L ENFANCE
Auprès du Regierungsrat Meyer, l'enfant ressentait cette absolue sécurité clans la tendresse que font naître habituellement autour délies ces natures naïves et un peu gauches de travailleur consciencieux. Chez de pareils êtres, l'indulgence la plus débonnaire s'allie d'ordinaire à l'austérité de l'existence. Betsy nous dit la façon dont son père avait coutume de témoigner son mécontentement à ses enfants, quand ils s'étaient rendus coupables de quelque méfait. « Il prenait alors un air si triste ! » C'étaient là les seules foudres de ce chef de famille !...
Depuis i834, tous les ans, le père emmenait son fils, passer avec lui les vacances d'été dans la montagne. C'était alors de grandes excursions, où tous deux portaient leur bissac et leurs provisions sur le dos, et cheminaient ensemble dans une camaraderie de tous les instants, une communauté des incidents de route et d'auberge.
La dernière équipée les mena tous deux dans cet admirable et sauvage pays des Grisons, dont la nature devait trouver une expression digne d'elle dans les paysages de Jenatsch. Cette grande excursion, qui eut comme étapes : Rapperswyl, \Yesen, Sargans, Ragatz, Coire, Thusis, Chiavenne, la vallée de l'Engadine, et qui nous montre que les jambes du petit étaient solides, — car toute la route était faite à pied, — cette grande excursion, fut la dernière (i838). Ferdinand Meyer sentait déjà s'installer en lui la fatigue qui ne devait plus le quitter et allait l'emporter deux ans après.
Rendons-nous compte maintenant de ce qu'est devenu l'intérieur de la famille Meyer, après la mort du père. Le limpide tableau d'insouciance et de gaieté, que nous offrait le « Grimer Seidenhof » se charge de couleurs grises et sombres. D'abord, au point de vue matériel, la mort du Regierungsrat a été un grand coup ; la famille vivait en grande partie du traitement de son chef. Il va maintenant s'agir de se restreindre, et autant que possible, de gagner. Par ce fait déjà, secondaire évidemment après la perte bien
Il C.-F. MEYER
autrement sensible de l'appui moral qu'était pour tous le , noble caractère qui vient de disparaître, s'introduit un élément pénible de tristesse dans la famille. Elisabeth Meyer s'est retranchée de plus en plus dans le rigorisme, même extérieur, qui coupe toute communication avec le monde; elle accentue ce que sa toilette avait toujours eu de monacal. Le deuil du veuvage, la ruche tuyautée blanche, autour du visage, confirment en elle l'aspect d'une demi-religieuse.
La lacune morale laissée par la mort de Ferdinand Meyer est immense chez cette nature inquiète et frêle portée aux extrêmes de l'exaltation et de la passion. Elisabeth Meyer avait besoin d'être défendue contre l'excès de sa sensibilité par la paix supérieure et raisonnable que lui donnait la présence de son mari. Ce que cette nature trop délicate a toujours eu d'un peu morbide ira s'exagérant.
Les conversations à la table de famille ont cessé d'être ce qu'elles étaient. Le rigorisme intransigeant d'Elisabeth Meyer y est glaçant. Gomme il arrive souvent, l'adolescence du jeune Conrad se cabre sous cet absolutisme austère ; il a alors seize ans ; c'est l'âge des aspirations tumultueuses, quelquefois un peu hétérodoxes, la phase de la fermentation intérieure. Chez Conrad, le ton tranchant, le côté quelque peu bohème et révolutionnaire de cet âge, vont se trouver naturellement renforcés par l'orthodoxie trop sévère de sa mère. Le jeune homme est gagné par l'esprit de con- , tradiction et lance à table des paradoxes agressifs. Ceux-ci, surtout sur le terrain religieux, consternent sa mère, qui, comme toutes les natures de son genre, trop sensible, trop à « vif », prend tout au sérieux et ne voit pas que la meilleure arme contre ces écarts, bien innocents au fond, serait le ealinant (Tune bienveillante ironie. Mais non, elle se désole, se lamente, désespère... In jour, — c'était en novembre 1841, — le jeune Conrad avait développé quelques-uns de ses paradoxes, sur un ton un peu vif, devant un compatriote, de cinquante ans plus âgé que lui, David Hess,
h ENFANCE J-'i
écrivain de talent et d'autorité l. Mme Meyer, qui était le tacl
même, fut consternée. Elle écrivit incontinent à David Hess une lettre d'excuses au nom de son fils.
David Hess répondit sur un ton pariait, par une épître pleine de sens, et qui nous donne la mesure du rigorisme scrupuleux de la mère.
« Ma chère et bonne Madame Meyer. Gomment se peut-il que, sans aucune raison, vous vous fassiez de pareils tourments au sujet d'un fils qui, au contraire, vous autorise aux plus belles espérances? Ne savez-vous donc pas que le moût, pour devenir vin, a d'abord besoin de fermenter? J'ai été enchanté que l'autre jour, au lieu de se sauver devant la vieille perruque que je suis, Conrad ait, cette fois, un peu « déballé » ses idées.
« De pareils ressorts, quand ils sont trop comprimés à la maison, courent le risque de se débander avec d'autant plus de violence à l'étranger, une fois abandonnés à euxmêmes.
« Si vous continuez ainsi à peser anxieusement chaque mot de votre fils, vous finirez par vous en rendre malade d'hypocondrie, et par prendre la plus légère petite mouche de printemps pour un éléphant à longue trompe. Je n'ai rien entendu mardi de nature à mériter vraiment le blâme ". »
Ces sages conseils ne furent malheureusement pas mis à profit. Le caractère de tristesse gênante et lourde de l'intérieur s'aggravait encore pour Conrad du fait qu'il n'avait point d'autre ami que sa sœur.
Il n'y avait dans la maison qu'un seul être étranger à la famille, et il était d'un âge et d'une nature qui excluaient toute camaraderie. Antonin Mallet, — c'était son nom, — né en 1788, appartenait à une riche famille de Genève. Enfant incomplet et arriéré, il avait été mis en tutelle
1. David Hess a écrit une Vie de Salomon Landolt, le fameux colonel que Gotlf. Keller devait immortaliser dans le Bailli de Greifensee. 1. Ad. Frey, p. 37.
auprès de Johann-Conrad Ulrich, le père d'Elisabeth Meyer.
Les plus dévoués efforts de l'éducateur de sourd-muets restèrent impuissants à le faire sortir de l'état d'infirme intellectuel. Après la mort d'Ulrich, Ferdinand Meyer et sa femme, de grand cœur, recueillirent cette épave et continuèrent la tâche de pitié et de dévouement.
La situation qu'avait dans la famille cette sorte de pensionnaire était assez spéciale : ce n'était pas un être méchant. Mallet se prêtait complaisamment aux besognes simples qu'on lui demandait : il épluchait les pommes de terre et écossait les haricots verts ; il faisait plus : il se livrait à de petites traductions enfantines qui avaient pour but de le développer. Le soir il jouait aux dames. Dans la maison on appelait cette espèce d'ombre errante et incapable « le monsieur » (der Herr). De temps en temps il arrivait bien à ce doux de se mettre dans des rages effroyables, mais ces explosions restaient, somme toute, inoffensives ; dans ces cas-là, il se contentait de faire voler sa casquette aux quatre coins de la pièce.
Voilà donc le seul camarade qu'a Conrad ! A quinze ans, à l'âge où la vie a besoin de se déployer, et la poitrine de se dilater, où les jeux, l'expansion, la gaieté sont un élément vital comme l'air qu'on respire, cet enfant déjà naturellement porté à la mélancolie n'a pour seul compagnon qu'un demi-idiot de cinquante-deux ans!...1
Sous rinlluence combinée de ces divers facteurs de tristesse se développa chez lui, la névrose. Insistons de notre mieux ici sur ce point : il est capital, essentiel pour l'intelligence de la vie de notre auteur, de sa personnalité et jusqu'à un certain degré de son œuvre. Il est impossible de comprendre Meyer sans voir en lui le névrosé qu'il était
i. Meyer devait plus tard flans ses vers chanter l'utilité de la joie. Wie heill sich ein verlassen Herz D<t dunklcn Schwermuth Beute
.Mit ein bischen l'reude
(Ged. Ein bischen Frerude).