‹ C'était l'étéChapitre 4 sur 18 · L AME DE VEERE · texte numérisé non relu

L AME DE VEERE

petite musique. Sans doute, c'est un esprit dans la peine. Sait-on quel malheur lui arriva?

Cette petite aux yeux de chat se mit à rire, et me montrant un homme qui était assis près de la fenêtre :

— Demandez à celui-là, fit-elle. Il vous le dira mieux que moi.

Mon Dieu, c'était, après tout, une histoire^ assez banale. Un jour, le garçon s'était épris d'une des petites poupées à tête d'émail qui, quelquefois, s'éveillent et viennent regarder aux fenêtres. Le soir, il arrivait danser et jouer de l'harmonica devant la maison ; mais d'autres garçons, souvent, arrivaient avant lui. Ceux-là aussi chatouillaient la belle au creux de la main. Quand il pleurait, elle lui disait : a Que veux-tu? Je t'aime bien, toi, et j'aime aussi l'autre qui étai avant toi, devant la porte. J'aime celui qui viendra quand tu seras parti... Je les aime tous! » Une fois, il la vit qui, derrière la haie, donnait son amour à celui qui était venu avant lui. Alors il tira son couteau, il tua la fille et le garçon.

— Et depuis ce temps, me dit l'homme, il a perdu la tète, il va par les rues, dansant et jouant de sa petite musique. Il est inoffensif, les enfants

lui jettent des pierres et lefe filles rient : il n'en a pas conscience.

Mais moi, l'entendant ainsi parler, je ne pouvais croire que c'était là la vraie histoire. Les choses ne sont qu'une apparence : derrière celles qui semblent le plus claires, il persiste un sens secret qu'il faut découvrir et qui est bien plus beau. J'appelai en moi-même ce garçon l'âme véridique de Veere.

Je comprenais maintenant pourquoi il était sorti de la tour. Voilà, oui, vieille petite ville de Veere, toi et ce pauvre musicien, vous aviez une même douce folie, comme si le vent de la mer vous avait tourné la tête; et il y a quelque chose qui s'en est allé et n'est plus revenu, cette chose que, doucement, pleure ton carillon et qui sanglotait dans l'harmonica.

A Veere, toujours un jeune homme un peu étrange s'en va par la dune et regarde du côté de la mer.

Koker, homme simple et droit, va vers la haie; il regarde se lever la jeune lune par-dessus les seigles. Elle est au bas de l'horizon; le ciel autour de sa corne effume un brouillard rose ; et la palpitation légère de la terre ne s'éclaire pas encore à sa lumière froide. Une large paix baigne les champs, comme aux premiers âges du monde. Et chaque homme, simple et droit, est maintenant dans sa maison, comme le premier homme des temps de la vie : il connaît la joie de la journée accomplie. Il a travaillé de ses mains sous le soleil rouge; il a fait l'œuvre quotidien selon ses forces; et Dieu est avec les hommes de bonne volonté.

Koker voit monter la jeune lune dans le -ilence. L'odeur tiède des seigles sent la huche,

le bon pain pailleux des pauvres : elle fait penser à la faim après le labeur du jour, sous les dents saines. Et Tefflux du mélilot, le fleur poivré de la menthe, un baume de coriandre et de mélisse viennent des berges du fossé comme un bouquet d'essences vives. Les herbes, ainsi, font leur prière dans le soir tranquille.

Koker regarde la terre, la lune, les arbres aussi loin que ses yeux peuvent aller. Il y a un demisiècle que l'univers tient pour lui dans cet horizon et il y apprit à connaître les signes. Il a la maturité d'un pommier vigoureux dans un clos; deux générations ont mangé de ses fruits et il est encore vert.

La lune dépasse la cime des petits chênes au bout de la drêve. Le ciel seul demeure rose autour de sa corne comme un jardin autour des pensées d'une nouvelle épousée; elle est toute claire comme un glaçon, et cependant à peine une lueur glisse sur la campagne.

Koker, néanmoins, voit distinctement la grande nappe blonde des seigles; un peu de jour y pâlit encore et la clarté semble venir de la terre plutôt que d'en haut. Le grand soir mystérieux

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«ntre dans ses larges prunelles fixes et ensuite il quille la haie. Il sail, à présent, que le temps des faucilles est arrivé. Et il traverse le verger, il franchit le seuil de la maison. 11 dit à ceux qui t^ont réunis sous la lampe :

— Voici. Des jours clairs vont naître de la jeune lune. Et je donnerai à chacun de vous trois hommes et Tun prendra le champ qui longe les chênes, Tautre prendra le champ qui est de l'autre côté de la haie. Et les deux champs sont pareils en dimensions. Et celui de vous deux qui le premier aura rentré la moisson du champ, aura Griete pour femme. A l'autre, je paierai un salaire d'argent.

Leone, le calme jeune homme, demeure coi et regarde amoureusement la fille aux cheveux de jie claire. Il dit :

— Cela, je le ferai avec l'aide de Dieu.

Mais l'autre se lève brusquement et s'écrie :

— Griete est à moi, car seul de nous deux l'ai les bras assez forts pour accomplir rapidement un tel travail.

Il a le front orgueilleux d'un taureau adulte; -on poil roux décèle un sang violent, et cepen-

dant la belle fille a des regards plus tendres pour celui qui a mis le Seigneur de moitié dans son exploit.

Elle dit en riant :

— Une petite roue silencieuse arrive aussi sûrement au but qu'une grande qui ronfle.

Alors, il hausse les épaules avec dédain. Il s'appelle Pol; il lance d'un bras sûr la boule sous les tonnelles.

Personne ne s'aperçoit que Jô, la fille aux cheveux bleus comme la mûre, n'est plus dans la chambre. Tous les soirs, depuis l'autre semaine, un étranger passe devant la barrière; il regarde du côté du verger, et on ne sait pas d'où il vient.

Ce soir-là, comme les autres soirs, Jô est allée vers la barrière; elle voit arriver l'étranger; il lui fait un signe mystérieux et, ensuite, elle rentre brusquement dans la maison. Koker disait sagement :

— Une petite gerbe de blé et toute la grange est pleine.

Sous les arbres de la route, Leone, à pas pensifs, s'en retourne. Il calcule l'effort, il le mesure au prix de l'enjeu, et Pol a dit :

— Je choisis le champ près des chênes. Les ^.'igles y sont plus drus. La victoire sera d'autant plus belle.

Au loin, dans la nuit, une voix sonore claironne comme l'orgueil du coq, et il reconnaît la voix de Pol. « Celui-là chante avant le jour n, pense Leone.

Il longe le fossé qui borde le champ derrière la haie. Une fine poussière d'argent à présent ennuage la terre; la lune là-haut semble moudre un froment clair comme la neige. Et, déjà avec les yeux, il fauche la moisson blonde. « J'entrerai là la faucille au poing. De l'aube à la nuit, j'abattrai jusqu'où iront mes forces. Et dans chacun de mes pas, il y aura une pensée pour Griete. » La nuit parfumée de serpolet et de lavande coule en lui, d'un flot d'éternité. Et, ainsi, doucement il va sous les arbres dans la paix divine, dans le sommeil des champs et des maisons.

Le long d'un sentier, sous des feuillages larges, une demeure basse, au toit de chaume et de mousse, s'enveloppe d'ombre fraîche. Tl pousse la porte. Un antique visage, une

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forme pâle de vieille femme repose dans l'alcôve. Et il étouffe le bruit de ses pas. Celle-là aussi fut levée avant le jour. Elle a pétri le pain de vie, elle a accompli l'œuvre des races. Le soir est tombé sur la bonne ouvrière qui sema et moissonna. Et il pense : <' Avec l'aide de Dieu, je mènerai Griete sous ce toit. A son tour, pour les miens et moi, elle pétrira le pain de vie et elle sera la servante du Seigneur. »

La nuit passe. Dans Taube grise, Koker lève la barrière. Le bœuf roux sous les arbres du verger tend vers lui son mufle perlé de rosée. Nul ne sait plus son âge; il est le patriarche qui, au temps des labours, donne le coup de collier et, ensuite, se couche dans le duvet frais de la terre. Et l'homme et la bête, dans la maison du Simple, sont de même chair fraternelle.

Koker. maintenant, foule les herbes le long de la haie d'épines vives et il a entendu le tintement clair des faucilles. Un jeune homme est entré dans la seiglière, il se meut parmi le matinal crépuscule, comme une ombre légère aux gestes de vie, et une vapeur ondule à ses cheveux. Le jour n'est pas levé et. déjà, la terre a repris son

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jeune époux. Le bœuf roux aussi arrive regarder par-dessus la haie avec ses yeux tranquilles; et tous trois, comme dans une légende, semblent être venus des lointains du temps et s'être reconnus. Alors il passe dans le mystère un souffle aromal; tout le champ ondule d'une palpitation lente et longue, comme si les esprits du Pain ■^veillaient aux barbes de l'épi.

Koker disait : « Une gerbe de blé et la grange est remplie. » Et va, bats et taille et scie, faucille lies pères! Le croissant s'est évanoui au ciel mauve, semble renaître dans le courbe éclair de icier, aux houles d'or et d'argent, aux soyeuses hevelures du champ. La faucille luit et bruit, idpide, terrible, comme une armée de sauterelles. Pourtant il n'y a là qu'une seule faucille : elle appe au cœur de la ségalaie, le long de la route, et une autre n'a 'pas encore répondu, du côté des 'lênes.

« La journée est à celui qui s'est. levé le premier », se dit ce gars ponctuel. Et par andains mesurés, comme va la charrue dans l'arène poudreuse, il avance, il rythme sa marche aux battements profonds de son cœur. L'espace ver-

tigineux est pareil à un jardin aux haies fleuries de roses, et le jour, à son tour, comme Koker et le bœuf, regarde par-dessus la haie s'avancer à travers les champs l'ouvrier du pain. Alléluia! chante l'onduleux froissement des avoines, comme une ribambelle blonde d'enfants de chœur. Un orgue célestement soupire aux hautes branches des arbres. Toute la petite paroisse des bonnes herbes est agenouillée dans ses robes d'arômes. Et Dieu lui-même, dans le mystère, semble dire la messe . A présent aussi les angélus commencent à tinter aux clochers des villages.

Trois rangs d'épis jonchent l'aire quand apparaissent les tâcherons. Koker est reparti pour la maison : le grand bœuf l'a suivi par la sente des mélilots et des lavandes. Tous les bœufs cornent aux alentours ; à son tour il mugit fraternellement et, ensuite, pacifique, il paît l'onctueux gramen sous les pommiers. Les rudes ouvriers entrent dans la ségalaie; la faucille partout vibre et luit. Et, enfin, ils voient venir, au loin, le grand Pol comme un jeune taureau soufflant et grattant la terre avec son sabot.

A peine a-t-il aperçu le matinal labeur de son

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rival, il rit. La pierre allègrement bat l'acier entre ses poings puissants. Il pousse un cri et se rue dans le champ vermeil , sous les chênes. Mais sa force est entamée par une veille trop prolongée en compagnie des joueurs de boule. D'abord, les épis volent sous les coups pressés de la faucille; ils tourbillonnent comme la poussière hors du van; le champ est semblable à une tribu saccagée oîi passa un royal meurtrier. Mais après cette première ardeur, le bras mollit. D'une large soif, il épanche une cruche de bière fraîche dans son gosier. Et la troisième heure du jour 'n'a pas encore sonné. Au contraire, Leone marche, dans sa force vierge; rythmique et constant, il s'enfonce au cœur sonore des sei-» gies. Il va sans hâte, car un geste est comme le boisseau: il est à soi-même sa mesure. Et il se rappelle le mot de Griete : « Une petite roue silencieuse arrive aussi bien au but qu'une grande qui ronfle. » Une chaleur, une onde de vie alors passe en son torse velu, couleur des épeautres mûrs.

Comme un moissonneur aux champs d'éter-

\S c'était l'été...

nité, le soleil fauche les, heures brûlantes, les ardents épis du milieu du jour. Griete ellemême , la belle fille aux bras nus, apporte aux rivaux le pain et la bière. Et premièrement elle va vers Leone. Il lui dit :

— Avec l'aide de Dieu, j'aurai abattu la moitié du champ avant qu'il soit nuit.

Il sait, celui-là, que quelqu'un est avec lui, dans chaque pas qu'il fait ; et tous les hommes ont au-dessus d'eux une grande main invisible. Griete songe à l'anneau d'argent et elle rit ; son rire effeuille un coquelicot parmi les gerbes blondes.

Elle lui dit simplement :

— Ce soir, je regarderai par-dessus la haie. Toute l'affaire est que l'un ou l'autre ait le

droit de franchir cette haie ; et ensuite il pourra entrer comme un jeune époux dans la maison.

Puis elle va vers les chênes. Dès qu'il raperçoil, Pol, ce jeune homme téméraire, veut la prendre dans ses bras.

— Vois, dit-il^ je suis beau et roux comme le taureau.

Elle se moque.

— Presse-toi d'accomplir l'exploit, si tu ne veux que je te compare à un petit bœuf.

Elle mesure Taire découverte à celle que mit à nu Leone : une pleine attelée jonche le sol près (le là haie, quand à peine les essieux crieraient sous les gerbes tombées du côté des chênes. Dans le midi écarlate, brûle la fournaise des blés. Le vent chaud cuit la sueur aux reins des hommes. Le soleil joyeusement rugit comme un jeune lion. Les deux rivaux goûtent un tiède repos, couchés, le front sur les bras, à même le segment d'ombre dont se velouté le pied des arbres.

« Une gerbe de blé et la grange est remplie », disait Koker. Leone passe ses poings dans ses yeux et se redresse, la faucille aux mains; il pointe droit devant lui. Et encore une fois, comme au matin, grince et stride et vibre l'acier comme une armée de sauterelles. A chaque pas, par torsades épaisses, tombe la chevelure de la terre. 11 croit dénouer les belles nattes lumineuses que masse au creux de sa nuque la sage Griete. Là-bas, sous les chênes, quelqu'un lourdement dort et ronfle.

oO c'était lété...

L'après-midi ensuite s'abrège; l'ombre des arbres, en cannelures plus longues, descend par l'arène; une coulée d'argent rosé apaise le fauve rutilement des ors, dans le brasier tiédi. L'hécatombe est immense comme un fleuve ; le sang des seigles maintenant se fige en remous immobiles.

Poudreux et vermeil, Leone sent monter à ses narines l'odeur puissante du pain futur. Il marche dans une vapeur blonde, dans le tourbillonnement pourpre des airs, comme la mort et la vie; et le moissonneur est le frère du meunier, et ensemble ils sont les rois ingénus du monde. Infiniment les races s'alimentent de leur labeur sacré. Très haut, au frisson de l'éther pacifié, plane et vibre le grisoUis de l'alouette comme la chanson des faux. Et puis la terre se froidit de mauves pâles, et le premier soir est tombé sur la ségalaie.

Alors, comme elle l'a promis, Griete vient regarder par-dessus la haie.

— Vois, dit-il, il n'y a plus entre toi et moi que la moitié du champ. Avec l'aide de Dieu, je l'aurai fauchée avant la prochaine nuit.

Il parle sans jactance, et elle mesure au labeur accompli la joie qu'elle goûtera avec ce probe époux. Elle demeure là un petit temps, dans l'odeur \ive du champ. Une grande paix est sur eux comme une main divine. Il a la conscience tranquille du pommier qui tout le jour a gonflé ses fruits, du blé qui a mûri sous le soleil, de l'eau qui va vers un but mystérieux et sûr. « Une fois que j'aurai mis ma main dans la sienne, je ne la retirerai plus », pense-t-elle . Et elle n'est pas allée vers le champ, du côté des chênes

Or ce soir-là, Roker aussi alla voir par-delà la haie. Il avait travaillé l'après-midi à son lin, près de la rivière. Le bœuf, derrière lui, doucement s'avançait dans l'arôme des serpolets et des menthes foulés. Ensemble ils regardèrent monter la jeune lune par-dessus le champ fauché. Sa lumière avait grandi; elle semblait filer des soies roses comme un rouet d'éternité. Un vent léger doucement semblait ranimer la mort des seigles.

— Une gerbe de blé. et toute la grange est remplie, dit l'homme dans sa simplicité.

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Puis le bœuf meugla ; lui aussi avait compris la grave parole, et tous deux, ensuite, revinrent vers les seuils.

Personne, encore une fois, ne s'aperçut que Jô, la fille aux cheveux couleur de mûre, n'était pas dans la chambre. Le bel étranger passa le long- de la barrière; il semblait las dun grand voyage, et elle ne voyait pas ses yeux. Ils échangèrent un signe, et déjà il avait disparu : elle rentra tristement dans la maison.

Puis ce fut le second jour. L'aurore, comme avaient fait Koker et le bœuf, regarda par-dessus la haie et aperçut le bon ouvrier fauchant dans la profondeur du champ. Doucement elle secoua les jardins du ciel, et une pluie de roses ruissela jusqu'aux reins courbés de Leone. Toute Taire autour de lui sembla rose de son tranquille bonheur d'amour. Et comme arrivaient les aoûterons, il entendit meugler aux limites le beau taureau roux, car cette nuit-là, le grand Pol prudemment avait évité de s'attarder sous les tonnelles. Dans le clair matin, lui et ses hommes furieusement ramaient à travers la ségalaie. De loin, Leone les entendit rire et souffler comme

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le vent dans la tuyère du forgeron. Et, encore une fois, il mit sa confiance dans la main invisible. (( Avec l'aide de Dieu, je serai le premier, » se dit-il. Et il allait sans hâte, gardant la peau étanche sous la toile bise. Tout le jour, dans les airs blonds, chanta la chanson de la faucille et de l'été.

Cependant quelquefois, d'un horizon à l'autre, à travers la plaine enflammée, tous deux s'affrontaient. La chance un instant parut balancer; d'une force merveilleuse, le beau géant brassait les céréales touffues. Rien qu'en unf heure, il récupéra, dans la beauté de son élan, les territoires perdus. Comme un roi dépossédé et qui, à marches forcées, fait avancer ses trophées, il sarcageait l'étendue. Mais un héros furieux dérange l'harmonie éternelle. Nul exploit tardif ne prévaut sur le cours régulier d'un labeur acheminé à ses fins.

Vers le soir, approchant du terme, le patient Leone enfin se dit avec certitude : c J'entrerai dans le cœur de Griet comme j'entrai en ce champ, la faucille au poing. » Et, encore une fois, elle vient regarder par-dessus la haie. Elle lui dit :

— Maintenant c'est • toi qui me passeras la bague au doigt. Aussi bien je n' aurais pu aimer cet homme vain.

- Koker arrive un peu après et il parle gravement au bœuf, derrière lui :

— Vois-tu, ami Jean, celui-là saura rayer la terre au temps des labours, aussi sagement qu'il en fit tomber les épis.

L'aire a perdu sa moelleuse toison et elle est pareille à un troupeau de moutons après que la laine à gros flocons est tombée sous les ciseaux.

11 dit à Leone :

— A présent il te faudra gerber le seigle et botteler les moyettes, et ensuite tu les ameulonneras. Ainsi l'œuvre sera accompli.

— Avec l'aide de Dieu, je le ferai, répond le fils du bel été.

Déjà les tâcherons ont commencé de dresser par lignes parallèles, les gerbes fuselées et chevelues.

Ensemble ils rentrent dansla maison. Le jeune homme roux n'est pas .venu jtendre "son verre, tandis que la belle Griete incline la cruche de bière amère. Dans sa rancune, il a fui vers les

tonnelles. 11 crie a qui veut l'entendre qu'il aura fini d'ameulonner avant le gars au sang de lait caillé. « Une gerbe de blé, disait malicieusement Koker. et toute la grange est remplie. » Et tout ;i coup , ils ont cherché vainement cette Jô aux veux clandestins.

— Jô! Jô!

Elle n'a pas répondu. Comme les autres soirs, l'étranaer s'est arrêté devant la barrière. Il a fait un signe et elle a franchi la clôture. Ensemble ils sont allés sur le chemin. Quand, au bout d'un peu de temps, rentre Jô, elle a les yeux rouges d'avoir pleuré.

— Qu'as-tu fait de ton beau ruban bleu, petite Jô? lui demande son père.

Elle répond :

— Je l'ai perdu sur le chemin.

De nouveau, elle se met à pleurer. Et ensuite, tristement, elle va vers son lit. Personne ne sait que l'étranger est venu et ce qu'ils se sont dit.

Le troisième jour se lève sur la moisson. Maintenant qu'ils ont vu que Koker abattait ses seigles, les voisins ont fait comme lui. car Koker

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connaît les signes; et toute la campagne vibre de chants et de faucilles. L'un après l'autre tombent les champs, comme des murs dans un incendie. Autour du geste des faucheurs bouillonne un fleuve aux écumes d'épis mûrs. Lame du pain en efflux blonds, en odeur de vie monte vers le soleil, père des races. Leone et ses auxiliaires achèvent de ratisser les éteules, dressent les cônes d'or et d'argent ; et les moyettes, par rangs symétriques, flambent comme les hauts cierges que les petits enfants de chœur allument à Pâques devant Tautel. Ils ne font là qu'un élémentaire et humble devoir, une chose simple comme eux-mêmes, et elle s'accorde au cours des heures : ils ignorent qu'elle a la beauté grave d'un rite rehgieux. Le ciel et les étoiles et la parabole des jours d'abord furent nécessaires pour mûrir le petit épi; la charrue se conforma à l'ellipse solaire et ensuite le semeur sema dans le froid octobre : et tout le zodiaque, toutes les conjonctions de Tunivers sont dans l'épi enfin germé, comme dans un symbole.

Et voici que Leone et les aides ont accompli les rythmes, ouvriers obscurs de l'ordre divin.

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Aucun ne lève un front orgueilleux vers le soleil. < ependant ils firent un geste d'éternité ; ce ^este a retenti à travers les mondes. Ils ont pris leur part de Tœuvre de vie, comme les lunes et les saisons. Et ils sont nus et simples, ils ne savent pas ce qu'ils ont fait.

Vers la fin du jour, tout le champ est debout comme une ville aux pavillons brandis, comme une armée aux tentes de lins et de soies écartâtes. Et le grand Pol, dans sa colère, n'a plus reparu sous les chênes. Griete appelle sou ami par-dessus la haie et il entre dans la maison •mme le chef promis à la tribu future. Maintenant il viendra rompre, chaque dimanche, le pain moissonné avec Koker et les filles de sa race. Puis, il emmènera Griete sous le verger, et ils marcheront unis, la main dans la main, sous l'œil du vi«^ux bœuf.

Jô, tandis qu'ils devisent, est allée vers la barrière. Elle est partie sur le chemin avec l'étranger. Personne, encore une fois, ne les a vus. Et quand elle rentre, elle a les yeux clairs comme si elle avait quitté le paradis. <( Une gerbe de blé )>, commençait à dire Koker... Mais

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il n'achève pas : il regarde avec confiance l'enfant; il lui dit seulement :

— Qu'as-tu fait de la belle épingle qui retenait tes cheveux, petite Jô?

Elle répond :

— Je l'ai donnée à un pauvre sur le chemin. Et elle ne cesse pas de rire et regarde briller

la lune dans le miroir.

Pendant des jours, ensuite, la terre se reposa; il nest prudent ni d'ameulonner, ni d'engranger avant que le grain ait jeté ses feux. Le chaume ainsi épuise sa dernière verdeur. Leone, pendant ce temps, en bon fils, sous la lune pleine, faucha le champ de sa mère. Celui-ci borde la rivière; il a le quart à peine de la ségalaie de Koker, car peu de grain suffit au pain de la veuve. Et chaque soir, après l'ouvrée, ayant moissonné jusqu'aux limites, il venait un instant s'asseoir à la table de Koker. Or, le dernier soir, il apprit que le vicaire avait poussé la barrière dans l'après-midi; il était entré au jardin, et Jô, parmi les perches, cueillait les haricots. Elle seule aurait pu dire pourquoi le vicaire est venu, et elle ne Ta pas dit.

Cet ancien ami de Koker, lentement, avait marché par les allées, le long des plants d'oignons, de céleris, de poireaux, de salsifis et de choux. 11 avait dit :

— Bonjour, Jô.

Et il n'avait plus eu l'air de s'occuper d'elle.

En touffes généreuses, les flox odorant la cire mûre, les œillets poivrés d'une senteur de girofle, les violents et vireux soucis, les résédas au fleur de vétiver et toutes les essences parfumées de l'août se mêlaient aux relents puissants des plantes ménagères. Et il y avait là aussi des pavots dont les coques sèches bruissaient au vent, d'un son léger de grains d'anis.

Le vicaire, son bréviaire sous le bras, s'était mis à respirer d'abord les plantes aromatiques et il avait le visage grave, comme au confessionnal. Ensuite, il avait arraché les pavots et, seulement alors, il était revenu vers Jô, disant :

— Il n'est pas bon que dans un jardin les bonnes essences soient étouffées par les autres. Il y a toujours quelqu'un qui passe derrière la

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barrière et jette la graine mauvaise dans les jardins. Il suffit d'une gousse de pavot pour infester la bonne terre d'un champ. Or, le pavot est symbole de lâcheté et d'indolence, et un jardin est comme une âme oîi Dieu mit les pensées honnêtes et oii le diable sema les pensées coupables.

En parlant ainsi, il la regardait avec une douce autorité. L'enfant eut si peur qu'elle la'ssa tomber sa manne de haricots. Et, ensuite, il rouvrit son bréviaire et n'en alla.

Ce soir-là, Jô ne vint pas à la barrière.

Le moût des sèves rapidement tarit. Comme Taugura Koker, homme simple aux yeux lucides, la lune fit des nuits fraîches et claires; et puis le jour se levait, égal, dans les airs vermeils.

Leone, un matin, entra donc dans le champ, et une vapeur d'argent, la sueur de la terre, dé-, croissait à la pointe des arbres. Les dmix tâcherons étaient avec lui; ils portaient sur l'épaule les fourches de bois. Et Koker ni le bœuf n'étaient venus regarder par-dessus la haie. Koker avait appelé le bœuf par son nom comme un serviteur; le bœuf, à pas graves, s'était avancé,

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et riiomme lui avait passé la chevêtre et il l'avait attelé à la plus grande des deux charrettes. Ensuite, le bœuf tira. et. à leur tour, ils entrèrent dans le champ. Koker marchait à côté du bœuf; tous deux avaient le même pas. Les roues étaient hautes et légères, graissées d'oing; elles tournaient parmi la géométrie des hautes gerbes comme à travers des avenues. Les pasteurs des âges peut-être aussi avaient connu ce char élémentaire, car les choses de la terre sont éternelles comme la terre elle-même.

Leone grimpa entre le? ridelles, et les hommes, à mesure, lui passaient les belles gerbes brillantes. Celles-ci ressemblaient à des vierges parées de tuniques roses et déchevelées qu'un ravisseur emporte loin de la contrée natale.

Quand, dans le champ nu. la charge fut haute comme un mont, Koker dit au bœuf :

— Et va donc ! ami Jean.

Le bœuf s'arc-bouta. donnant à droite et à gauche de brusques coups de tête ; et, d'abord, il ne put ébranler les roues. Mais Koker le flatta de la main et il lui parlait doucement, comme à un frère. Jean fléchit le- genoux et, tendant

les muscles, d'un puissant effort il enleva l'attelée. Et ensuite facilement il la menait du côté de la haie.

Or, Koker avait dit à Leone :

— C'est ici que tu construiras les meules.

11 commença donc à ranger circulairement les gerbes en les posant Tune à côté de l'autre, de façon que les épis fussent au centre, comme le moyeu d'une roue. Un des tâcherons passait les gerbes, un autre les recevait, à la pointe de la fourche, debout sur le char. Leurs gestes étaient réguliers et cadencés; constamment, l'homme piquait la fourche dans le tas immense, l'autre levait les bras et faisait virevolter la gerbe, les barbes tournées vers Leone ; et puis celui-ci se baissait, les aboutait toutes concentriquement ; et à trois ils avaient l'air d'un même homme accomplissant trois mouvements successifs.

Ainsi monta la première meule : à mesure elle s'évasait: Leone imbriqua ses gerbes comme un couvreur pose ses tuiles par-dessus les chantignolles. Vers le soir, la meule fut semblable à une maison ronde, recouverte de son toit.

A l'heure de la lune, Koker vint vers la haie

et il se réjouit, car Leone s'était révélé adroit dans l'art d'ameulonner.

Le jour après celui-là, les hommes, comme la veille, entrèrent dans le champ ; Jean lira l'attelée; et la seconde meule se dressa à c<»té de l'autre, pareille en dimension.

Avec les jours, trois meules plus petites s'ajoutèrent aux grandes. Ensemble, elles ressemblaient à une famille, avec le père et la mère et les enfants, par rang de taille. Ceux-ci, sous la houppe de paille qui servait à l'écoulement des eaux, paraissaient cimes d'un bourrelet.

Or, tandis que Leone achevait le dernier cône; planté droit parmi les chaumes, il vit la terre petite sous lui, et les chemins, comme des rubans d'argent, s'en allaient vers les extrémités du monde. Alors, le Simple s'exalta en soimême; il pensa: « Ainsi, avec l'aide de Dieu, j'édifierai ma race et je lui ferai un toit solide. Et à deux, ma chère Griete et moi, nous aurons des enfants dont la lignée -se perpétuera à travers les âges. »

Griete, étant arrivée, à son tour admira la beauté de la construction; les parois en étaient

unies comme le bousillage d'un mur, et telle meule, étant la plus petite, avait été faite avec le plus d'amour, car Leone avait pensé au premier enfant. Maintenant, le bœuf tranquillement pâturait dans le verger.

Ce fut le dernier soir.

Le champ s'était rempli de femmes et d'enfants ; tous ensemble courbés, la main tendue vers les épis tombés, glanaient à travers les éteules. Entre elles, les filles se disaient :

— Lequel à présent fauchera les seigles sous les chênes, puisque le jeune homme roux est parti et n'est plus revenu? Sûrement ce sera celui auquel Jô sera promise.

Et là-dessus toutes riaient, pensant à l'étranger qui passait, le soir, devant la barrière. Leone alla vers le maître et lui dit en riant :

— Si seulement notre père consentait à me payer le salaire promis au grand Pol, j'achèverais l'ouvrage. L'argent servirait à nous mettre en ménage.

L'accord aussitôt fut conclu. Et comme il l'avait dit, Leone, aidé des hommes, faucha le reste du champ et ensuite ils engrangèrent.

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