PAIN
La lune, vers ce temps, commença de se voiler: à mesure un peu plus elle s'était arrondie dans les soirs; maintenant, elle déclinait, redevenue un mince segment à Thorizon, selon la loi qui fait la vieillesse semblable à l'enfance. Et d'autres lunes naîtraient intiniment ; mais celle-là déjà était révolue, car, comme le bœuf et la terre, elle avait travaillé dans le mystère à l'œuvre bénie du pain.
Le soir, donc, où le bœuf ramena le dernier char, les aoûterons et les enfants des aoûterons s'assemblèrent devant le seuil, et ensemble ils chantaient selon la mode naïve des campagnes :
Mangerons-nous, ce soir, du riz au lait? Boirons-nous, ce soir, la rasade de bière fraîciie?
Et chaque fois, d'une voix prolongée qui letentissait dans l'horizon, ils continuaient l'antique refrain :
Nous avons faim et soif comme le champ.
Ainsi les aïeux et les pères des aïeux et les aïeux de ceux-là jusqu'aux confins des âges, <ivaient dit les dieux cléments et la joie des fructifications accomplies, car les choses de la
terre sont éternelles comme la terre elle-même. Et les paroles, en apparence grossières, ont un sens caché qui les fait belles devant l'Univers. Or, par les portes, venait jusqu'à eux l'odeur du riz et de la bière. Près de la table, Leone tenait dans ses mains les mains de Griete. Et, une dernière fois, Koker dit :
— Une gerbe de blé, et toute la grange est remplie.
Gomme il riait, tourné vers eux, ils soupçonnèrent que, cette fois, l'adage avait une signification mystérieuse. Et ils se mirent à rire aussi, rapportant à celle-ci ce blé des races qu'ils allaient semer et qui remplirait la maison. Alors, le bœuf ami, comme un vieux parent qui prend sa part de la joie commune, meugla longuement sous les arbres du verger. Cependant Jô n'était plus là. Le bel étranger, comme les autres soirs, avait passé devant la barrière. 11 lui avait fait un signe, elle l'avait suivi sur le chemin. Et ils étaient partis tourner ensemble sur les chevaux de bois, très loin.
DERRIÈRE UNE FENÊTRE
DERRIÈRE UNE FENETRE
Dans cette petite ville de province, au bord d'un trottoir qui longeait la rue des Huit Béatitudes, il y avait une jeune fille qui, tous les jours , faisait de la tapisserie contre la fenêtre.
C'était une jeune fille comme on se figure toutes les jeunes filles de la province, un peu triste, les yeux lents et résignés. Toutes, après être sorties de pension, se mettent ainsi contre la fenêtre et travaillent à une chose qu'on ne sait pas, en regardant le bout de la rue. Toutes ont Tair d'attendre quelqu'un qui doit venir: les mois suivent les mois; quelquefois, avec des âmes naïves d'enfance, elle deviennent ainsi très vieilles et ne cessent pas de regarder le coté de la rue par où ne viendra jamais celui pour qui. depuis tant de temps, elles font là
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cette chose. Les petites villes doucement le& embaument dans leur puéril geste éternel, et elles-mêmes, en remuant les mains, ont l'air de tisser fil à fil leurs suaires.
Celle-ci s'appelait Yeta; une ancienne chlorose lui avait laissé aux tempes la pâleur légèrement bleue des très fines porcelaines. Elle n'était ni jolie, ni laide; elle avait plutôt cette absence de fraîcheur des fleurs derrière une vitre. Elle aussi, comme une petite fève dans un pot de terre près d'un store, avait poussé à la vie derrière les vitres de la fenêtre. Elle se fanait là lentement, avec des yeux couleur d'abeille, d'un or éteint sous ses sourcils de lin.
Moi, je connaissais cette Yeta comme tout le monde se connaît dans les petites villes. Elle portait autrefois une longue tresse qui lui battait le dos et qu'elle nouait d'un ruban bleu. Sa mère, toute enfant, l'avait consacrée à la Vierge : et G était une si triste chose : elle semblait devoir demeurer toujours fidèle à cette consécration. Elle était alors une mince petite fille qu'une vieille servante menait en classe ; elle avait des pantalons trop longs, peut-être elle continua de«
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puis à les porlcr trop longs, n ayant pas de raison pour les porter plus courts.
Nous nous croisions dans la rue où étaient son école et la mienne, et jamais nous ne nous sommes dit bonjour; j'avais plutôt l'envie de la tirer par sa tresse. L'n inavouable sentiment d'antipathie pour cette tresse blonde, forsée en corde, m'eût rendu désirable de la secouer comme la sonnette qu'à la tombée de la nuit, nous tirions à la porte du vieux Pépé, Tépicier de la rue.
Mon Dieu, petite Yeta, qu avez-vous fait de vos beaux cheveux blonds d'alors? Le soir, devant le miroir, avant de dire votre prière, peut-être vous les prenez entre vos mains avec simplicité, comme la petite fille que vous êtes restée sous vos vingt-neuf ans. Vous les divisez et ensuite les tressez, et il n'y a personne pour se mettre amoureusement cette grosse tresse au cou. 0 Yeta! est-ce que, quelquefois, vous ne les prenez pas aussi à pleines poignées, comme cela, et ne les ouvrez pas comme un rideau d'or en pensant à quelqu'un qui n'est pas encore
venu?
Voilà une idée qui ne m'a jamais quitté tout à
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fait. Je n'aurais eu qu'à pousser la porte ; j'aurais un peu de temps causé avec sa mère, et puis, après des mois à chuchoter ensemble, dans l'ombre du jardin, de douces choses, je serais entré dans la petite chambre oii il y a un petit lit aux rideaux blancs, d'un blanc comme les cornettes des petites femmes à bon Dieu des Béguinages. Ahî Ye'a, c'eût été si amusant de défaire Tun aprè^ l'autre les nœuds de cette grosse tresse jaune !
Une fois, longtemps après, je revins dans la petite ville. Yeta. à présent, était à la fenêtre, tirant ses aiguillées de soie avec ses longues mains pâles, derrière le rideau soulevé. Je n'ai jamais pu savoir ce qu'elle brodait, des fleurs, des oiseaux, peut-être une tête de chien. Trouver le soir, en rentrant, sur la descente de ht, de belles pantoufles avec cette tête de cliienî C'était là, après tout, un rêve comme tous les rêves.
Et puis, encore une fois, du temps passa. A chaque retour je la voyais, près de la fenêtre, penchée sur sa tapisserie. Il lui arrivait de lever la tête et elle regardait longtemps trembler une Hîique ou reluire un pavé ou briller une paille, dans la rue. Doucement me vint le sentimenl.
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que personne jamais ne connaîtrait le plaisir de descendre Tescalier, à petits pas oii chaque îo\< s'avance une tête de chien, comme un vrai chien qui veut vous lécher la main. Un cœur simple, point par point, met son obscur espoir de bonheur dans un travail léger comme la vie et. ensuite, c'est la mort qui vient et fait le dernier point. Pourquoi, Yeta, n'ai-je plus cessé de penser au petit visage recroquevillé que tu aurais dans les draps, entre les cierges? La vieille servante, avec ses gros doigts, a natté tes cheveux, et maintenant, elle est là, près du lit, chassant une mouche qui no s'en va pas.
En passant sur le trottoir, j'apercevais la pendule et les candélabres contre la glace à bordure d'or de la cheminée. Un portrait de vieil homme blond pendait au mur, le père ou le grand-père, car Thabit à grands parements était suranné. Une véranda ouvrait sur l'automne frais du jardin. Dans un bocal de verre, avec de gros yeux et de petits coups de queue, s'anémiaient de tristes poissons. Quelquefois, un" dame à lunettes lisait dans un fauteuil.
L'hiver filait ses neiges et Yeta, avec sa nuqn"
inclinée sur laquelle pleuvait un pauvre jour, toujours faisait le même geste d'ajouter quelque chose à sa tapisserie. A peine on voyait encore la pendule et les candélabres ; la chambre s'enfonçait dans un crépuscule maussade. Bon Dieu ! pensais-je, quel soin inutile elle prend là, puisque aussi bien jamais personne ne viendra ! Encore une fois, par les verts chemins du printemps, à pas fleuris arrivait Tété. Alors les maisons fermaient leurs volets: une arande solitude tombait sur la rue, le silence des rues où tout le monde est parti pour la campagne.
Il n'y avait plus devant la maison qu'un vieux loiis qui gardât les apparences de la vie. Trois fois le jour, une personne un peu ridicule, coiffée en papillotes, et dont le peignoir élimé avait une usure d'ancien châle des Indes, ouvrait la porte à un petit toutou rouvieux. Cette bête, après avo'r un peu de temps flairé le bord du trottoir, fai^iit péniblement sa crotte, et ensuite elle le rappelait câlinement :
— Chéri! viens, petit chéri!
L;. pendule sonnait exactement l'heure de cette hiiiii])le misère quotidienne. Une clarté diaphane
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vaporisait les buissons de roses du jardin. Avec de gros yeux et de petits coups de queue les poissons se cognaient au verre du bocal. Si le toutou tardait à descendre à la rue, Yeta devait éprouver une légère inquiétude. Est-ce qu'il était arrivé du mal à Chéri? Est-ce que la vieille personne était malade? C'étaient là des choses qui suffisaient à occuper sa petite vie solitaire.
Au cœur chaud de l'été, Yeta, brodant près de la fenêtre close, était pour moi une pensée lourde. Je l'aimais surtout tendrement les après-midi d'orage, quand une musique de régiment jouait la Favorite dans le kiosque du Parc. L'ai-je aimée vraiment d'un peu d'amour ou fut-elle seulement un prétexte au tourment vagué de ne point connaître l'amour? Je vivais si tristement dans cette ville, avec mon cœur gonflé dans mes mains.
Pourquoi n'aurais-tu pas été triste comme moi, Yeta, toi qui avais un jeune sang sous tes petites mamelles? Ta vie sourdement tressaillait; un flot de vie montait et ensuite ne s'épuisait pas tout de suite, un flot comme une petite rivière près des remparts, après les grandes pluies de la fin de l'été. La nuit, quelquefois, tu criais, appe-
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lant quelqu'un qui ne le répondait pas. C'est une douce chose pour moi de penser que tu avais fini par lever la tête quand je passais.
Voilà, oui, j'aurais voulu aller à toi et te dire : « Je suis ta vie, je suis celui pour qui tu as crié la nuit. » El puis, on ne sait plus ce qu'on a pensé faire le moment d'avant. Demande-le à la lune et aux bateaux qui vont vers la mer. Yeta, cependant, toujours regardait là-bas, au bout de la rue. Moi ou un autre? Qui aurait pu le dire ? Reg-ardait-elle seulement quelque chose ?
Le vent chaud de l'été mollement soufflait dans les platanes de la place. Une vieille femme, vers le soir, passait, criant : « Des crevettes ! Des crevettes ! » Je me figure qu'il y a des jours 011^ doucement, elle pleurait entre ses doigts, entendant toujours ce même cri comme une mouette quand il va faire un gros temps. Yeta! Yetal Quelle étrange idée avait eue ta mère de te consacrer à la Vierge, avec le petit ruban bleu qui nouait ta tresse !
Un matin de l'hiver je suis parti. Je ne suis plus revenu dans cette petite ville.
A iV™^ Charles Vander Stappen.
Blankenberghe, samedi soir.
J'ai là, sous mes fenêtres, le petit port. Les barques, une à une, sont rentrées. Elles étaient parties, mercredi, avec la marée : leurs voiles couleur de vase et de goudron passaient comme les bannières d'une procession. Maintenant, elles s'alignent le long de la petite estacade, lourdes, avec des chocs sourds contre les vieux pilotis gras de varechs. Il y en a trente-deux : il en est resté deux qui ne sont pas revenues.
Les hommes, d'abord, ont vidé la cale; à la poulie on hissait les mannes de poisson ; mais la
pêche a maigrement donné: les plus heureux n'ont fait que trois mannes. A chaque barque qui rentrait, le port s'animait d'un rabotement régulier de grosses bottes. C'étaient les pêcheurs qui transportaient la marée. Deux par deux, droits sous la charge, les paniers suspendus à un pieu qu'ils portaient en travers des épaules, ils s'éloignaient, un surcot de toile grise par-dessus les vareuses, leurs grandes mains rouges ballant au bout des bras. On cessait ensuite d'entendre leur pas rythmé. Des femmes, des mères un instant apparaissaient, des visages sans beauté, rongés par l'air salin, flétris d'anémie. Elles traînaient leurs sabots jusqu'au quai, les mains sous leur tablier, avec ce geste de cacher quelque chose qu'ont les humbles et les pauvres. Le mari, le fils, de dessous le sudoit, faisait un petit signe de tête sans parler. Le vent de la mer emporte les paroles. Et les bonnes femmes s'en allaient, elles aussi, sans rien dire : leurs sabots à petits claquements décroissaient dans les venelles au bout du port. On s'était retrouvé, la mer avait rendu ceux qui étaient partis, cela suffisait. Ensuite, le silence recommençait: il n'y avait plus, sur
les bateaux, que le ploc des seaux d'eau lavant les traces de la pêche.
Les voiles, à présent, gisent roulées autour des vergues, en travers de la barque. Les câbles et les cordages, usés par places, détorsés, chevelus comme de Tétoupe, ont l'air d'énormes congres endormis. On a vidé le chaudron où, pendant le retour, cuisaient dans Teau de mer les crevettes. Le massif creuset de fonte sur quatre pieds, maintenu par des fils de fer contre le rouf et qui fumait comme une grosse bouffarde dans les embruns, a cessé de ronfler aux prises d'air du large. Le dernier bateau évacué et passé à Teau, on n'entend plus venir qu'une fois ou deux les grandes bottes. Mais les deux barques en retard, décidément, ne rentrent pas; sans doute, ce sera pour cette nuit. Les grandes bottes, après avoir regardé au loin, s*en vont deux par deux. Alors le petit havre tombe à l'isolement.
Tous les « matrosen » sont partis se faire raser chez le barbier. Ensuite ils passeront leurs vestes de drap bleu et leurs chemises de dimanche et, les mains dans les poches de leurs larges
braies, les cheveux en tirebouchons sur leurs oreilles percées de bélières, ils iront, du haut de la digue, regarder la mer pour leur plaisir. Leurs yeux ont des matités d'étain, ils sont froids et gris comme les houles du Nord. Quelquefois l'un deux, de la tête ou des épaules, désigne l'horizon et dit un mot bref. Les autres ne répondent pas, ayant désappris la parole. L'après-midi s'achève ainsi. Dans le port les barques, à mesure que descend la marée, s'enfoncent et tirent sur leurs amarres. Toutes ensemble, par longues houles, avec leurs mâts qui saluent, dansent au reflux.
Je ne les aperçois plus qu'à mi-màts, en contrebas de la digue. Et cela baisse encore, cela n'est plus qu'une pauvre petite marine qui sombre dans le soir avec le regret de la mer repartie. Maintenant, une tristesse lourde s'abat sur les barques; leurs bouts de mâts se découpent en noir sur les petites maisons jaunes du quartier des pêcheurs. Les deux barques attendues ne sont pas revenues. Sans doute, ce sera pour demain, à pointe d'aube. Et il arrive quelquefois du fon(î des venelles une femme, une pauvre figure de
misère, qui regarde au loin dans la nuit, fait le' signe de la croix et puis s'en retourne. C'est bien la mort du jour cette fois : on n'aperçoit plus rien, on n'entend plus que le grincement des poulies en haut des mâts et, tout là-bas, passé le chenal, la mer.
Dimanche matin.
Les cloches sonnent l'office dominical : elles arrivent du fond de la campagne, à travers le brouillard gris. Une ronfle plus haut, celle de l'église de la ville, comme une voix de doyen parmi les diacres. Baoum Baoum ! Elles pénètrent au fond des petites chambres, dans les maisons des pêcheurs grandes comme des boites à poupées. Par delà le port, ce sont des rues entières de ces pauvres maisons, toutes sans étage, rien qu'une porte et une fenêtre, basses l'une et l'autre sous un toit de tuiles d'un rouge cuit, à pans coupés, et où la saillie d'une lucarne simule l'avancée d'une proue. Toutes sont badigeonnées en jaune, la porte et les volets verts, avec des guipures aux vitres, un humble luxe de rideaux relevés par
des nœuds de couleur et çà et là laissant voir un coin de boutique à chandelles et à sucreries, ailleurs le bahut, le lit et le berceau. Mais surtout les toits, en leur profil de pagode, sous leurs tuiles sang de bœuf rejointoyées de chaux blanche, amusent Tœil d'un air de gaufriers poudrés de sucre. On a écuré les planchers^ lavé les vitres, torchonné le mince liseré de cailloux qui sert de trottoir. Tout reluit d'une clarté de bonne conscience; c'est bien le dimanche des besogneux qui n'ont qu'un jour pour changer de linge et nettoyer le logis.
Malgré l'appel des cloches, les portes paresseusement restent closes, ces portes qui, durant la semaine, une fois Thomme parti pour la mer, ne se ferment plus en attendant qu'il revienne. Elles semblent jalousement sceller la sécurité et la paix intérieures. Il y a là de bonnes vieilles qui, le moulin à café entre leurs genoux, broient la graine et ne veulent pas que leur fils se lève avant que l'eau ait passé sur le chausson. Il y a aussi d'amoureuses femmes aux bras en lianes autour du sommeil attardé d'un jeune mari. Mais les cloches vont recommencer tout à l'heure ;
il faudra bien les entendre. Alors un à un s'ouvrent les huis, les beaux gas aux cheveux bouclés et aux bélières dor s'en viennent jusqu'au bout de la rue regarder le ciel qu'il fait sur le port. Et ensuite, par petits groupes, la veste de velours ou de gros drap par-dessus le gensey, lentement ils remontent vers l'église.
Jusqu'après midi, le petit havre reste silencieux. La tristesse des pauvres barques délaissées gémit dans le grincement des amarres et le hiement des mâts balancés par le flux. Quelquefois, il passe le cri comme une plainte d'un courlis ou le sifflement d'une mouette. Maintenant, le brouillard s'est levé, un soleil dur crible l'eau, le vent rudoie l'ennui des vieilles coques. Loin de la grande aventure des flots, dans le sommeil berceur du port, elles ont un air de captivité et d'exil : la pointe des mats semble regarder la mer avec regret. Leurs grandes ailes de goélands abattues avec les voiles, ce ne sont plus que de lourds sabots, les primitives charpentes ménapiennes, aux nervures comme des côtes, aux ais puissants taillés dans le cœur des grands ormes. Et c'est dimanche pour leurtaciturnité rechignée
de boîtes à musiques que la mer fait chanter, comme c'est dimanche pour Tâme du matelot, perdue toute morte au vide des nostalgies. Elles sont trente-deux : ily en a toujours deux qui manquent; pourtant ces deux-là étaient parties en même temps que les autres; elles ne sont pas rentrées, personne ne peut dire ce qu'elles sont devenues.
Deuxmaisons, parleurs vitres claires, toujours regardent au fond de la rue. Les femmes, autour de leur bol de café, ont des bouches sérieuses et qui remuent en dedans comme si elles priaient. Par moments, une aïeule, un antique visage gris se lève, va vers la porte et puis revient s'asseoir. Aucune d'elles ne pleure, elles sont faites aux attentes anxieuses, et pourtant nulle d'elles n'est résignée : le sel a cristallisé leurs larmes, celles-ci ne savent plus se fondre. Tout à l'heure elles s'en iront, avec leur traînement de sabots, jusqu'au musoir, elles mettront la main sur leurs yeux, le regard tourné vers la haute mer.
La nuit tombe, il flotte des vapeurs violettes autour du banderolement des petites flammes des mâts. Aux vitres des maisons, dans le noir
des rues, les lampes s'allument. Mais les deux maisons restent sans lumière : on entend battre les sabots des femmes toujours un peu plus loin vers Testacade. D'autres femmes de pêcheurs les ont rejointes; elles se tiennent serrées ensemble, leurs mains sous leurs tabliers, et elles ne parlent pas, elles qui aiment à bavarder le soir au seuil des portes. Pas une voile ne s'aperçoit au large; toutes les barques dansent aux eaux mortes du havre. C'est soir de dimanche sur la mer qui ronronne et lèche de ses écumes mousseuses les brisants. A l'horizon, sous les étoiles claires, d'instant en instant tourne le disque du pontonphare. Puis il s'effume un léger brouillard, l'eau et le ciel ne sont plus qu'un grand gouffre pâle. La plupart des femmes ont repris le chemin des maisons. Il ne reste qu'une vieille mère et une pauvre épouse, deux \isages sans expression, ternes comme cette nuit marine. Après une heure, elles s'en vont à leur tour; une plainte d'harmonica, douce et triste, s'évague d'un cabaret du port et grandit à mesure qu'elles se rapprochent. Les pécheurs, autour des tables, en buvant du genièvre, ont le même regard
dont ils regardent la mer. Alors la mère pense à son fils : les soirs de dimanche, pareillement, il allait au cabaret entendre la plainte mélodieuse de rharmonica. Et elle passe sa main à la peau de plie sèche sur ses paupières. Les vieilles rapprennent à pleurer plus vite que les jeunes.
Lundi matin.
Les deux barques ne sont pas rentrées. Les autres s'apprêtent à repartir. Tout à l'heure la mère et la jeune femme ont passé, elles allaient à Téglise. Toutes deux avaient revêtu la mante à capuche ; dessous, Tune portait sa robe des noces heureuses, à peine marquée d'usure, toute fraîche encore, l'autre un très ancien lainage vert ohve, d'une de ces couleurs fanées qui ne semblent faites que pour les aïeules. Lear piété naïve a réclamé les divines intercessions : au pied de Notre-Dame de Bon-Secours, deux cires propitiatoires achèvent de se consumer sur la herse. De nouveau elles repassent; elles vont maintenant s'asseoir dans la dune, sur le mamelon le plus haut. Elles attendront là le retour des deux barques. Reviendront-elles?
Elle a passé dans la nuit, cette Katia si bien en point. Qui aurait prévu ce malheur? Elle avait langui dès le matin: on l'avait portée au lit — leur grand lit neuf d'époux — et maintenant il ne reste plus qu'à reployer les draps d'amour. Oui, la pauvre petite belle s'est endormie et ne s'est plus réveillée.
— Katia, mon doux fruit d'été, cesse ce vilain jeu. Les charrettes sont déjà parties pour les champs. Ne sens-tu pas l'odeur du café qui recuit sur le feu? Ouvre tes yeux pour que la lumière du jour y entre comme en des miroirs!
11 baisait follement ses paupières froides, pleurant, l'appelant toujours : « Katia! ô ma Katia! » La terre, en février, sous les frimas, est ainsi insensible et pétrifiée. Alors, il
courait par la maison, s'arrachant les cheveux, et il criait :
— Ma Katia est morte !
La mère sanglotait doucement :
— Notre Katia nous a quittés ! notre Katia est morte ! Le Seigneur Dieu nous a repris celle qu'il nous avait donnée I
Là -haut, sous les rideaux mi-clos du lit, entre les chandelles qui brûlent à sa tête et à ses pieds, la taciturne épousée ne sait plus rien du jour ni de l'heure. Une femme est venue, qui depuis vingt-trois ans habille les morts; elle a pris entre ses doigts les longs cheveux de lin et de soie, elle les a torses, elle les a roulés en couronne au haut de la tête. Ensuite, la mère l'aidant, elle a dépouillé la gorge, les bras, la ceinture. Toujours plus la toile descendait; et une autre plus fine, la mieux tissée de la maison, à mesure la vêtait, tombait comme de la neige sur l'hiver de son jardin d'amour.
— C'est pitié, disait la femme, que si neuve encore, avec ses jolies petites mamelles sans lait, elle s'en aille pourrir sous les gazons I