SOLS LA LAMPE
C'était dégoûtant, voilà tout. Mais ne bouscuh'z doDc pas la table comme cela, ma pauvre amie. Vous allez faire chavirer la lampe.
Mathilde. — Excusez-moi. Ahl le voilà, ce déî... Je n'ai jamais brillé par Tordre, vous savez. « M"*' Mathilde Béju. me disait ma maîtresse de pension, — figurez-vous que je suis tombée sur elle l'autre jour, ohl une toute vieille femme, j'ai dû me nommer, elle ne me reconnaissait pas — M^'*' Béju, c'est vraiment comm-e si un chat avait passé par votre pupitre; tout y est brouillé; vous m'écrirez cent fois : « Je n'ai pas d'ordre! » Ah bieni la pauvre femme! Rien n'a changé, hormis elle et moi. Elle pourrait ni»^ dire comme par le passé : c W^^ Mathilde Béju, vous m'écrirez cent fois : Je n'ai pas d'ordre. »
Madame Miche. — C'est vrai, vous étiez, ma chère, dans la classe en dessous... J'ai fini une année avant vous... Vous aviez une tête bouclée, il ne fallait vous mettre de papillotes, à vous... Et vos pantalons dépassaient vos jupes trop courtes... Maman me faisait tomber les. miens jusqu'à terre.
Mathilde, dolente, — Oui, des cheveux de
poupée tout blonds et bouclés. J'avais l'air d'im chardon en fleur... A présent, ils sont blancs... Ce matin, je me suis aperçu que ma dernière mèche grise était blanche comme les autres... Me voilà comme une grandnière qui n'aurait pas de petits-enfants (Ap7^és un temps). Ni même d'enfants.
Denise, laissant tomber son ouvrage. — Un enfant... Ahl un petit enfant qui dit papa, maman! Il IVût aimé... Nous serions encore ensemble.
Madame Miche. — Mesdames, le temps est à la pluie, à ce qu'il me semble... Si quelqu'un a ici le droit de pleurer, c'est bien moi... Mon pauvre Jules!... mon cher fils! Ah! vous êtes bien heureuses de ne pas savoir ce que c'est que d'être mère. On les met au monde tous les jours de la vie, et puis... et puis... Il aurait trente ans bientôt î
Mathilde. — Pardonnez-moi. ma pauvre amie. Je suis sotte aussi de vous rappeler de tels souvenirs.
Madame Miche. — Oh! Il est toujours avec moi. Le matin, je vais à son portrait, je l'em-
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brasse, il nie dit bonjour... Oh! il n'a jamais été plus près de moi. h' lai vu grandir en moi. Mon cœur aussi a grandi pour mieux le contenir... Et tenez, voyez comme il est beau... Il porte toute sa barbe comme son père... Les femmes en sont folles! Mon pauvre chéri! Il serait capitaine peut-être!
Mathilde. — Capitaine... Ah! je sais une vieille histoire...
Madame Miche. — Maintenant, il me faut travailler pour les enfants des autres... Ils sont là près de cent dans cette crèche, vous savez, cent pauvres petits! Et rien que quelques bonnes âmes comme nous pour leur venir en aide I... Où avez-vous mis le peloton de fil noir, ma chère Denise? Jai un voile sur les yeux. Je n'y vois plus. Nos six trousseaux seront bien peu de chose pour tant de misères.
Denise. — Mais il est là, ma chère, sous votre main... Voyons, en nous y mettant toutes trois, ne pourrions-nous arriver à sept?... J'en suis à ma dernière chemise.
Mathilde. — A sept?... sans doute. Oh! c'est une triste histoire.
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Demse, sou7Hant. — Nous avons déjà chacone deux enfants... Celui-ci serait l'enfant de la communauté. Avez-vous les ciseaux, ma chère? Nous le baptiserons Petit-Pierre.
Madame Miche, souriant aussi. — Petit-Pierre^ pourquoi pas? Avec mes deux Jules, petit Léon, petit Charles et les autres, ça nous ferait sept, en effet... En sommes-nous, des mamans! (Bon, la lampe qui filel) Eh bien! nous essaierons. Où en êtes-vous du petit Léon, ma bonne Mathilde ?
Mathilde. — Oh! j'avance... tout à l'heure j'aurai fini sa cinquième camisole. Oui, c'est une triste histoire, une histoire, voyez-vous... Personne ne la connaît que moi.
Madame Miche. — Attendez qu'auparavant je passe le thé, ma chère, l'eau bout... Le temps aussi de tiédir les brioches... Là, et maintenant serrez un peu vos coutures pour que je pose les tasses.
Denise. — Ne voulez-vous pas que je vous aide, ma bonne Félicité?
Madame Miche. — Je vous remercie... Voilà qui est fait. Prendrez-vous un peu de gelée de coing avec la brioche, mes chères?
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Denise. — Du coing? Oh! volontiers... C'était ce qu'il aimait le mieux... 11 y en avait toujours dans l'armoire. Et d'où vient-il, votre coing, -ans indiscrétion, ma bonne?
Madame Miche. — Mais de chez TépicitT du coin... Oh ! je ne voulais pas le dire... Du coin... il n'est pas cherché, celui-là. vous en conviendrez.
Mathilde. — Ce sont les meilleurs, comme dit M. le président Desronceraies. Ah! vous m'avez fait rire... Et cependant, je vous assure qu'en pensant à cette histoire, je n'ai pas le cœur à la gaieté.
Madame Miche. — Mais dites-nous-la donc, ma chère, cette histoire. Il y a assez de temps que vous tournez autour du pot, comme on dit.
Mathilde. — Oh! vous avez une façon de parler, ma bonne! Eh bien! voilà... Il s'agit d'une personne, — d'une personne qui alors n'était plus déjà très jeune... C'était, il y a longtemps, dans une ville oîi nous habitions, ma mère et moi... (Je vous assure que je ne vous aurais jamais rien dit si vous n'aviez parlé d'un capitaine, ma chère Félicité... J'étais un peu dis-
traite, je vivais dans mes idées, — oui. des souvenirs tristes, et tout à coup, je vous ai entendu parler de ce capitaine... Cette personne et sa mère, donc (vous ai-je dit qu'elle habitait avec sa mère?), vivaient très retirées... M. de Noireterre se 'battit en duel... Mais qu'est-ce que je vous dis là? Je m'aperçois que j'embrouille tout. . .
Madame Miche. — Ma chère, ne laissez pas refroidir votre thé. La mémoire vous reviendra quand vous aurez bu une petite fois.
Maihilde. — Ohl tout est pourtant écrit làl C'est le calme qui me m anque... Je ne sais pas pourquoi je me suis mise à vous conter cette histoire. M. de Noireterre, sachez-le, était le plus brillant officier de la petite garnison... Or, un jour, comme il chargeait avec son escadron, il tomba de cheval et se cassa la jambe... Ce fut à la porte même de la maison qu'habitaient cette personne et sa mère. Une grande maison, orès des champs, la dernière de la ville... On transporta M. de Noireterre dans le salon... Puis, dans l'après-midi, une voiture de l'ambulance arriva... Cette personne alors passait pour belle,
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oh! il y a du temps, je vous dis... Si bien que... Enfin! le bel officier guérit : ils se rencontrèrent assez souvent dans le monde (oh! une maison amie où fréquentaient cette personne et sa mère, elles n'allaient nulle part ailleurs). Et ils s'aimèrent. (En soujnant.) Ne dirait-on pas ime très vieille histoire, une histoire du temps des Princescharmants? Ah! je voudrais m'arrêter, le reste me fait trop mal à dire...
Demse. — Mais non... continuez donc, c'est très intéressant.
îiiATHiLDE. — Il y avait donc dans cette petite ville un jeune homme qui, autrefois, avait aspiré à la main de cette personne... Où en suis-je? Voilà que je rêve encore une fois, je sens que je vais perdre le fil de mon histoire. (Ma chère, je vous prie, baissez un peu la lampe.) Cette personne, écoutez bien, s'était promise au beau capitaine; ils allaient se marier. Or, il arriva que le méchant jeune homme se vengea par de médisants propos de celle qui Pavait dédaigné. Ah! ah! voilà le plus triste! Voilà le moment I Ahl les mots m'échappent! Ah! mes yeux se brouillent!
Madame Miche. — Attendez un peu, ma bonnf. J'ai là un flacon d'eau de Cologne... Cela vous remettra.
Mathilde. — Il y a vingt ans de cela, et toujours c'est en moi la même peine... Eh bien! M. de Noireterre le souffleta dans un café... Ils se battirent...
Denise. — Ah! mon Dieu! et sans doute le jeune homme fut tué ?
Madame Miche. — Oh! notre amie ne s'agiterait pas ainsi pour ce jeune homme... Je devine, ce fut M. de Noireterre, n'est-ce pas?
Mathilde. — Ah! merci, ma bonne Félicité... Vous m'avez comprise. Oui, oui, M. de Noireterre... Ah! ah! ah! quel effroyable malheur! Comprenez-vous que... cette personne ait pu vivre avec ce deuil, cet éternel deuil au fond d'elle? [souriant) Un deuil en blanc. Ses beaux cheveux noirs, dès ce moment, se mirent à blanchir, tenez, comme les miens.
Demse. — Une triste histoire , vous avez raison, Mathilde, mais cette personne, du moins, n"a pas connu la douleur d'être aimée et abandonnée ensuite... Sans doute, elle porta dans son
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cœur son toujours jeune amour, son amour sans trahison... Ah 1 voyez, vous me faites pleurer,
Madame Miche. — Au fond, c'est une histoire comme il y en a beaucoup, une histoire comme il en arrive lous les jours.
Mathilde. — Oui, mais cela n'arrive qu'une fois dans une vie et alors... alors on en meurt doucement.
Madame Miche {avec élan , lui tendant les mains). — Oh! ma pauvre Mathilde I Ma pauvre bonne Mathilde !
Demse {lui serrant la main à son tour). — Eh quoi! Mathilde! c'était donc vous?
Mathilde. — C'était ce même jour de novembre qu'on m'apporta l'horrible nouvelle.,. Et voilà pourquoi j'étais perdue dans mes souvenirs... Voilà pourquoi, malgré moi, je vous ai dit cette histoire.
Madame Miche. — Oui, c'est bien là une croix aussi! Nous portons toutes trois nos morts en nous. Ah! il va neiger peut-être encore sur la sienne. La neige va recouvrir les fleurs que je lui portai l'autre jour! Ces petites fleurs, il ne les verra plus sous la neige.
Mathilde. — Il neigeait aussi, ce jour-là!
Denise [après un silence). — Notre cœur à toutes trois est quelque part en une fosse, sous la neige... Plus jamais! Plus jamais!
Madame Miche. — Voyons, mesdames, un peu de zèle... Pensons à ces pauvres petits... C'est dans une semaine la Saint-Nicolas... Il faut aimer beaucoup les autres, quand ceux qu'on aimait ne sont plus là... C'est encore les aimer que les aimer à travers la misère du monde... Mathilde, vous servirai-je un peu de thé?
Ce sont trois bonnes dames sous la lampe.
QUELQU'UN DANS LA MAISON
QUELQU'UN DANS LA MAISON
Dans cet intérieur très calme aux tentures épaisses, comme pour empêcher le malheur d'entrer, la dame, — une dame déjà mûre et toujours un peu pâle, lente de pensées lourdes, — contemple, avec un cillement humide, un petit médaillon d'enfant. Près d'elle, remuant ses grosses lèvres fanées de chamelle , une vieille négresse gutturale soupire et rit.
— Oui, Pouka, dit la dame.
Aux Indes le mariage l'avait unie à Joost Moreels, l'ancien colon, un brave et légèrement apathique Hollandais.
— Oui, Pouka, c'est bien là sa chère vie. Je ne puis regarder ce portrait sans un remords. C'est comme s'il me reprochait, de ses jolis
petits yeux d'ange, de l'avoir abandonné sur une grève battue par la mer. (N'entends-tu pas quelqu'un marcher dans la chambre à côté, Pouka?) Ahl bonne àme, tu l'as tenu dans tes bras ! Il n'y a que toi qui sache qu'il vit encore, caché si loin, caché comme un enfant lépreux, comme une pauvre chose réprouvée. (Je t'assure que j'ai entendu un bruit dans la chambre à côté.) Va donc voir, Pouka.
La créature, avec son mufle camard d'animal fidèle, glisse sur les tapis et rapidement soulève la tenture qui ferme l'accès de la pièce voisine. Une fenêtre est ouverte en cette pièce et un petit vent, venu du dehors, souffle jusqu'à la dame, dans l'agitation de la portière, un arôme musqué, l'arôme des étofî'es et des bois d'une terre parfumée, des bois et des étoffes rapportés d'un lointain pays.
— Non, revient dire la fille à la peau noire avec le croassement de son étrange idiome, idée à vous, mama. Personne.
La dame s'est plongée aux coussins d'un divan très bas. Elle retire de son corsage le portrait qu'elle y a subitement caché, et de non-
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veau, avec la caresse de ses yeux de silence et de souvenir, elle l'admire.
— Tu as raison, Pouka, dit-elle, ce n'était qu'une idée. Mais relève la tenture, laisse-la ouverte tout à fait. Cette senteur, — tiens, je suis toute pâle de l'avoir un instant respirée, — c'est celle qui me grisait là-bas. Elle me parle de mon cher trésor... Sa peau, ô Dieu! sa chère peau doit avoir le parfum de ces étoffes et de ces bois. Ah! Pouka, je meurs de penser que je ne le reverrai jamais !
A genoux devant elle, la négresse la câlinait, dévotieusement canine. Sa bouche en des lècheries moites lui mouillait les mains, et toujours, de son gosier éraillé, sortaient rauques et tendres les paroles :
— Si, si. . . Kaspard revenir. . . Marna pas mourir sans revu Kaspard... Pouka mourir, si! mais pas mama, pas Kaspard !
La dame, comme un fruit plein de saveur, boit les yeux limpides et les belles joues de soie de l'enfant.
— Ah! Pouka! il aurait vingt-deux ans déjà... Pense à cela. 11 a grandi en moi, je l'ai senti
grandir d'an en an au-dedans de ma vie... Son berceau d'abord et puis son lit de jeune homme, je les ai portés dans mon cœur; je lui chantais (les airs du pays; je l'habillais de beaux habits neufs. (Je t'assure, Pouka, que j'ai entendu tousser, cette fois). Non, non, je te le dis, je n'espère plus, je m'en irai sans l'avoir revu.
— Toi, pas mourir, mamal répétait, en se frappant les mamelles, la tendre Pouka.
La dame longtemps reste songeuse ; et enfin ses larmes ruissellent; à mesure elles sont bues par les lèvres chaudes de la vieille nourrice noire.
— 0 Dieu! mon Joost est rude, mais bon... J'aurais tout dû lui dire... Une faute comme celle-là est trop lourde à porter... Maintenant je pourrais dormir en paix... Je ne devrais pas cacher le portrait de mon enfant comme la honte éternelle de cette maison. N'est-ce pas horrible qu'il vive, bien que pour tout le monde il ne soit pas même né! Ah! Pouka, envoie-lui au moins de l'argent... Tu vendras ces bijoux: les bijoux qui sont là dans le coffret, tu les vendras tous et tu lui enverras de l'argent... Tu sais.
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quand il t'écrit, c'est toujours pour cela, pour de largent; car c'est à toi, qu'il écrit, mon pauvre amour perdu, ô Seigneur, à toi seule, comm^* <"il ne devait jamais me connaître !
Ea sursaut, elle s'est dressée avec l'effroi encore une fois d'un pas entendu dans la maison.
— Je t'affirme, Pouka, qu'il y a quelqu'un dans les chambres... Quelqu'un a marché dans l'escalier ou le vestibule. Ce ne peut être le maître: Joost est parti il n'y a pas une heure. Et même à cheval, le trajet est long d'ici à la ville. Crois-moi, Pouka, ce n'est plus une idée, à présent ; j'ai distinctement entendu un pas dans la maison.
— Personne, rentre dire encore une fois la négresse. Le vent, si! sil le vent... Mais personne.
— C'est que, vois-tu, reprend la dame en se rejetant aux coussins, nous sommes très seules ici... On appellerait en vain quand Joost ou le cocher n'est pas là... Et puis, rappelle-toi, ce grand jeune homme pâle qui, depuis deux jours, rôde autour du parc... Un malheur est bientôt
Mai< Pûuka, dans un rire méchant, fait claquer SH? petites dents , indestructibles malgré l'âge.
— Moi mordre! Moi, des dents comme des couteaux!
— Folle ! dit la dame en la battant d'une tape amicale... Allons, vraiment, ce n'était qu'une idée. Depuis un mois il me semble toujours entendre des bruits autour de moi... Je m'éveille la nuit et je crois qu'il y a là quelqu'un auprès de mon lit... L'autre fois, c'était comme la marche d'un pauvre être las, oui, de quelqu'un qui viendrait de très loin, à travers les mers... Et j'ai pleuré, jai dit: « C'est mon fils qui marche dans mon cœur... » Oh! tu sais, les vieilles gens ne sont pas pour cela plus raisonnables... Mais tu es sûre qu'il n'y a personne? C'est que, vraiment, je suis un peu dérangée, la tête ne va plus comme avant... Et puis, je vais te dire, ce jeune homme avait des yeux en dessous, des yeux qui regardaient sans voir. Dis, ne l'as-tu pas rencontré ce matin quand tu m'as cueilli ces fleurs dans la campagne?
— Si! moi vu l'homme... Mais (et une gri-
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iiiace de mépris lui troussait le coin de la bouche) un homme pour demander argent, si!
La dame aussitôt s'agite :
— De l'argent! Ah! lui aussi, là-bas, peutêtre, a besoin d'argent! Tu aurais dû lui en donner, bonne âme... Il n'est pas bien qu'il y ait des malheureux autour des gens riches comme nous... Et puis, ce n'est pas cela seulement : cet homme peut-être a perdu sa mère... Oui, attends, je ne sais pas bien ce que je voulais te dire. Ah! voilà! peut-être ne connait-il pas sa mère. Et peut-être aussi est-ce une dame comme moi, une dame, — ô Seigneur! 6 Dieu clément! — qui a abandonné son enfant !
— Lui, vilains habits... Toi, une dame belle comme la lune !
Mais la dame encore une fois se lève de.s roussins et dit :
— Va, Pouka, va voir si cet homme est toujours là... Il doit être là, je te dis... J'entends de nouveau tousser quelqu'un dans la maison, "U si c'est dans le jardin, je ne sais pas. Tu lui demanderas ce qu'il veut... Xon, ne lui demande rien. Mais donne-lui de l'argent, beau-
coup d'argent, et dis-lui ensuite qu'il s'en aille... Cet homme peut avoir une mauvaise pensée sur nous.
La négresse descend au jardin et, après avoir cherché longtemps, elle découvre enfin le jeune homme pâle derrière le massif des cyprès, près du kiosque.
— Mama donner à toi cet argent^ lui dit-elle, mais toi partir.
Toute secouée, avec le tremblement de sa lippe violette, elle monte ensuite annoncer à la dame que l'inconnu s'est mis à pleurer et à lui baiser les mains.
— Moi, pleurer aussi... Lui, parler comme là-bas.
— Que dis-tu? Il a pleuré... il t'a baisé les mains? Ah! ah! Ciel! il lui a baisé les mains... Pouka, cela me tue, je me meurs! N'est-il pas étrange qu'un homme puisse baiser, pour un peu d'argent, les mains d une créature telle que toi? Et, dis, quel âge a ce jeune homme? 11 a peutêtre l'âge de mon Kaspard. Crois-moi, cours après lui, cours le rappeler. Je veux le voir. 11 m'embrassera les mains aussi!
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Mais Pouka s'est couchée à terre, elle tord ses mèches crépues, cogne son front aux tapis et brame :
— Kaspard I Non, pa< Kaspard I Tout petit Kaspard!... 0 Ka-as-pard!
— Dieu! qu*a-t-elle à crier comme ça? s'irrite la dame. Méchante bête! Cesseras-tu de crier! Tu me casses la tête... Et puis, pourquoi te rouler ainsi? T'a-t-il mordue, voyons? Est-il enragé? Ce pauvre garçon, sans doute, avait quelque peine... Oh! par pitié pour mon pauvre enfant, puisque lui aussi est malheureux là-bas. rappelle-le. Ou plutôt soutiens-moi sous les bras. Je veux me lever, je veux aller moimême.
Pouka l'aide à se traîner sur les tapis lourds jusqu'à l'autre chambre. Elles se penchent par la fenêtre et regardent. Elles le voient marcher au loin dans les allées, puis il se retourne; et — la dame, en est sûre — il a fait un geste de menace vers la maison.
— 0 Dieu! pense-t-elle, si mon Kaspard, au Ueu de cet homme, se promenait dans la campagne, je ne le reconnaîtrais pas. Et cependant.
non, cela est faux! Mon cœur, par bonds, irait au-devant de lui, comme une bête délivrée; mon cœur aurait des pieds pour courir vers lui sur les chemins. Gomment une mère ne reconnaitrait-elle pas son enfant!... Voilà qu'il se retourne encore, oui, pour la troisième fois. Mais que nous veut-il donc? Il a un visage de colère. Il est aigri par le chagrin, la misère. Et regarde , voilà qu'il s'arrête , il prend sa tête à deux mains... Cet homme n'est, je le pense, qu'un pauvre fou... Pouka, ajoute-t-elle en rentrant dans la chambre, il est bien parti cette fois. Donne-moi mes sels : je suis toute bouleversée... Kaspard aurait sa taille, maintenant!
Elle s'est étendue sur le divan; un long repoîv lui est commandé par tant de secousses; et elle ferme les yeux. Pouka balance un éventail de plumes. Mais, au bout d'un peu de temps, elle agite faiblement le bras :
— Je t'assure qu'il n'est pas loin, qu'il est rentré dans le jardin... Oh! il ne pèserait pas plus qu'une fourmi à la terre que je l'entendrais encore marcher... Ce n'est pas un pas commeles autres. Va donc voir, Pouka, et s'il est là, —
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mais il est là, je te le jure, — ouvre-lui la porte. Cela vaudra mieux pour moi.
Pouka est retourné à la fenêtre. — Oh I comment la dame pouvait-elle si bien entendre ? H était maintenant derrière le buisson d'églantiers, près de la fontaine ; il cueillait une fleur et il pleurait. Doucement, du bout de sa main noire, elle lui fait un signe. Mais au même instant elle entend les foulées d'un cheval sur la chaussée. Le maître, à l'autre bout du jardin, franchissait les barrières. Aussitôt elle accourt.
— Mania... lui caché, mais maître rentrer.
— 0 ciel! ô Sainte-Vierge I se lamente alors la dame, sûrement il fera un mauvais parti à cet homme s'il le trouve là. Pouka, ne pourrais-tu descendre au jardin? Vois, je tremble, je me meurs... Cet homme n'est pas venu pour ce que nous croyons.
Mais déjà Joost est monté ; elle perçoit nettement son pas précipité à travers les tapis de l'escalier.
— 0 ciel! gémit-elle, que va-t-il se passer?
— Cornélia, dit en poussant la porte cet homme brutal avec une grande tristesse, j'étais
monté pour vous dire... Oui, j'avais quelque chose à vous dire... Eh bien! voilà, faites une prière, car sûrement il va se passer quelque chose.
H pénètre dans une pièce voisine et décroche une carabine. Anxieusement elle remue les lèvres, mais sans pouvoir émettre une parole; et quand enfin elle s'élance pour le retenir, il n'est plus temps, Joost a gagné les jardins.
— Ah! s"écrie-t-elle dans un furieux désespoir, je ne verrai pas cela... Joost est un lâche s'il touche seulement à un cheveu de cet homme... Je ne veux rien savoir de ce qu'ils se diront. Ferme la fenêtre, Pouka, ferme les portes, les rideaux, ferme tout... Je suis au-dessus d'un pareil outrage... S'il a pensé vraiment que cet î homme était là pour moi, — ô mon Dieu! à * mon âge ! moi qui pourrais être la mère de cet homme! — eh bien! il n'avait qu'à me le dire.
Dans la chambre aux épaisses tentures, elles 1 demeurent longtemps embrassées, la camarde face nocturne à côté du beau visage en larmes, l'une et l'autre gémissantes et désolées.
Un pas lourd, lentement, cette fois, remonle
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l'escalier. Joost s'attarde un instant sur le s»nnl, les regarde, et puis il dit, avec un visage amolli :
— Écoutez, Cornélia , j'aurais pu le, tuer... Oui, je ne savais pas comment j'aurais pris la chose. Mais la réflexion m'est venue. Et puis, le garçon n'est pas mauvais au fond... Je savais qu'il arrivait, qu'il devait arriver... Et comme ça, je me suis dit...
La dame, cette dame majestueuse et douce, maintenant se traînait à ses pieds comme une bête blessée :
— Mon Kaspard!
— Voilà, dit-il, je n'ai jamais voulu vous en parler... Gela n'est pas gai et d'ailleurs je parle mal... Mais puisqu'il est venu, eh bien! j'ai pensé, voyez-vous, qu'il valait mieux ne rum dire et vivre à trois.
— Kaspard I mon petit enfant I criait-elle plus faiblement, en perdant connaissance.
Et quelqu'un doucement monta l'escalier.