‹ C'était l'étéChapitre 6 sur 18 · I.A MOFITE · texte numérisé non relu

I.A MOFITE

— Est-il possible, s«' lamentait la mère, qu»' tu aies raison en parlant ainsi? Ces petites mamelles étaient pour Tentant de mon enfant; mon enfont ne les verra plus, ces jolies fleurs de son été, ni aucun enfant. Elle nous a quittés, notre Katia. Et pourtant, vieille chienne lécheuse du sang des morts, tu as menti. Non, le Seigneur ne voudra pas que le ver fouille ces flancs sucrés comme du miel. Ma Katia! quand mon tour viendra et qu'on me descendra près de toi, jeté retrouverai toute rose et fraîche comme un radis!

Ensuite, sous les beaux linges lustrés, les mains priantes et croisées, elle ressembla à une petite mariée devant le prêtre, ou, la nuit de^ noces, faisant sa dernière prière de fille, avant que l'Élu, qui attend derrière la porte, ose entrer. Et l'Élu, en effet, sort ^n ce moment de <a maison; il va à Téglise, il détache la corde et sonne le glas; puis il ira creuser un trou en Xf^Yve ; — et à l'heure dite il se tiendra derrière la porte, il aidera les hommes à la porter au cimetière — le noir fossoyeur! Sur la chair d'ivoir»* h' feu drs bougies sème des roses vives,

94 C tTAlT L ETE...

pleure de rose? et chaudes larmes. Mais ni larmes, ni baisers ne remuent plus rien en cette' éternité.

— Ma Ratia, mon petit poulet, ah! ma Katia la mieux aimée, pourquoi m'as-tu quitté? Pourquoi ne m'as-tu pas attendu? Tu étais venue ici il y a quinze mois, tu nous étais venue riante, avec la joie de quelqu'un qui entend rester longtemps! Et voilà que tu es partie. La maison ne te plaisait donc plus, mon petit chardonneret infidèle ?

Ainsi, par les chambres et la cour, se désojp ce grand garçon robuste, — le rieur et luron Dirck. Un enfant, en le poussant, mettrait à terrr celui qui, de ses deux mains courbant la corne des bœufs les plus rétifs, les contraignait à manger la poussière. Sa force gît, sans moelles, aux bras inertes de la douce créature qui nr s'est pas réveillée.

Le prêtre aussi est venu par le bout du chemin. Il a dit If'S paroles; il a remis les péchés: il a oint avec les Saintes huiles. Et sur le seuil, en se retirant, il s'est rappelé l'humaine douleur.

— Mon fils, mon nieillour fils, à chacun sa croix (il lui avait pris la main et ensuite regarda du côté des pommiers). La pomme, par bonheur, donnera largement, cette année...

Des femmes, des voisines, on silence, les yeux humides, traversent le verger, défilant par l'escalier, alternent devant le lit les stations pitoyables. Quand elles redescendent, on entend des paroles basses et gémissantes. Ensuite, devant la large table, la vieille mère aux seins desséchés les convie à prendre un bol de café ; et toutes ensemble geignent aigrement :

— Notre Katia! elle n'avait pas sa pareille pour ravauder le linge, la douce créature ! Qu estce quils vont faire de nous, à présent que nous restons vivre sans notre chère Katia? 0 sainte Vierge ! La bonne Katia ne nous parlera plus!

Par les petites vitres vertes, quelquefois elles voient passer Dirck, les mains dans les poches, regardant du côté des fenêtres de la chambre, comme si, penchée sur l'appui, elle lui riait encore avec ses dents blanches comme des petits pépins en un fruit non mûr. Se pout-il que pas

96 c'était l'kté...

même son clair rire ne reste d'elle? pense-t-il. Et il considère la maison, la cour, le verger. Les pierres et les feuilles reluisent dans Tensoleilleraent de l'après-midi; sur les toits les palombes Yolètent et caracoulent; les passereaux se chamaillent dans le cerisier: le coq mène ses poules à travers les paillers. Et tout est comme si elle était encore là.

— Ma Katia est morte, se dit-il, et ces bêtes stupides vivent!

Il va dépendre son fusil, tne le coq et, de l'autre coup, abat trois moineaux dans le cerisier. Alors deux naseaux lui soufflent un vent tiède dans la nuque; il aperçoit en se retournant le poulain auquel elle aimait donner un peu de miche le matin. Et il lève la crosse pour l'assommer. Dans un an. il vaudra ses soixant^^ écus, pense-t-il. Il jette le fusil et se roule sur une moyette de foin.

A la tombée du jour, d^ux hommes traversent la cour, portant la bière sur leurs épaules. D'abord ils sortent les pieds de leurs sabots, cognent à la porte, et quand la mère leur a dit d'entrer, ils mettent bas leur faix et s'essuient

le front du rcv^TS de la main. Ils montent ensuite. L«' plus vieux dit :

— Il est en eliène de six ans. On en aurait lait tout aus>i bi^'U une barqut' ou un lit, baesine.

— Acliî Katial gémit Dirck, te verrai-je vraiment enfermer dans celte afTreuse caisse? Est-il possible que ton gentil corps douillet, à qui tant plaisaient les draps fins et les belles robes, demeure cloué là jusqu'au jour du Jugement?

Ils égalisent au fond les copeaux humides, puis s'en viennent au lit, et lun s'est placé vers le front, l'autre vers les orteils. Mais, au moment oii ils vont enlevt^r la morte :

— Arrière I crie Dirck. qui osera la toucher pendant que je suis là?

Il la baise sur les yeux, d'une bouche qui ne voudrait jamais se détacher. Puis il lui gliss«^ sous les reins ses deux mains toujours amoureuses; et le corps vient à lui, raide comme le pain que la pelle retire du four après la cuisson. Ensuite il la couche dans les copeaux : leurs rubans se tressent aux petites boucles qu'il mordillait à sa nuque.

— Maintenant c'est fini , dit-il en abaissant le couvercle. Quand même elle reviendrait, je ne croirais pas que c'est elle. Dors à jamais, belle Katia, mon amour!

Les hommes, ayant pris leurs marteaux, se mettent à enfoncer les clous, et à présent il regarde froidement : il ne sent pas leurs pointes fouiller en sa propre chair la peur de l'autre chair. Qu'elle demeure ou qu'on l'emporte, ce lui est un : il a accompli les devoirs.

— Notre Seigneur nous l'a retirée, se dit-il. que sa volonté soit faite !

Et il descend à la cour, surveille la rentrée des charrettes, jette le regard défiant du maître à l'étable et à l'écurie.

La nuit est tombée : sur les draps du lit tremblent et rougeoient les chandelles de la veillée. Alors il se laboure l'estomac avec les ongles, sentant l'horrible mal du vide subitement l'étreindre :

— La chienne! elle m'a planté là!

Sa colère passée, il n'éprouve plus qu'une peine sourde, infinie :

— Ah ! toujours son petit baiser sur ma

bouche, toujours son baiser me mord le cœur!

Tandis que les veilleuses montent renouveler les chandelles et prier autour du cercueil, il s'accroupit dans Tâtre, résigné. Il pense à la récolte, aux pommiers, à largent que lui rapporteront les veaux. Il espère finir fructueusement l'année.

Tout à coup, un grand bruit vient de la chambre, et il voit arriver les femmes secouant leurs bras devant elles, les barbes de leurs bonnets agitées comme des ailes d'oiseaux funestes.

— Ah! pense-t-il, quel malheur nouveau est survenu ?

Et il leur crie :

— Dites, le feu est-il à la chambre?

Mais les unes s'échappent en courant vers la cour, les autres se sont jetées sur des chaises, leurs mains à leurs oreilles ; et enfin, après un assez long temps, l'une d'elles lui répond :

— Elle a parlé !

Alors toutes celles qui sont là répètent avec des cris horribles :

— Elle a parlé! 0 ciel ! ô Dieu! Nous l'avons entendue parler!

JOO c'était 1, ÉTÉ...

— Sûrement, ces femmes sont démentes, se dit-il.

Il se lève, il monte les marches, il va jusqu'à 1b porte.

— Katia, ô Katia! leur as-tu parlé vraiment? Il s'effraie de sa voix, dans le grand silence,

et aucune autre ne lui répond. La chambre, immuablement mortuaire, s'assoupit dans la clarté des luminaires. Rien n'a bougé, et cependant il n'ose entrer. Du seuil, les yeux épars et larges, il scrute le cercueil, les cierges, les rideaux du lit. Sur le blanc du linge coulent les lumières; un reflet joue sur le bois verni, sur le bois qui à jamais enclôt sa chère Katia.

— Sans doute, se dit-il, Tartison forait l'armoire. Ma pauvre Katia s'en est allée vers le pays du jamais plus.

A cette idée, les larmes lui jaillissent des yeux, de nouveau il sent son cœur se fondre. Les femmes ont bousculé une chaise en fuyant ; l'une des chaises sur lesquelles pose le corps aussi a été dérangée. Il redresse celle-ci et relève l'autre, puis s'assied, la tête vide, les

paupièrt^s sèches et tarifas. Par la fenêtre entreclose, comme une rumeur de soies froissées entre le frisson de la nuit, le murmure des hauts peupliers balancés. Il ne pense plus qu'elle est morte, qu'elle dort entre ses quatre planches; il ne pense plus à elle; il ne sait plus penser. Soudain, un veau meugle dans l'étable ; un autre lui répond, et il entend aussi dans la cour les femmes se parler à voix basse en regardant les fenêtres. Pourquoi se rappelle-t-il, en un tel moment, qu'à la dernière foire, étant allé avec Katia dans un village voisin, il a vu sous une tente un veau à deux têtes?

— Pauvre Katia! A-t-elle ri, bon Dieu !

Et cette histoire ridicule finit par occuper son esprit: il ne peut plus songer à autre chose.

Oh! ohl oh! quelle chose incroyable que le bois puisse émettre un son pareil? Il s'est dressé, il se bouche les oreilles: il voudrait appeler. Et ensuite, il roule à genoux, les mains jointes :

— Katia. tu ne me ferais pas cette peine. Reste là où tu es, ma douce âme. Tu auras une messe et une autre messe encore. Je commanderai pour toi au menuisier une croix solide.

Î02 c'était l'été...

Ma îvatia, ne m'afflige pas. Si tu voulais ne pas être enfermée là, il était encore temps avant Tarrivée des hommes. Maintenant, qui croirait que tu puisses reparaître avec un visage vivant sur la terre? Le prêtre a dit sur toi les paroles. J'en aï autant d'ennui que toi, mon petit cœur sucré.

Mais encore une fois — oh î pour l'éternité ce bruit épouvantable en ses oreilles! — quelque chose remue sous les planches, — la vie a crié du fond de la mort.

Alors, il prend la caisse en ses bras et violeTnment la projette contre terre. Et les clous solides ont éclaté.

— 0 Dieu! Sainte Vierge! Notre fille est sortie du cercueil! clame derrière lui la mère qui, au choc du bois contre le plancher, sur les genoux a gravi l'escalier. Toutes les femmes ont déserté la maison; elles se signent là-bas sur le chemin. Avec ses vieilles mains elle caresse dévotement l'inerte chair, gémissant :

— Ah! Katia, mon doux petit trésor, si vraiment tu as crié, pourquoi ne rouvres-tu pas tes beaux yeux fermés? Reviens, mon ange sans ailes, mon gentil oiseau !

Tandis qu'à genoux ils sont là, soufflant sur les paupières, tous deux ont senti courir à leur peau un animal noir et velu et ensuite cela s'est perdu sous le lit.

— M'aide le Seigneur ! Son âme, pour nous visiter, a pris une forme diabolique!

Ainsi disant, Dirck s'est emparé d'un bâton.

— Oh! parle-lui plutôt benoitement, supplie la mère. Ne (^asse pas son âme si elle veut demeurer. C'était notre fille, notre amour. Elle n'a pu se résigner à quitter la maison oii pour elle a fleuri la joie.

Mais cet homme dur ne l'écoute plus. 11 s'est couché sur le carreau, il frappe à coups redoublés sous le lit.

— Ame damnée, tu ne rentreras plus dans tes entrailles pourries.

Maintenant seulement, il est sûr que sa Katia tant chère ne reviendra plus.

— Mère, apportez-moi le marteau et d'autres clous plus longs, et qui pour jamais lui clouent les os avec la vie I

Le vent chaud de l'été soufflait sur les chandelles.

sous LA LAMPE

Page 1