesuré col blanc, eût définitivement acquis la blancheur grasse d'un visage européen.

La vanité de Gim avait la beauté d'un culte : en se mirant aux surfaces brillantes, il semblait se contempler à travers un mystère religieux, splendide comme une idole. Depuis un peu de temps, il dissimulait en ses poches un bouchon de carafe dont les facettes , en le répercutant plus nombreusement , propageaient 'une quantité de petits Gim k cols de zinc, multipliaient son plaisir d'être à lui seul tout ce peuple de petits nègres blancs. 0 Gim ! Gim ! en pleine foule, parmi la circulation des rues, tu extrayais ton bouchon de carafe, tu le tenais entre tes mains gantées de patte-de-canard ou simplement couvertes jusqu'aux ongles de la blancheur de tes manchettes, et tu restais là, plein de prévenances pour toi-même, souriant aux femmes, à ton museau camard, à tes gros yeux d'émail, t'adonisant en c*' cristal coulé qui, sans doute, t apparaissait la fin dernière des civilisations !

Oui, c'était surtout dans la rue qu'il fallait voir Gim, Gim écrasant sous ses pieds de jeune éléphant le craquement des semelles de ses bottines de cuir claqué, Gim coiffé d'un minuscule chapeau melon incliné en travers de i'ébouriffement de ses laines comme les cadenettes d'une toison de caniche. Gim se dandinant du tortillement léger des gens de sa race, la tête haute par-dessus le bombement du torse, le se-ul Gim aux doigts bagués danneaux de rideaux et solennel comme un jeune mage chargé des myrrhes et des onguents de l'Orient. Humpfrey, un jour, avait mouliné du rotin par-dessus cette caricature, en jurant qu'il le renverrait à son pays de nègres s"il continuait à discréditer par de telles fanfaronnades la maison. Mais toujours Ady riait à la vue du navrement comique de Gim ainsi houspillé, et Gim aussi, encouragé par ce joli rire des lèvres roses, de nouveau repartait par les rues avec ses bagues ridicules et l'extraordinaire majesté de son dandinement.

Et puis Gim avait le don de l'imitation. Comme le singe, tout ce qu'il voyait faire aux autres, il le faisait. En exagérant jusqu'à la bouffonne-

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rie l'allure et le geste d'un gommeux, il ne croyait pas différer des plus distingués échantillons de la civilisation blanche. Gim, en toutes choses, apparaissait un reflet et manquait de personnalité. Personne ne savait s'il avait une âme, et lui-même ne le savait pas plus que les autres. S'il eût continué à vivre là-bas dans la forêt, peut-être, avec la souplesse fuselée et agile de son torse, eût-il été le beau jeune homme noir aimé des petites guenons de la tribu, l'ardent et fringant guerrier dansant la danse du scalp avec des bonds hauts de dix pieds. Mais ici, le sens de la mesure déplorablement lui échappait. Ce fut un spectacle parfaitement comique de le voir, avec des grimaces efféminées devant les miroirs, jouer d'un éventail de papier, comme de son large éventail de plumes noires si joliment jouait Ady quand, Humpfrey parti, elle restait seule le soir sous les bougies avec Ralph Dunbar, ce complémentaire de la firme sociale Humpfrey, Dunbar and C% commissionnaires en douane, l'une des plus riches firmes de la ville. Gim, friand de nourritures délicates, comm<'nçait à s'empàlcr d'une graisse qui. peu ci

peu, ouata la sèche et nerveuse découpure de sa silhouette.

Ady agissait vraiment envers Gira comme s'il ('ûi été incapable d'avoir une âme, comme si dans la maison il eût été une chose négligeable, entre la bête et Thomme. Dans ses jours moroses, elle le prenait contre elle, sur la palpitation souffrante de son corsage, presque sur le satin frémissant de ce qui s'apercevait de sa délicieuse gorge sous le nuage des mousselines. Elle le serrait ainsi dans la prison dolente de ses bras, comme un animal ami à qui une jolie femme aux idées un peu en déroute confie ses peines. « Mon pauvre Gim, si tu savais ! » Ou bien : « Ah ! pauvre bon Gim ! bon cœur de chien ! tu es bien heureux, toi qui ne penses qu'à manger et à dormir ! » Et tandis que, de sa main blanche oîi jouaient les fines pierreries des bagues, elle tortillait avec indifférence ses cheveux de laine ou lustrait les soies chaudes de sa peau à reflets bleus, une onde perlée parfois se gonflait à l'émail brouillé de ses yeux pleins de secrets.

>^on, elle n'avait pas l'air de se douter que Gim, après tout, sous sa peau de cirage, était un

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homme comme les autres hommes. Elle ne voyait pas le sillage léger d'un frisson à cette chair noire qu'elle caressait et qui, elle aussi, sous le magnétisme des doigts frôleurs, s'électrisait de peine et de plaisir. Le boy entre la bête et l'homme l'admirait avec des yeux charmés, comme dans les tableaux gothiques, devant la crèche de l'Enfant Jésus, l'adoration du bon mage d'Afrique au cafetan vert. Il ne savait pas pourquoi pleurait Ady , mais il la sentait malheureuse, et il pleurait comme elle dans la chaleur fiévreuse de sa gorge.

C'est ainsi qu'en dépit de ce que pensaient à son sujet les gens de la maison, Gim manifesta qu'il avait une âme comme tout le monde. Dans sa caboche frisée, aux parois de courge vide, un émoi tinta, le fin cristal sonore d'une sensibilité toute nouvelle. Des idées enfin se lièrent. 11 soupçonna que Ady aimait le beau Ralph, que Ralph aussi aimait Ady, et une joie trouble lui passa au sang, amusa ses rancunes contre Humpfrey, comme si, d'être le témoin de cet amour, il piétinât sur le cœur rouge du maître dur. Son instinct rusé l'avertit de se liguer avec eux

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dans celte chose que tous deux volaient à l'homme blanc, comme lui-même maraudait dans le verger. Doucement il se mit à aimer Ralph, comme de tout l'inconnu de son âme, avec sa passion muette et noire df petit faune humain, à force de respirer la tiédeur parfumée de ses robes et d'être le joujou vivant que mignote le plaisir distrait d'une belle dame désœuvrée, déjà il aimait Ady.

Gim, vers ce temps, étrangement commença de languir. Il ne se plaisait plus aux cuisines, dans le fumet ardent des viandes; il négligea de chipoter les terrines de foie gras et les pots de confitures. Une fièvre douce Tanémiait et amincissait ses gestes. Un feu de langueur évida sa narine et parut râper le grain serré de son épidémie. Quand Ady lui commandait de rire et de danser, sa babine s'écarquait souffr»'teusement comme un fruit malade que Ton écrase sous le doigt. Il essayait de rire, mais» tout de suite découragé, il laissait retomber sa tête sur sa poitrine et ses bras trop longs jusqu'à ses genoux. Gim souffrait d'un mal que persrmne n^ savait.

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— Où as-tu mal, Gim ? lui demandaitplie.

— Là... là...

Et il soupirait, il avait un petit vagissement d'enfant blessé, montrait l'un ou l'autre de ses membres en haussant languissamment les épaules. Gim aimait les dorloteries autant que les sucres. Peut-être, pour s'entendre plaindre et consoler, dans sa malice rusée de sauvage, exagérait-il les nonchalances fléchies, les mines dolentes aux lippes dégoûtées, aux las ciiiements de paupières dans la peau détendue de la face. Et cependant Gim souffrait comme peut souffrir un homme blanc. Des frissons froids par instants plissaient sa peau de soie, cette peau qui semblait exprès trempée de fines huiles pour être plus mollement caressée par les doigts d'Ady.

On le mit au lit dans la chaleur de l'édredon, et, son masque de suie roulé en travers des draps blancs, il demeurait là à regarder le ses yeux nostalgiques du côté de la porte, espérant toujours l'arrivée d'Ady. Mais Ady, tout un temps, sembla l'avoir oublié : elle aussi, d( rrière les portes, guettait la venue de quelqu :n: et

ensuite Ralph montait rpscalier, et un plus grand silence ouatait Tintimité de la maison.

— Mon pauvre Gim ! Il ne faut pas m'en vouloir... Tu ne me comprendrais pas, si je te disais...

C'était elle, «'nfin. qui, très doucement, sur la pointe des pieds, pénétrait dans la chambre. C^im, ce matin-là, avait été pris d'une crise si violente qu'on avait cru qu'il allait passer. Elle lui prit la main, elle la tourna du côté de la paume : celle-ci, comme usée au papier d'émeri, s'était décolorée, d'une pâleur malade et fanée.

— Vois-tu, cela n'est pas bon, Gim, dit-elle. Je t'aimais bien mieux quand tu étais tout noir.

En riant, elle torsa ses cadenettes, tirant dessus avec force pour qu'il se mît à rire comme •autrefois. Gim la regardait avec des yeux •comme elle ne lui en avait pas encore vu jusqu'alors, des yeux qui riaient ou qui pleuraient, on n'aurait pu dire. Et, à son tour, il avait pris sa main, il l'attirait, d'un geste d'affection passionnée, toujours plus près de son

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cœur. La lueur brillante dont s'émaillait sa prunelle descendit sur la joue, roula comme une grosse perle. C'était bien une larme qui, dans son prisme mobile, un instant refléta le visage penché d'Ady. En même temps, avec ses grosses lippes, pareilles à un régime de bananes, il lui riait si humblement.

— Gim sait bien où il a mal, mais Gim peut pas dire...

Alors elle lui cogna le front avec impatience.

— Gim aura le fouet, s'il ne dit pas!...

Mais avec un doux entêtement mystérieux, il lui répétait en riant :

— Gim sait bien, mais Gim pas dire...

Ensuite, il cessa de rire et, avec un étirement

de peine et de volupté, une grâce triste de petit enfant souffrant d'un tourment obscur, il roulait la tête jusqu'au bord des draps, dans la tiédeur de son corsage, et gémissait :

— 0 Gim si mal ! si mal !

Oui, Gim avait un secret et le taisait. Ce fut là le miracle, Téclosion impré\Tie de la personnalité sous la rosée intérieure. A présent, Gim était semblable aux autres hommes. Son sens

épais, comme un fer passé à la meule, s'était affiné ; une àme lui était venue sous sa peau noire, de pleurer pour une chose que lui seul n'ignorait plus.

Ady, un jour, eut l'étrange idée de laisser traîner dans sa chambre un panier de bouteilles de Champagne. Depuis un peu de temps on ne lui apportait plus que des bouillons et des tisanes. Gim, voyant reluire aux mailles de l'osier les capsules d'or, ne put résister à la tentation. Il se coula hors du lit. alla prendre dans un coin une pince qu'il tenait en réserve et décoiffa la première bouteille. En moins d'une semaine, il but tout le panier, un feu sauvage brûla au fond de ses yeux. Maintenant, quelquefois, il se tordait sur le tapis, comme un serpent blessé. Et il jurait; il se remit à fumer les gros cigares de Humpfrey. Il était redevenu le petit nègre querelleur et criard d'autrefois.

Ady Humpfrey, à quelque temps de là, s'aperçut que ses batistes, les fins mouchoirs parfumés qu'elle approchait de ses lèvres, disparaissaient sitôt qu'elle les avait portés. On ne trouva rien dans la chambre de Gim ; mais, une fois qu'il avait bu

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du cognac plus que de raison, on fui obligé de le porter au lit, et des mouchoirs glissèrent de dessous ses vêtements tandis qu'on le déshabillait. Il y en avait dix, et ils étaient tachés de sang, comme s'il s'en était servi pour étancher une plaie. L'un des domestiques entrebâilla la chemise et découvrit la poitrine : c'était de là que les mouchoirs étaient tombés.

— Mais, voyez donc le salaud! cria-t-il. Voilà qu'il employait les mouchoirs de madame pour se tamponner un mal qu'il a près du cœur.

Une infinité de petites cicatrices, pareilles aux estafilades d'une criblure de coups de couteau, entouraient le cœur comme une cible, et, pardessus le noir de la peau, bruinaient en légers filets roses.

Personne, dans la maison, ne se douta de la vérité. On crut généralement que Gim dissimulait là une infirmité peut-être spéciale aux êtres de sa race. Cependant on s'étonnait qu'un des mouchoirs enveloppât un petit rouleau de peignures précieusement lié d'un de ces rubans mandarine dont, depuis une ou deux semaines, M'"^ Humpfrey, entre autres caprices passagers, raffolait :

Ady aussi avait les cheveux couleur du petit rouleau. Elle en fut avertie, et. tout un temps, elle tint rigueur au pauvre Gira. Sa présence, quelquefois, lui inspirait un tel dégoût qu'elle le renvoyait aux cuisines. Gim, d'ailleurs, depuis qu'on lui avait dérobé son cher trésor, gardait auprès d'elle l'aplatissement humilié d'un caniche surpris en faute. Et il ne fumait plus les cigares volés à Humpfrey. il ne jurait plus en crachant devant les domestiques. Certainement, le maître l'eût tanné à coups de bottes s'il avait connu la vérité ; mais Ady évita de la lui révéler, et seulement Ralph Dunbar et elle, parfois, le regardaient d'un singulier regard d'ironie et de mépris.

Ralph s'arrangeait pour venir chez Ady, quand Humpfrey quittait la maison. Humpfrey était un homme bruyant et affairé, qui aimait la chasse et le cheval. Il s'absentait souvent pendant des jours entiers. Ralph alors montait l'escalier. M™® Humpfrey aimait fumer avec jui des cigarettes ; tous deux riaient comme des enfants, ou bien on cessait tout à coup d'entendre leurs voix. Un jour, quelqu'un descendit d'une

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des chambres du haut d»' la maison en étouffant le bruit de ses pas, et. sournoisement, pénétra dans l'appartement. Il y avait là six pièces d'enfilade, séparées seulement par des portières. Une forme noire rampa le long- des tapis et ensuite demeura un peu de temps cachée dans l'ombre des lourdes tentures. Il régnait un grand silence dans l'appartement, et ce silence rendait plus évidente la présence de deux personnes chuchotant très doucement et s'embrassant avec un bruit infiniment léger et musical des lèvres, A peine ils avaient Tair de se parler ; le murmure qui accompagnait les baisers coulait comme une onde sous les saules, là où la rivière est le plus profonde.

On ne sait pas ce qui se passa alors. Les voix molles s'interrompirent soudain. Ady cria avec effroi : <( Il y a là quelqu'un quia sangloté. » Après un silence, on marcha prudemment vers les tentures; une main les écarta. Et Ralph, très pâle, aperçut dans une glace une silhouette humaine qui se sauvait dans l'escalier. Cependant, il n'aurait pu affirmer que ce fût Gim. Ady sonna pour qu'on lui amenai son nègre. On ne

le trouva pas à sa chambre, on le chercha vainement aux cuisines et aux jardins. Gim rentra, ce soir-là, avec un air étrange, les habits trempés, bien qu'il ne fût pas tombé d'eau.

Le lendemain, Ady, sans cause, lui cassa son éventail sur la tète. Il ne se plaignit pas, il la regarda avec des yeux farouches et tendres : et tout à coup elle eut peur de lui, elle lui versa en riant un flacon de parfum dans les cheveux comme pour se faire pardonner. Mais Gim, lui. ne riait pas et pinçait ses grosses lèvres chamelues. Gentiment elle lui dit :

• — Danse, mon bon Gim! Elle n'avait plus l'air irrité: elle le priait de danser dune voix plutôt un peu humble, comme si à présent elle tînt cette bonne bête de Gim pour une créature humaine, pareille à toutes les autres, comme si elle eût voulu marquer par sa douceur qu'elle lui parlait d'égal à égal.

Il sembla qu elle lui eût caressé le cœur au dedans de la poitrine. Gim roula des yeux d'adoration soumise: et cependant lui aussi, dans cette minute, parut avoir conscience qu'il était un homme comme Ralph. Il se jeta à ses pieds, et, en lui bai-

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sant les genoux avec un tremblement religieux des lèvres, il lui disait tout bas : « Gim, pas danser... Gim si malade. »

Alors la belle dame s'amusa à éprouver sa force. (( Danse, Gim, je le veux. » Elle ne riait plus, elle avait levé le doigt comme une reine qui commande à un esclave. Et Gim se leva et dansa sa pauvre gigue de pantin vivant. Avec ses larges lippes tressautantes et le flottement ridicule de ses basques dliabit autour de ses bonds, il ressemblait à une caricature du Punch. Mais à peine eut-il commencé qu'Ady s'écria : « Non, je ne puis voir cela plus longtemps, Gim. » Et Gim lui-même ne sut pourquoi soudain elle se mit à pleurer. « Gim, mon bon Gim! »

Maintenant elle tortillait légèrement sa toison frisée, et il grognait délicieusement, la tête dans sa robe. Il y avait du temps qu'il ne s'était senti aussi heureux. Cependant, elle ne pensait déjà plus à Gim; l'émail de ses yeux s'était éclairci et sembla regarder au loin une image chère. Étrangement ensuite elle sortit de sa rêverie et lui dit en souriant : u N'est-ce pas.

âl4 c'était l'été...

Gim, que tu me donnerais ta vie si jeté la demandais? » Et c'était si loin de la minute présente, cette chose vague, qu'elle parut l'avoir dite sans y attacher aucune importance. Les mots effleurèrent sa lèvre nonchalante et puis moururent dans le bourdonnement des tentures. Gim tendrement la regardait sans comprendre.

Ady pleura beaucoup pendant les jours qui suivirent. Humpfrey maintenant quittait moins la maison ; il semblait préoccupé et défiant ; et Ralph ne montait plus l'escalier. Quand M™^ Humpfrey et lui se retrouvaient ensemble, le maître aussi était là; il parlait durement à Ady, il affectait au contraire une plus grande cordialité envers Ralph Dunbar. La grosse tête vide de Gim, pendant toute cette période, eut de singuliers bourdonnements. Maintenant il ne ressentait plus la même joie amère à la pensée que Humpfrey pût être malheureux. Humpfrey un jour à table, d'un mouvement de tête, l'avait désigné à Ralph. Il avait dit en riant : « Quelle belle reliure on ferait avec sa peaul » Ralph aussi avait ri; tous deux, ce jour-là, avaient bu de puissants alcools. Pourtant il ne gardait plus

rancune à cet hommr atrabilaire. Il perçut confusément qu'Ady, en somme, était la chose d'Hunipfrey comme il était lui-même leur chose à tous deux. Ady appartenait à Humpfrey comme un verger clôturé par un mur appartient à celui qui a bâti le mur. Ralph, lui, avait escaladé la clôture et volait les pommes du maître. Le sens de la propriété spécieusement se dédoubla. Il s'était remis à fumer les cigares de Humpfrey, mais il se révoltait que la femme de Humpfrey pût être prise par ce Ralph Dunbar. Gim encore une fois monta aux arbres du parc; il passait là des heures à écouter en lui des choses obscures, profondes.

Humpfrey un matin étant parti pour la chasse, il vint une lettre que Gim porta aussitôt à Ady. dans le cabinet de laques et de bambous. D'un doigt fébrile elle fit sauter la cire, et tout de suite son visage affreusement se crispa; ses larmes coulèrent tandis qu'elle froissait la lettre dans sa main. Elle ne savait plus que Gim était là; elle parut avoir oublié tout ce qui n'était pas le saisissement et la peine de tenir la lettre entre ses doigts. Elle se leva, tourna un instant sur elle-

même , les dents serrées, un peu folle comme pendant une déroute de 1 ame, et ensuite elle baisait passionnément la lettre, elle recommençait de la lire derrière la vitre brouillée de pluie. A la fin elle se jeta dans un fauteuil, et tout un temps elle restait là, morte, sans mouvement, les bras retombés. Un flot de larmes s'épanchait le long des joues.

Un souffle chaud, le petit vent dune haleine animale alors passa sur sa main. Elle tressaillit, parut ressusciter des ombres, et très bas, une voix tendrement navrée gémissait auprès d'elle : « Toi, même, mal. toi triste... Moi tuer qui fait mal à toi. ^^ Elle vit que Gim n'avait pas quitté la chambre. Cette humble pitié balbutiée, cette adoration caressante de l'esclave fidèle Tallégea : elle ne fut plus qu'une femme malheureuse. qui pleure devant une autre âme fraternelle. ((Gim! Ah! Gim! j'<'n mourrai! » Du frôlement de ses babines hamidos il lui baisait câlinement la main et lui disait : « Toi. pas mourir... Moi tuer qui fait mal à même. »

Elle eut un étrange éclair aux yeux; elle lui prit la tête h deux mains, et Ir sein haletant d'an-

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goisse et de sombre espoir, un dur regard au fond du bleuissement de ses prunelles, elle lui cria : « Tu ferais cela, Gim? Dis, tu le ferais? » 11 eut son même mot entêté et tranquille : « Moi tuer » qu'il ponctuait d'un coup bref de son front oblique et court, de ce front bas de bête où il n'y avait place que pour le temps d'une idée. L'âpreté de cette minute dangereuse mollit. A présent Ady lui flattait les tempes comme pour y endormir l'éveil de la violence ; et elle n'était plus la même femme irritée, une langueur accourcissait en palpitations plus brèves le battement orageux de sa gorge. -

— Gim, petit Gim, écoute...

Elle chercha des mots simples pour être comprise de ce cœur puéril.

— Si Ralph Dunbar était mon frère, n'est-ce pas...

11 avait redressé la tête et la regardait avec une crédulité ardente, avec la confiance animale "de ses gros yeux.

— Ne sois donc pas si stupide, Gim. Si je te disais : J'aime M. Dunbar comme mon propre frère : tu dois lui être dévoué comme à moi-

même, n'est-ce pas que ce serait là. Gim, une chose après tout naturelle ?

La stupeur agrandissait les prunelles du pauvre boy; il s'exténuait en de visibles efforts pour] comprendre : et à petites fois, d'un geste machinal et gauche, il frottait ses cuisses du plat de ses mains en roulant la tête de l'une à l'autre épaule, comme un poids trop lourd. M"^^ Hump- ^rey s'impatienta.

— Méchante bête, écoute donc... Eh bien, oui. voilà, j'aime Ralph. Ja Taime comme un frère. Il n'v a là rien de mal.

Une claire joie, un infini et tendre espoir coula sur le mufle camus. Gim riait sans bruit, la bouche large ouverte comme une grenade fendue.

— Ah! bon Gim! bon Gim! s'écria Ady oubhant sa peine, toute joyeuse elle-même, dans un élan de ruse et de siacérité. Et redevenue enfant près de cette âme enfant, elle frappait ses mains l'une dans l'autre comme si elle aussi, après les larmes, eût repris confiance. Mais presque aussitôt, avec l'étrange mal de ses nerfs, avec une saute brusque de sa nature versatile, elle se mit à froisser la lettre.

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Ah! Gim! Il mo rend si malheureuse...

Vois-tu, il y a quelque chose entre nous; et il n'est pas heureux non plus... Il ne viendra plus!... 0 ciel! il ose m'écrire qu'il vaut mieux ainsi pour nous deux... Comprends-tu cela, Gim? Voilà ce qui me fait mourir...

Elle courut à sa table, la plume d'or trembla dans ses doigts. Sans se reprendre^ le feu aux joues, la narine moussante, avec le mouvement de navette de la fine émeraude à sa main courant de ligne en ligne, elle couvrit les feuillets d'un papier à lettres.

— Gim, va, vole... Il te donnera la réponse. D'un poing brusque, elle le poussait elle-même

vers la porte, puis, là, le retenait un instant, prenait entre ses doigts sa bouche aux valves épaisses et roses de coquillage qu'elle maintenait fermées d'une forte pinçure, et lui soufflait dans les joues à voix basse :

— Et surtout silence î silence !

Le vaniteux Gim, outré de l'importance que lui conférait une complicité mystérieuse, cligna malicieusement des yeux ; et ensuite, quatre à quatre il descendit l'escalier en reniflant et léchant du

bout de sa langue la fine odeur musquée qu'avait laissée à sa peau l'empreinte des doigts d'Ady. Mais au bas des dernières marches, tout à coup il reprenait une gravité d'ambassadeur, passait, solennel et dissimulé, devant les domestiques, et, les mains dans les poches, gagnait pesamment la rue.

Gim, dès ce moment, assuma les soins réguliers et secrets dun confident. Tout le temps que dura la défiance d'Humpfrey, il fut le messager fidèle chargé des lettres parfumées d'Ady pour Ralph, des billets laconiques de Ralph pour Ady. Ce fut la période pendant laquelle il s'attesta vraiment insupportable envers les personnes de la maison. Ses hâbleries et ses fanfaronnades dépassaient toute mesure ; avec une moue de défi il laissait entendre qu'il portait sur lui un trésor et qu'il casserait les reins à celui qui seulement oserait le regarder de côté. 11 ne rentrait plus sans déclarer qu'il avait rossé des passants qui avaient osé le flairer sous le nez. Maintenant, quand Humpfrey avait le dos tourné, il lui tirait la langue. Et dans les cuisines il crachait devant le valet de chambre, disant avec

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mépris : « Toi, homme blanc... » Mais jamais il ne parlait d'Ady, ni de celui qu'elle aimait comme un frère. On lui aurait arraché la langue avec des tenailles plutôt qu'il les eût trahis.

Dunbar, un jour que Gim lui apportait un message d'Ady, voulut lui couler aux doigts une pièce d'argent; Gim, avec un beau mouvement de conscience, repoussa l'offre. Mais pendant le temps que Tami de M™® Humpfrey s'en allait vers le fond de la pièce, la nature reprit ses droits; prestement il souleva le couvercle d'une caisse de havanes blonds et en prit une poignée qu'il glissa dans sa poche.

Gim était fier d'être quelque chose dans la maison, si près du cœur d'Ady. Il ressemblait à un caniche qui, un petit panier à la gueule, s'en va acheter chez l'épicier une livre de sucre dont il n'aura pas sa part. Et le caniche, quelquefois, au retour avait des larmes dans les yeux. Cette âme noire, en s'ouvrant au sacrifice, commença ainsi de s'éclairer d'une mystérieuse et insoupçonnée beauté. Il parut accepter d'être la dupe de son cœur crédule en servant Ralph comme une part de l'amour d'Ady. Cependant, Gim ne

Je regardait pas "avec le même œil ingénu et soumis qu'il avait pour Ady, ce gros œil velouté d'une buée bleue comme le duvet d'un raisin et si inexprimablement animal. Une eau trouble, le gravier d'un fleuve tourmenteux remontait à la surface, obscurcissait ses prunelles lointaines. Gim haïssait Ralph autant qu'il lui était attaché. Jamais, d'ailleurs, Ady ne l'avait choyé davantage ni plus comblé de friandises. Quelquefois, par jeu, en lui empruntant sa langue petit nègre, elle lui prodiguait des càlineries puériles : c Moi aimer toi, gros chien. Et toi, Gim, aimer moi aussi? Dis, comment, Gim? » Alors Gim, avec une moue gourmande, avec des roulements d'yeux mi-fermés dans sa peau de cambouis, portait un doigt à sa bouche et le suçait d'un sirotement très doux et prolongé comme s'il l'eût trempé préalablement dans un pot de confitures, associant ainsi dans ce geste les deux grands amours de sa vie. Et il faisait cela gravement, avec une volupté profonde de tout l'être, n'ayant pas d'autre langage pour exprimer sa passion d'Ady et des sirops de fruits, mimant là ^vec bouffonnerie une association d'idées heu-

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reuses qui amusait follement la dame et n'était pas de la comédie.

— Et dis, Gim, toi aimer bien aussi le bon frère ?

Il retirait aussitôt son doigt et agitait la tète sans conviction. Mais cruellement elle insistait :

— Plus fort, Gim... plus fort.

La nuque alors pliait, charmée, domptée par le magnétisme des belles mains caressantes.

11 arriva que Humpfrey, capté aux fines mailles de cette petite femme de ruse et d'amour, s'en retourna avec confiance à ses soirs de cercle et de taverne. Les pas légers de Ralph, de nouveau, dans le silence et l'intimité des heures nocturnes, frôlèrent les tapis de TescaUer. Et Gim, maintenant, montait la garde devant les portes, promu au rang d'heiduque dans cette maison qui avait son mystère. Pour récompenser sa vigilance, Ady lui fit don d'une veste à boutons d'or, larges comme des médailles, Gim ainsi put mirer confortablement dans leurs disques l'orgueil de ses carcans. Il avait imaginé aussi de décorer son chapeau

melon d'une plume de coq. M°^ Humpfrey, d'ailleurs, avait maintenant une façon vraiment tendre de lui passer les doigts dans ses laineuses frisures en disant à Ralph Dunbar : « N'est-il pas dommage, cher, qu'un joli garçon comme lui n'ait que l'apparence extérieure d'un homme ? On percerait de part en part son corps avec une aiguille qu'on ne pourrait seulement trouver la place de son âme. » Elle exprimait en souriant cette idée, avec une moue si aimablement méprisante que Gim, sous ses plaques de métal, en demeurait secoué de plaisir. Il aurait pu lui répondre : « Mais Gim a une âme, puisque c'est là qu'il jouit délicieusement de t'entendre le ravaler plus bas que la bête, avec une bouche dont la musique a le son de ton petit cœur léger et faux, et pourtant lui procure la sensation d'être aimé de toi autant qu'un gros chien. Il ne t'en demande pas davantage. » Seulement, voilà, Gim était une âme encore dans les limbes, il ne pouvait lier ses idées.

Le charme des boutons brillants comme l'or s'usa. Une pauvre petite âme jalouse, une âme après tout pareille à toutes les âmes, saigna sur

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le seuil des chambres. C'est que, encore une fois, tandis que très bas le chuchotis des voix se mourait, les baisers par delà les tentures faisaient un bruit clair comme l'égouttis d'une pluie d'été sur les dalles de marbre.

Gim retomba à ses humeurs taciturnes; il redevint noir de Tautre côté de son àme; il eut Tàme de la couleur de sa peau, et. de nouveau, il souffrait sans pouvoir dire de quel mal. On le vit rôder dans l'escalier comme un animal qui a perdu son maître, allant et venant sans bruit, sournois et clandestin, avec un visage de mystère. Et ses grosses lèvres ne bouffaient plus dans le grognement sonore des rodomontades ; il restait ramassé sur lui-même dans les coins, roulant son front crépu de lune à l'autre épaule avec .la pâleur nostalgique des yeux, tellement las et paresseux que les domestiques, impunément, lui marchaient sur les pieds. Si quelquefois encore, traqué par leurs rancunes, il soufflait en leur montrant les dents sous le retroussis violet de ses babines, tout de suite après sa tête retombait, il se mettait à gémir faiblement. Gim ne volait plus les cigares de Hump-

frey; il passait à côté des pots de confitures san&^ y toucher.

Et riiiver était venu ; une toux lui érailla la gorge, une toux lente et fatiguée, comme en ont les petits ouistitis dans les cages. Un jour qu'Ady l'avait envoyé porter une lettre à Ralph, il rentra fourré d'une dalmatique de neige, ses cheveux en franges de mouflon fanfreluches de flocons, grelottant là-dessous le petit aboi frileux de la toux. Avec son museau noir cime d'une toison blanche et émergeant de sa pelisse d'hermine, il apparut vraiment un masque de mardi-gras mal essuyé de ses fumés au bouchon et réintégrant le logis à l'heure du crépuscule matinal.

Les gens de l'office, reluisants et bien nourris, s'amusaient beaucoup de voir à la longue se flétrir, comme sous le frottement d'une râpe, son beau maroquin grenu et noir. Il lui remonta des dessous de pâleur sale comme du blanc de champignon, comme par plaques Féraillement du cuir chez les vieux éléphants. Et la beauté ferme de -son cou se caronculait de ganglions flasques, — Danse, Gim ! Danse pour le bon frère blanc !

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