I.E RIRE DE LURETTE
Un jour, je passais. Elle vint à la fenêtre et je lui dis bonjour avec la main. Un peu de temps, elle me suivit des yeux. Personne au village ne m'avait encore dit son nom : elle était simplement une belle fille inconnue qui se penche à la fenêtre quand passe un garçon. Mais moi, ayant roulé jusqu'au tournant du chemin, je pensai tout à coup qu'il serait amusant de savoir si elle aussi avait un nom qui se rapportait à la nuance de son âme. Il y avait alors juste trois mois que le cœur de Marraine s'était donné à moi. Quand la première fois j'étais entré dans la maison, je ne la connaissais pas davantage ; sa mère l'avait appelée : <* Marraine, » et aussitôt ce fut comme si je la voyais dans la beauté nue de sa vie. Je ne crois pas qu'aucun nom eût pu mieux
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convenir à cette aimable enfant qui avait une grâce silencieuse de maternité.
Voilà, il Y avait de cela trois mois, et maintenant je n'étais pas fâché de voir de près une autre belle fille. J'appuyai sur le guidon; mon souple et léger cheval d'acier décrivit une courbe. Je vis qu'elle me montrait en riant à quelqu'un qui était derrière elle et que je ne distinguais pas. Je sautai de machine et montai les quatre marches. C'était là une chose que tout le monde eût pu faire comme moi. Une auberge, au bord du chemin, convie le passant à s'asseoir à une table et à vider une fraîche lampée de bière. Je m'assis donc sous l'auvent, dans la fraîcheur du soir ; près du comptoir, dans la petite pièce enfumée, il y avait une joyeuse compagnie. Elle vint à moi avec sa petite bouche retroussée, avec la croqure frémissante de ses ardentes narines.
Mon Dieu, oui, c'était là vraiment ce qu'on appelle une beauté des campagnes, une de ces rouges et fortes sèves de nature qui, tout de suite, font lever le désir. Elle était courte, la gorge pleine dans le corset, avec un dandinement
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léger des reins, un hanchement de petite jument au Irot. Ses yeux gris et hardis, sous la barre , touffue des sourcils, dénotaient un être sensuel et rusé. Mais surtout le moût de vie fraîche, l'odeur de jeunesse sanguide dans ce corps potelé, comme le vin des mûres dans un bois, me grisèrent. Une soie brune ourlait sa bouche évasée, et elle avait le dessin d'une fleur de chèvrefeuille.
Selon la coutume du pays, elle toucha dos lèvres à mon verre; une écume frissa au fin duvet de sa joue, et moi, la regardant droit au fond des prunelles, je lui demandai sïl y avait dans la chambre voisine quelqu'un qui déjà connaissait le goût d'amour de sa bouche. Elle ne fut pas fâchée, je vis qu'on pouvait lui parler libremento
— Alors, personne?
La bouche eut un joli pli méprisant.
— Personne.
Je posai les doigts sur son bras d'un air décidé.
— Eh bien! ce sera moi.
;« La veille, pourtant, j'avais tenu si tendrement • les lèvres de ma chère Marraine entre les mien-
nés!... Un rire comme un vol de moineaux dans un pommier passa : le frôlement de sa petite bouche rouge ne m'eût pas plus voluptueusement cteâtouillé. Je n'avais encore entendu aucune femme rire comme cela. C'était quelque chose de duveté et de charnu comme le bruit d'un abricot qu'on ouvre en deux, avec le petit déchirement moite de la pulpe. C'était aussi une chose qui faisait penser à deux bouches humides se baisant à petits coups. Elle riait avec une musique d'amour aux lèvres.
Elle me dit :
— On m'appelle Lurette.
Alors, je me mis à rire à mon tour.
— Ah! m'écriai-je, ton nom rit comme ta bouche.
Et j'avais oublié qu'il y avait quelque part une Je qu'à cause de sa bonté grave, on nommait
doucement Marraine.
Ce fut la première fois ; l'ombre nous enveloppa. Maintenant, des jeunes hommes, dans la petite pièce à côté, cognaient les tables avec leurs verres et criaient : « Lurette! Lurette! » Moi, un pied déjà sur les marches de l'escalier,
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je pris alors dans mes maans son corps souple et rond. Mais elle recula son visage. Elle me dit :
— Reviens avec l'anneau, et tu sauras si ma bouche est sucrée comme tu crois.
Cette fille était pareille à un jardin plein d€ fruits savoureux dans un jour brûlant de Tété.
— Avec Tanneau, certes, folle Lurette, \m criai-je de loin.
Le chemin, sous mes roues agiles, se dévida comme le lin frêle au ronflement du rouet, ^on rire continuait à jeter des baisers sur ma fuite dans le soir.
Il me resta une folie pour sa beauté vive de petite faunesse à l'odeur de péché, au dandinement svelte des hanches comme pour une danse dans la prairie. Cependant, étant allé le lemlemain à la petite maison sur le plateau, je baisai longuement la bouche de mon amie et je lui dis :
— Jamais je ne t'aimai autant que depuis hier. Marraine. Je t'assure, c'est comme si je ne t'avais pas connue avant ce jour.
Je pensais : « Il te faudra pencher un peu plus la tète pour baiser l'autre sur la bouche. » Cette douce Marraine vint avec moi derrière
la haie, dans le champ. Elle ne riait pas, elle me dit simplement :
— Je quitterais pour toi ma mère et mes sœurs. Et sa bouche, à elle, était comme une petite
pomme verte, acide et froide.
Il n'y avait là personne à une grande distance : toute la maison était à faucher dans la campagne. Nous restâmes un long temps à nous aimer dans la senteur poivrée des touffes d'origan, dans le parfum de miel des gaillets vermeils. Et puis le soir tomba, j'enjambai ma fine et nerveuse monture. L'acier ailé, comme un léger tourbillon d'argent, roula dans la pâleur du chemin.
. Quand j'arrivai, les lampes ne s'allumaient pas encore. De loin, j'aperçus Lurette qui, du bord de l'escaUer, regardait vers le fond de la vallée, comme si elle m'attendait.
— Je ne croyais pas que tu serais revenu si lot, me dit-elle avec son étrange rire lascif.
Je lui répondis par ces paroles équivoques dont elle ne surprit pas le sens et qui avaient pour moi la.clarté d'une allégorie :
— J'étais dans une plaine infiniment unie et