‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 105 sur 177 · LE FOI II · texte numérisé non relu

LE FOI II

tic son passé. C était dans le temps du concile de Constance. Poggio, qu'ennuyait le pédantisme des diseussions scolastiques, s'est évadé de la cité du concile pour faire une courte excursion dans le sud de l'Allemagne, au cloître de « Monasterlingen ». Ce n'est pas la seule curiosité du touj riste qui a guidé ses pas de ce côté ; Poggio sait que dans i les arcanes du couvent gît enseveli sous la poussière de la bibliothèque un manuscrit des comédies de Piaule. Chemin taisant, son guide, un muletier de Rhétie, Mans de Splugen, lui conte une histoire qui abrège la longueur de la route : la fiancée du pauvre muletier, Gertrude, une brave fille des montagnes qui s'était presque promise à lui, vient, par un revirement de sentiment qui reste inexplicable au pauvre i garçon, de lui annoncer qu'elle rompt son engagement pour entrer au couvent. Elle prendra demain le voile, dans ce même cloître de Monasterlingen vers lequel Poggio dirige maintenant les pas de sa mule avec des espoirs joyeux d'humaniste en quête de découvertes qui jurent bien étrangement avec la mélancolie absorbée de son sentimental compagnon de route. Poggio arrive à Monasterlingen. Sur la pelouse qui s'étend devant le couvent, un grand rassemblement attire sa curiosité. Au milieu dune foule bariolée, composée de gentilshommes et de manants, de filles de joie et de chanteurs ambulants, un héraut habillé d'écarlate ■xhibe un grand objet que la distance rend indistinct. Poggio s'approche, prend sa place parmi les badauds. L'objet, centre de la curiosité du public, est une immense croix de iois massive que le héraut propose successivement de souever à tous les gars résolus de l'assistance. Tous essaient, uns fléchissent sous la niasse écrasante, et ce sont, dans ette foule où le vin circule sans gobelets, dans un grossier >ot de bois, des rires et une hilarité épaisse de kermesse, .■a clef de la scène est donnée à Poggio par les paroles de 1 mère abbesse de Monasterlingen, Brigitte, une petite one effrontée, aux yeux canailles et finauds, qui danse des ondes effrénées sur le oazon tout en s'écrianl dans le trans-

port d'une joie à laquelle une pointe d'ivresse n'est point étrangère : « Par les tresses de la Sainte-Vierge [bei den Zôpfen (1er Mutter Gottes), pas un d'entre vous, même le plus solide gaillard, n'arrivera à soulever la croix que portait la défunte duchesse Amalaswinta ; n'empêche que demain notre petite Gertrude nous l'enlèvera comme une plume... Voici mille ans que se produit ce miracle, et il est encore aussi frais qu'un sou neuf. Tout a toujours admirablement fonctionné, et demain, foi de Brigittchen, cela marchera comme sur des roulettes ! »

Pofftrio se détourne de cette scène et de cette foule, dont l'épaisseur germanique1 blesse sa distinction atavique de Latin, et dirige ses pas vers l'église du monastère dont le portail ouvert l'invite à entrer. Son âme d'Italien retrouve ici sa sérénité à la vue « du pur arc roman des fenêtres et de la voûte, remplaçant l'absurde ogive gothique ». Mais une rencontre plus intéressante encore l'y attend . Dans l'ombre de l'église est agenouillée une novice à la blanche cagoule, une paysanne, autant que permettent d'en juger les traits réguliers, mais grossiers, et « la forte nuque habituée au grand air » que surchargent de lourdes tre blondes. La jeune fille est absorbée dans la méditation et le chagrin; elle pleure. D'un revers de main elle cherche vainement à essuyer les larmes qui s'échappent de ses yeux. Poggio a l'intuition qu'il a devant lui la fiancée de son guide du matin ; il s'informe, et alors, le cœur naïf et gonfle de chagrin de la pauvre novice s'ouvre d'un seul coup et épanche sa peine devant l'étranger. Avec la simplicité de l'âme germanique et dans la langue rude de ses montagnes. Gertrude raconte son histoire : elle a aimé Hans de Splugen ( « Wir waren uns gut », racontait de son côté le matin même le muletier à Poggio). Il était « brav », « sparsam », il lui plaisait; mais tout d'un coup elle s'est souvenue d'un vœu l'ait autrefois, qui vient traverser son bonheur. Elle a promis à

1. « Ich wurde, nach alemanischcr Sittc, mit derben Stossen \ schoben... Die Unwûrdigkeit dieser Scène... »

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la Vierge, à l'âge de dix ans, lors d'une grave maladie de sa mère, de prendre le voile à vingt ans, si sa mère guérissait. Maintenant le terme d'exécution de sa promesse est arrivé ; elle doit sacrifier, le cœur saignant, son bonheur à son vœu, Demain elle entrera au couvent; et la Vierge, comme témoignage de l'acceptation de sa vie, renouvellera le miracle qu'elle accomplit en signe d'élection en laveur de toutes les novices depuis dix siècles. Cette gigantesque croix qu'ont autrefois portée les robustes épaules de la duchesse Amalaswinta, une grande pécheresse repentante, fondatrice du cloître, la Vierge aidera Gertrude à la soulever. La dure tête de paysanne croit fermement au miracle, mais le scepticisme critique de l'humaniste y est plus rebelle. Une hypothèse qui revêt presque le caractère d'une certitude s'est formée dans l'esprit de Poggio. Quelque part, dans quelque recoin d'ombre du couvent, doit exister une fausse croix (un « Gaukelkreuz ») de tous points semblable à la gigantesque croix de bois que Poggio a vu quelques heures auparavant faisant fléchir les bras des hommes les plus robustes, et que la mère abbesse se charge de substituer habilement à l'autre au moment de la mise en scène du miracle. Poggio ne se tient pas de -joie devant la vraisemblance de sa supposition. Il aperçoit dans la découverte du faux miracle et dans l'intimidation qu'elle lui permettra d'exercer sur l'esprit de l'abbesse le plus sur moyen d'arriver à se faire livrer le manuscrit de Plante si cher à son cœur d'humaniste. Sa subtilité d'esprit reçoit sa récompense; le stratagème de l'abbesse est démasqué. Dans une petite chapelle obscure repose une croix de bois évidé, parfaitement semblable à l'autre, à la vraie, mais infiniment plus légère. L'abbesse scélérate, menacée du bûcher des conciles, livre avec force invectives le manuscrit de Plante à Poggio. L'aventure n'est toutefois pas terminée ; c'est même l'essentiel du récit qui va se dérouler maintenant. Poggio voit dans la découverte du faux l'occasion de joindre à son succès de fureteur de bouquins une bonne action. Il

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sait que ce n'est qu'à contre-cœur que la pauvre Gertrude ((•hange les joies du inonde et l'amour de son Hans contre l'ombre du cloître; son cœur de païen de la Renaissance, ennemi d'instinct de toute dérogation aux lois de la bonne mère Nature, se résoud à la rendre au soleil et à la vie. Il fait comprendre la vérité à Gertrude par des mimiques expressives ; une lueur d'intelligence passe sur les traita épais de la brave fille. Et, maintenant, tout va promptenient s'acheminer vers l'issue. L'heure de la cérémonie arrive; Gertrude empoigne triomphalement la fausse croix, s'assure. — grâce au signe de Poggio, — de la substitution, et. un rire de dédain aux lèvres, la brise en mille miettes sur les dalles de l'église. Son honnêteté germanique n'est cependant pas encore satisfaite ; elle court vers une chapelle obscure, y trouve la croix authentique, la soulève en l'enveloppant de ses bras puissants de paysanne, et marche vers le chœur. Elle veut voir si la Vierge, lui prêtant assez de force pour la véritable épreuve, lui marquera son signe d'élection ; cependant, le fardeau l'écrase ; elle chancelle; la croix glisse d'une chute retentissante sur le pavé. La tète de la novice brutalement heurtée aux dalles saigne; niais Gertrude ne pense pas à la douleur. « Un sourire d'extase reconnaissante transligure son visage : la Vierge, en lui refusant son secours, lui a signifié qu'elle ne voulait point d'elle. » C'est avec une sorte « d'allégresse céleste » aux lèvres qu'elle prononce à haute voix .- « Tu ne veux point de moi, Vierge 1res pure! Mais un autre me prendra. » Ses yeux parcourent l'assistance des spectateurs groupés dans la nef jusqu'à ce qu'ils se soient arrêtés sur celui qu'ils cherchaient, o Mans de Splugen, dit-elle d'une voix forte, veux-tu de moi pour femme et légitime épouse.' » — « Mais avec mille joies! » — (Test la retentissante réponse d'une forte et joyeuse voix d'homme qui part du fond de l'église.

« Gertrude descenditles degrés du chœur lentement, p nient, un rayonnement de joie sur le visage; elle «lait redevenue la paysanne simple, contente d'oublier le saisis*

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gant spectacle que son désespoir avait un moment offerî à la foule, maintenant que le modeste vœu humain de son cœur se réalisait et qu'il lui était donné de rentrer dans la vie ».

« Plaudite amici. »... Poggio a achevé son récit. Cosme de Médicis saisit une coupe ciselée que supporte un riant satyre : « A mon honnête Poggio et à sa blonde enfant barbare. »

« On rit, on but. La causerie délaissa Plante pour effleurer d'une course rapide les merveilleuses découvertes qui livraient aux modernes les manuscrits de la vie antique et pour admirer la grandeur du siècle. »

On nous pardonnera cette longue analyse d'un rapide et léger chef-d'œuvre. Tous les traits essentiels de la physionomie de C.-F. Meyer, homme et auteur, sont ici résumés à souhait pour le biographe et le critique. Pour la première luis, Meyer nous offre dans toute sa franche clarté le parallèle qui transparaît déjà dans les œuvres précédentes, et qui est peut-être le trait dominant de son œuvre, le parallèle entre la culture romane et la culture germanique, la mise en contraste de l'âme allemande et de l'âme latine. D'un côté Poggio l'humaniste et une conception esthétique et extérieure (les deux termes se confondent dans l'esprit de Meyer) de la vie ; de l'autre, Gertrude, la paysanne alemannique et le problème moral. Poggio s'en tient à la manifestation plastique de l'existence ; il ne lui reconnaît que la valeur du phénomène sensible et pratiquement utilisable. Gertrude est une scrupuleuse tourmentée, une « Griïblerin » tout entière absorbée par le monde intérieur — d'ailleurs sans subtilité — de ses méditations (ici la fidélité à la foi jurée). L'honnêteté de cette paysanne est profonde au sens figuré et au sens matériel du terme. Les sentiments de Gertrude sont à la fois intenses — elle n'hésite pas à mutiler sa vie par obéissance morale à sa promesse — et enfouis très bas dans la conscience, à des distances d'où ils ont littéralement peine à se frayer jour jusqu'à la surface, jusqu'à

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« l'expression ». L'Italien observe non sans ironie « les plis que le lourd et lent travail d'une pensée épaisse creuse dans le jeune front de Gertrude ». L'humaniste, lui, ne s'embarrasse point de l'encombrant fardeau de la vie morale. L'insouciance lumineuse du soleil italien éclaire cette âme légère l. Son aversion à méditer la vie lui permettra ea

i. Poggio possède « cette sensualité sereine » — heitere Sinnlichkeit — (juc Meyer a louée chez 1 Arioste. Il y aurait toute une attachante élude à faire sur les relations de Meyer avec le poète de Ferrare. L'Arioste est probablement l'écrivain qui résume le plus complètement l'ensemble d'influences exercées par l'élément latin sur notre auteur. Meyer l'a fréquent! de très près, l'a introduit comme figure poétique dans nombre de ses livres a puisé dans son œuvre des enseignements techniques. (Comp. conversation avec Fritz Kôgel.)

La grande force de Poggio est la même que celle de 1 Arioste : elle consiste à s'en tenir à la « surface ensoleillée » des choses », cette « sonnige Oberflâche der Dinge » dont Meyer a parlé à propos du maître de Ferrare dans Angela Borgia (des termes presque identiques sont employés à propos de Frédéric II, un précurseur de la Renaissance : a Er strebte mit dem glucklichen Leichtsinn seincr freudigen Natur wieder an die besonnte Oberflâche. » Langmesser, p. 44°- Cette heureuse disposition est tout ensemble source de poésie et source de bonheur.

L'Allemand, pour être artiste, aura à se dépouiller de tout ce que sa conception de la vie a de trop méditatif et de trop intérieur. Hutten ne s'écriet-il pas. avec une sorte de désespoir, après avoir admiré la « limpidité d'atmosphère » du Roland furieux : « Est-ce parce que je suis un Allemand que je prends la vie trop gravement ? (So belle Lùfte malen Kann ici nicht ! Nehm'ich's zu tief, weil îch ein Deutscher bin ?) » et Schiller ne dit-il pas formellement après avoir loué V « exubérance sensuelle » du Roland furieux et 1' « impression rafraîchissante de bien-être » que lui avait donnée cette lecture : « Eu vérité, nous autres Allemands, avons tout autant besoin de la surface que de la profondeur ! (Aber wir brauchen wahrlich auch die Flâche so nôthig als die Tiefe). »

Dans cette aptitude à se maintenir à la surface de la vie est aussi contenu un élément de bonheur. En ne voyant dans l'existence que la succession des apparences que fixera son ciseau ou sa plume, l'artiste la dépouille du pouvoir d'émotion dont elle dispose; projetés au dehors, dans le marbre de la statue ou l'image du poète, les sentiments perdent de leur faculté' de répercussion douloureuse. L'artiste regarde dans son œuvre ce qui le faisait souffrir el ne souffre plus ; d'acteur, il est devenu contemplateur. Converti en spectacle, le tragique de la vie s éinousse. « Tout ce qu il pensait el sentait) écrit Meyer de L'Arioste dans Angela Borgia, ce qui l'effrayait et le saisissait s,- muait, grâce à la faculté plastique de son esprit, en matière concrète el en spectacle et perdait ainsi sa dureté et sa puissance d action sur 1 âme. » Toute émotion amenée au plein jour de réalisation de l'œuvre d'art perd sa faculté d'ébranlement : il faul la tirer de cette . profondeur informulée ■> (gestaltlose Tiefe, jlngela Borgia) — un psychologue dirait l'Inconscient ou le

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revanche d'en jouir1. Ecoutons-le retracer le début de son voyage à dos d'âne : « Mille farces me passaient par la tète. Le bleu du ciel, l'air d'été délicieusement tempéré par la fraîche haleine du Nord, le bon marché de la course, les difficultés de l'élection pontificale surmontées, la volupté prochaine d'un classique à découvrir, tous ces célestes bienfaits me rendaient infiniment joyeux et serein, et j'entendais chanter dans les airs les choeurs des Muses et des Anges. » Ce Latin a la vision directe, positive de la vie. Ce que Poggio appréciera le plus dans Plante, — dont il se sent bien le fils spirituel, — c'est la « saveur de l'existence quotidienne », l'absence de « sublime », le « rire des marchés de Rome et d'Athènes ».

Et des réminiscences sensuelles de sa lecture poursuivent l'humaniste pendant son sommeil même : « Ici un soldat faisait le fanfaron, là un jeune amoureux se penchait sur sa maîtresse qui, d'une svelte inclinaison du cou, tentait d'échapper aux baisers de sa bouche. »

L'impossibilité — toute latine — de saisir des abstractions morales sans le secours d'une vision concrète est très clairement marquée dans cette phrase bien significative de Poggio, qui nous paraît résumer excellemment la transfor-

Subconscient —qui constitue tout son principe douloureux. La même idée a été exprimée par de beaux vers dans Michel-Ange et ses statues.

Jhr stellt des Leids Gebârde dar,

Ihr meine Kinder ohne Leid !

^'as martert die lebend'ge Brust, Beseligt und ergiitzt im Slein.

Le contact d'êtres comme l'Arioste, connue Poggio l'humaniste, esl fécond pour un esprit qu'a menacé de désagréger l'inquiétude des problèmes intérieurs. L'élément latin est proprement pour Meyer — dans toutes les directions et à tous les degrés — la Santé!

Au sujet de la fascination spécifique exercée par la sensualité de l'Arioste sur le tempérament germanique, 'cf. l'excellenl article d'Erich Schmidt : Ariost in Deutschland, ire série des Charakteristiken. Meyer a probablement connu cet article. Cf. p. 480 de cette étude, la note.

1. Ascanio dans les Noces du Moine donnera à la conception Latine de l'existence sa formule définitive : « Ma mission est de jouir légèrement el joyeusement de la Vie. »

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mation personnelle de G. -F. Meyer : « La conscience, quelle étrange chose ! Elle n'est point uniforme chez tous; et, même chez nous, qui en possédons une, elle se montre, tel Protée, sous les formes les plus changeantes. Chez votre serviteur, par exemple, elle ne s'éveille que quand elle peut se matérialiser en une image ou en un son1. »

Inquiétude intérieure. « Grùbelei » germanique: réalisme et sérénité latine, — ce sont les deux termes mêmes de révolution personnelle de Meyer, le point de dépari a le point d'arrivée.

Son plus vieil ami, Fritz von Wyss, celui de tous seé correspondants qui caractérise le mieux le puritanisme suisse, lui reprochera « de ressembler à Poggio » ".

Il y a. cependant, dans la nouvelle autre chose encore qu'une option décidée pour l'optimisme sceptique et sensuel; il y a une sorte de thèse, une profession de foi naturaliste, la revendication des droits de la nature contre 1' « Unnatur » de la vie religieuse et du cloître. Dans la nuit qui précède sa prise de voile, dans cette nuit de préparation « aux épousailles célestes », Gertrude s'écrie : « Marie, mère de Dieu, aie pitié de moi! permets que je fléchisse sous ta croix; elle est trop lourde pour mes épaules! La pensée de ma cellule future me fait frémir! » — Et elle fit un geste comme pour arracher de son corps un serpent. — « Ce qu'il me faut, c'est le -<>leil et les nuages du ciel, la famille et la faux, un homme • I «les enfants! »

« Je ne pus, continue Poggio, m'empêcher de rire de cet aveu humain fait à la Vierge immaculée. »

Quand Poggio, longtemps après la scène de Monasterlingen et à la fin du concile de Constance, repasse le col «lu Splùgen, il « retrouve Anselino et Gertrude florissants de santé; celle-ci, non pas a l'ombre d'une cellule, mais dans

i. Cf. Lettre à Wyss, déjà citée, de juillet 1866. Br. I, p. 65. ■1. Br., t. p. 88.

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la vallée balayée des vents, un bébé à son sein et sur les épaules la croix... conjugale ».

Cette « sécularisation » est un des théines fondamentaux de la pensée de Meyer. Nous le voyons poindre dans Engelberg ; il vibre dans le Saint, s'affermit dans les œuvres postérieures l.

Prenons un peu de recul pour porter un jugemenl d'ensemble sur les trois nouvelles que nous venons d'analyser (le Coup de feu en chaire; le Saint; Plaute au couvent . Irois enfants de la mentalité nouvelle de Meyer nous paraissent avoir deux traits communs essentiels :

Le premier est une complexité supérieure à celle des iiuvres antérieures. Il suffit de comparer des physionomies de femme comme Rahel Wertniùller et Grâce à l'austère Érasparde de V Amulette ou à la rigide Lucrèce de Ienatsch pour constater combien la psychologie féminine de l'auteur s'est affinée. Les premiers types du nouvelliste sont tout d'un bloc et présentent la raideur archaïque, la simplicité d'âme et de geste de statues de bois du moyen âge. Meyer nous donnera plus tard des types plus modernes et plus nuancés 2. En se rapprochant de terre3 sa muse s'est enrichie d'une subtilité nouvelle.

1. Les titres mêmes des œuvres : Plaute au couvent, les Noces du moine, Boni assez révélateurs. En 188J. Meyer médite la composition d'une nouvelle intitulée : 1. a sécularisation en douceur. Cette dernière œuvre restera à L'état ff ébauche, une ébauche dont les fragments sont pourtant bien significatifs. fVoir Langmesser, p. jj J, f..) et non moins significatif le sujet tracé de la main même de Meyer à son ami Rodenberg : « Epoque de la Réforme. I 0 bailli de Berne sécularise un couvent, lentement, sans révolution, en mariant rçea nonnes lune après l'autre. Voici trois ans que cette opération dure: jjuatre nonnes et la mère abbesse résistent encore; par un jour de mai, il leur donne un mari. » (Le texte allemand es1 bien plus net : vice und die ÂJbtissin sind noch hartnàckig, welche er daim an einem Maitage an den Mann bringt.) Langmesser, p. 129.

■2. a Je suis moi-même ('tonné de l'extrême simplicité des moyens mi> en œuvre dans Ienatsch », écrira un jour C. -F. Meyer.

I 1. altitude de Meyer vers cette époque à l'égard de la poésie métaphysique de Cari Spitteler est très significative. Au réaliste qu'es! devenu Meyer, Spitteler apparaît comme « se perdant dans le bleu ». « Sie dùrfen ihn doefa

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Le second trait général, plus essentiel encore, est l'apparition d'une forme d'esprit nouvelle : le dilettantisme. Bourget a joliment défini le dilettantisme « une forme d'esprit à la fois très intelligente et très voluptueuse qui nous incline à nous prêter à toutes les formes de la vie sans nous donner à aucune ». Meyer écrira en 1 88 1 à sa correspondante Louise von François : « Mon goût préféré me porte vers les époques passées ; j'aime à en traiter les erreurs en ironiste; je raille du même coup l'erreur universelle inhérente à l'humanité1. »

Les premières œuvres étaient d'un croyant en la valeur éthique de la vie, — la Réforme dans Ifiïtlen, V Amulette et Ienatsch; — elles nous montraient l'auteur engagé réellement, âprement, dans son sujet. Plus tard, Meyer parlera « d'art pour l'art ». A partir de 1 8j5 , il prend devant la vie l'attitude du spectateur; il la contemple du dehors, l'esprit libre, les sens heureux, comme une scèjie dont l'amusante bigarrure se serait tout à coup révélée à lui. Le Coup de feu en cliaire nous le montre, pour la première fois, s'asseyant à sa table avec l'intention délibérée de ciseler un objet d'art. De ce fait nous allons, logiquement, assister à une hausse en qualité des moyens artistiques, du style, qui d'accessoire

nicht noch weiter ins Blaue sicli verlaufen lassen », écrit Meyer à Kellel en 1882. (Br. I, p. -ig5.) Un peu avant, il parle de la « verfluchte ncue Mythologie » de Spitteler. Il' écrit directement à ce dernier,le 11 déc. 1882 (Br. 1, p 1 sa), à propos d'une œuvre qu'il lui avait soumise : « In diesem Falle biu ich entschieden incompétent, denn ich lege mich zeithcr jeden Abend realistischer zu Bette als ich morgens aufgestandcn bin. Mein Glaubensbekenntttii isi das YVort Merks's zu Gœthe : nicht das Pœtische realisieren, sondera das Ih aie poetisiren... » Meyer écrit à Vischer : « Tandem — pseudonymf de Spitteler — oesthetisch.es Credo ist natùrlich dem meinigen diamétral entgegengesetzl ». (Br. I, p. 422.)

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