‹ C'était l'étéChapitre 7 sur 18 · SOLS LA LAMPE · texte numérisé non relu

SOLS LA LAMPE

A A/™« Léon Cladel.

La pendule sonne huit heures; puis un petit temps s'écoule.

— Déjà le quart, dit tout haut, dans le silence du petit salon, M"^® Miche, en achevant de ^ideT sur la table un panier de coutures, et aucune des deux n'est encore là !

Mais voilà que tinte le timbre; elle court à l'antichambre.

— Enfin I c'est donc vous, Mathilde! (Elle ouvre à une dame emmitouflée dans sa pelisse., un vieux et doux visage triste sous des bandeaux blancs.) Vraiment, vous passez un peu trop l'heure. Jamais nous n'aurons fini pour la Saint-

Nicolas. Et cette Denise qui ne vient pas non plusl Vous seriez-vous donné le mot?

— Excusez-moi, ma chère, je suis partie de chez moi à la demie... Mais, vous savez, il fait très glissant, on patine. Je crois bien que c'est un peu de verglas. Il n'y avait pas un chien à la rue.

La lampe, sous son haut abat-jour, vibr»comme un papillon d'or. Une flamme claire arrose le tapis à fond pâle broché de fleurs de soie. Le petit rond du verre danse au plafond. Sur le poêle qui ronfle grésillonne la bouilloire en cuivre. Une fine odeur de bergamote s'évapore des armoires. Le timbre tinte encore une fois.

— Ahî ahl c'est elle, s'écrient à la fois l»^s deux dames.

Mathilde, débarrassée de sa pelisse, aplatit de petits tapes de la main devant la glace ses bandeaux légèrement défaits.

— Mais entrez donc! Vous voici la dernier»'. Est -il permis de traîner ainsi? dit M"^ Miche à df'Ux beaux yeux un peu las. des yeux qui, pour un mal lent à s'en aller, ph-urèrent autrefois.

— Bonjour, ma chère. Bonjour, Mathilde.

Suis-je vraiment en retard? Oh! c'est que, voyez-

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VOUS, on a peine à marcher tant l'air est lourd... Ce sera sûrement le dégel pour demain.

— Le dégel? Ah! çà, Mathilde, que me parliez-vous de verglas? Ohî oh! vous avez toutes deux de singuliers tempéraments.

— Ah! soupire la dame aux bandeaux blancs, c'est que peut-être j'étais un peu perdue dans mes idées... J'ai cru tomber trois fois. Et... et... ajouta -t-elle timidement, pas de nouvelles, ma chère Denise?

— Oh! répondit celle-ci en souriant, je n'espèr<' plus rien... Non, c'est fmi... Jadis^ ça m'eût fendu le cœur; mais on se fait à tout... Même à cela... A cela, mon Dieu!

— Chacune de nous, ma chère, porte sa croix. N'est-il pas vrai, Félicité?

— Une croix... Hein? vous dites une croix, ma bonne? Ah! tenez, ne me parlez pas de cela... Vous savez, j'en ai beaucoup souffert,.. Après vingt ans, c'était encore tout vif en moi... Une plaie, une si grande plaie... Non, ne me parlez pas de croix, car alors je pense à la sienne, là-bas I... Il a neigé dessus, ces derniers jours.

Chacune a pris dans le las un ouvrage commencé en des soirs de semaines écoulées, en des soirs de vendredi comme celui-ci, sous la ;ampe. M'"^ Miche a mis ses lunettes; Mathilde îssure un pince-nez sur ses clairs yeux de vieille fille ; les beaux yeux las de Denise un insînnt errent au plafond, puis se posent sur une rhemise d'enfant qu elle assure, au moyen d'une épingle, à son genou.

Madame Miche, furetant parmi la table. — Voyons, avez-vous bien tout?... Voici vos flanelles, Mathilde... Moi, j'en suis toujours à ces petits tabliers. . . Dieu ! y ai-je déjà mis des aiguillées!... Et justement, mes engelures m'ont rei,mse depuis l'autre semaine... C'est à peine si je, puis plier le pouce.

Mathilde. — Vous n'auriez pas vu quelque part mon dé, ma chère?... Un peu de vaseline quelquefois... C'est vraiment fait exprès : voilà que je ne retrouve plus mon dé.

Madame Miche. — J'ai essayé de tout depuis qu'elles me reviennent tous les hivers... Les poireaux cuits, me disait-on... J'en fourrais plein mes gants de nuit... Ça ne m'a rien fait...

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