‹ C'était l'étéChapitre 3 sur 18 · LAME DE VEERE · texte numérisé non relu

LAME DE VEERE

qui vient après la mort. Et cependant ceux-là (je parlais ainsi des hommes de pierre) font toujours, avec leurs épées et leurs sceptres, le geste de commander à des vivants.

Là-dessus, j'allai vers la tour; je frappai de mon pied trois coups retentissants dans les vantaux de la porte. Je le faisais par moquerie, sachant bien que nul, dans la solitude de cette ancienne maison de Dieu, ne me répondrait. Je le faisais aussi pour entendre ce qu'il peut tenir de bruit dans les ténèbres de la mort. Et soudain, je demeurai saisi, car, à présent, la porte s'était ouverte et un beau jeune homme aux yeux étranges sortait de la tour. Il portait la' courte veste de velours et le fermoir d'argent des hommes de Zélande. 11 tenait dans ses bras un de ces harmonicas comme on en vend aux bazars des ports, et qui font pleurer quand, au loin, dans le soir des mers, un pauvre marin en tire des sons de cristal, très lents et puis tout à coup très rapides. Ce jeune homme semblait avoir été réveillé en sursaut d'un songe. Et moi je pensai :

— Serait-ce, enfin, le garçon qui toujours

joue de sa petite musique, comme disait cette Pietje?

Il passa devant moi sans tourner la tête, il longea les murs roses, les étroites \dtres mortes, les courtils de choux et d'oignons. A pas lents, il traversa la place. Encore une fois, la pluie de petits cristaux du carillon grésilla, la chanson des berceaux et des agonies. Le vent doucement dispersait les notes par-dessus les toits, vers la mer. Alors, le singulier jeune homme appuya Tharmonica à son épaule et, les doigts sur les clefs d'acier, à mesure il déployait et pressait le soufflet. Il semblait jouer là un air qui n'avait de sens que pour lui seul. La tête inclinée vers la petite musique, il souriait comme un homme en dehors de la vie. Je croyais comprendre au fond de moi qu'une cause secrète faisait délirer cette âme et l'accordait au mystère de Veere. Je n'aurais pu expliquer cela.

Et puis, il arriva une chose qui me troubla. Le jeune homme regarda la tour, les seigneurs debout dans les niches, et il regardait aussi la mer au loin, avec des yeux que baignait une lumière d'autrefois. L'harmonica s'accéléra, ronfla

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dans un vent de colère elde démence, comme si l'ancienne àme de Veere soudainement vibrait sous les poings du musicien. Et maintenant il allait devant lui, par les rues, dansant une danse bizarre comme on se fierure une lourre de matelots. Il battait le sol de coups de talons, tournait sur lui-même, levait l'harmonica très haut pardessus sa tête, et ensuite l'abaissait jusqu'à ras du pavé, quelquefois se balançant languissamment sur place, avec des grâces maniérées, les yeux fermés, le visage extatique et cérémonieux. Et toujours la musique rythmait cette danse fiévreuse qui palpitait de meurtre et d'amour.

Alors, dans les maisons en miniature, quelque chose très lentement parut s'animer, une vie qui depuis longtemps dormait derrière les portes et sans doute attendait, pour secouer ses petites cendres, que ce pale jeune homme passât avec son harmonica. Il vint, au bord des vitres, des rires de jeunes visages sous des bonnets blancs, spirales d'amusantes antennes d'or. Toutes les jolies filles de Veere étaient là contre les rideaux de guipure, avec leurs bouches comme des • œurs de pêche sous un vol d'abeilles. Et moi,

les voyant ainsi l'une après l'autre sortir de l'ombre et avancer près des fenêtres leurs joues d'émail peint, j'avais la sensation que c'étaient vraiment là des maisons de poupées qui, tout à coup, par la vertu d'un enchantement s'éveillaient, les maisons de toutes les anciennes poupées de Veere, avec leurs beaux bras nus hâlés d'air salin, avec leurs jupes en cloches et leurs petites têtes fardées aux yeux couleur de mer.

Le musicien allait ainsi, dansant parles rues; et puis, àpetites fois, la sauvage musique s'apaisa, et de nouveau c'était une chose très douce à faire pleurer, comme la nuit, en mer, un air mélancolique que, sous les étoiles, joue un petit mousse. C'était l'âme de Veere dorlotant son mal d'amour et de regrets pour les belles filles qui reposaient sous les croix, pour les beaux jeunes hommes qui étaient partis vers la mer et n'étaient pas revenus. L'harmonica, maintenant, s'enfonçait dans la dune.

Je revins vers la maison, et je dis à Pietje : — Voilà, tu avais raison. Il y a dans cette vieille ville un garçon qui. toujours, joue d'une

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