L ENFANCE
héréditairement et qu'il resta toute sa vie, avec deux crises particulièrement graves qui le mèneront à l'asile. Ces deux crises se produisant à vingt-sept et à soixante-sept ans, se trouvent pour ainsi dire encadrer son existence l.
Dès à présent, la situation était assez alarmante pour attirer l'attention. L'hérédité était inquiétante. Elisabeth Meyer nous renseigne suffisamment dans. son Journal sur les tourments nerveux dont elle souffrait. De plus, il apparaît dans une lettre d'elle à un ami de la famille, Louis Vulliemin, qu'elle se rendait compte des influences fâcheuses qui avaient précédé la naissance de Conrad et devaient avoir exercé une action physique sur son tempérament. L'enfant ne devait pas mentir à cet atavisme doublement chargé. Dans ses premières années, il a des convulsions. A dix ans, sa sensibilité est telle qu'il éclate en sanglots ; quand, à la maison, on vient à parler du père momentanément absent. Vers la quinzième année, les symptômes morbides s'accusent; Conrad est alors saisi d'une torpeur d'esprit telle qu'il recule devant la fatigue de penser. En même temps, il est pris d'angoisses étranges et fébriles; il a des « phobies ».
i. Différentes hypothèses médicales ont été faites sur le mal de Meyer. L'auteur de la plus longue étude sur le sujet, M. J. Sadger, de l'école de Freund, de Vienne, place les manifestations morbides rencontrées au cours de l'exi6tence de Meyer sous la dépendance de ce qu'il appelle « das erotische Moment ». Cette thèse, qui vise avant tout l'originalité, frise parfois le comique dans la généralité systématique que lui donne son auteur. Un érotisme inconscient — unbewusste Erotik — est selon M. Sadger à la base de l'attitude de Meyer vis-à-vis de sa mère, de son père, de sa sœur, de Louis Vulliemin, etc., etc. Même les refontes poétiques, le goût des remaniements littéraires, s'expliquent par la même cause : en retouchant ses poésies, Meyer inconsciemment pense à sa mère dont il transforme en imagination les sentiments à son égard !... Cette critique médico-littéraire pousse l'ingéniosité trop loin!...
Mcebius dans une courte note de sa brochure Ueber Scheffel's Krankheii range bien hâtivement Meyer parmi les « déments précoces ». Mons Ed. Hess — Allgem. Zeitschr. fur Psychiatrie, Berlin Reimer Bd 58 — emploie le terme trop vague de « constitulionnelle Verstimmung ». Il s'agit probablement de la forme la plus légère — se confondant à ses limites avec la neurasthénie— de la psychose dite « maniaque-dépressive » décrite pour la première fois scientifiquement par Kràpelin et caractérisée par l'exagération périodique des oscillations psychiques.
Au milieu des repas et à la stupéfaction générale, il lui arrive d'éclater en larmes sans qu'il puisse donner aucune raison de ses accès. Mais la forme essentielle de son état morbide, à ce moment, c'est la sauvagerie. Nous trouvons sous la plume d'un de ses contemporains les quelques lignes qui caractériseront le mieux l'enfant maladivement peureux, timide et reclus d'alors.
« Le o grimer Seidenhof ». écrit Yôgeli dans ses souvenirs de jeunesse, la demeure des Meyer, se composait de plusieurs bâtisses. A côté se trouvait un beau et vaste jardin dont le tiers au moins était boisé de peupliers, de sapins et d'arbustes de tout genre et dont le fourré épais s'étendait le long du Sihlkanal. Si j'attire particulièrement l'attention sur ce petit bois, dénommé le « Waldli », c'est qu'il fut la retraite préférée du futur poète C.-F. Meyer pendant son adolescence, de dix à seize ans. Mes souvenirs personnels, relativement à Conrad Meyer à cette époque, revivent nettement dans ma mémoire, bien que personne alors n'eût pu se douter que ce jeune homme misanthrope et renfermé dût jamais devenir une célébrité littéraire. Aujourd'hui je confesse en toute franchise que j'ai des reproches à me faire pour la cruelle façon dont j'ai, alors gamin de six ans plus jeune que Meyer, souvent taquiné et tourmenté ce pauvre « Chueri » — (diminutif suisse de Conrad]. — comme nous L'appelions. Conrad évitait le plus possible de se montrer en public ; le seul compagnon qu'il tolérât pour ses promenades dans le grand jardin silencieux de ses parents était sa sœur Betsy. Souvent aussi, il se promenait tout seul ; alors il se retirait dans l'épaisseur des fourrés. Sa sauvagerie était telle que, lorsqu'il se croyait seul dans le jardin et que quelqu'un venait par hasard à sa rencontre dans la même allée, il rebroussait chemin aussitôt et se sauvait avec effroi, même s'il avait affaire à un galopin de sept ou huit ans comme moi. Cette étrangeté même, je dois le dire, faisait mon bonheur en aiguisant ma malice. C'est ainsi que, chaque fois que j'apercevais le « Chueri » se livrant à ses médita-