‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 118 sur 177 · Br. II. p · texte numérisé non relu

Br. II. p

2. Nos sources seront, en première ligne, <l>'s communications personnelles, puis les esquisses de Frey, de Bectschen, de Krœger — préface s-ffl

-, d'Anna von Dpss-Langmesser, |> 1 i j. et eniîn l'iconographie de

APOGEE '\-t-

n'étouffait nullement l'ardeur de la pensée. Celle vivacité vis-à-vis de l'interlocuteur, dès (|ue la conversation venail à toucher un point sensible, une de ces questions d'art qui occupaient tout le premier plan de l'âme de Meyer, pouvail paraître presque excessive. 11 arrivait a Meyer de parler sans interruption, sans laisser placer un moi a celui qui était en face de lui; sa pensée l'emportait. Beetschen, dans la \isite qu'il lui fit à Kilchberg, songeait, en entendant le poète, à un clair et rapide torrent des montagnes : « On n'avait qu'à écouter », ajoutait-il. II y avait une sorte de fébrilité dans la précipitation de ce débit. Ileinrich Kraeger l'entendit en 1890 exposer le plan de son Frédéric II. Cet exposé fut une sorte de crescendo hâtif et fiévreux jusqu'au point final : « Vinea est mort », où Meyer parvint à bout de souille et haletant. Kraeger eut l'impression d'avoir devant lui un homme montant à l'assaut d'une forteresse.

Le geste extérieur était celui d'un homme du monde, d'une courtoisie parfaite, mais composée. Une certaine emphase artificielle dans l'allure, une largeur un peu théâtrale d'attitudes fut ce qui frappa le plus Cari Spitteler dans la visite qu'il fit à Kilchberg. Meyer donnait beaucoup d'importance aux formes. Gomme pour quelques autres natures caractérisées par la complexité et la délicatesse intérieures, ces paravents mondains constituaient à ses yeux à la fois un abri contre les familiarités bien intentionnées des indiscrets, et une précieuse sauvegarde contre soi-même dans les instants où l'âme du « solitaire » subit la tentation de s'épancher, de se livrer. La politesse était extrême, et, cependant. le visiteur emportait l'impression qu'il n'avait guère avancé dans l'intimité de la nature du poète. Vis-à-vis des hommes, Meyer se montrait le même que dans la poésie : il aimait « distancer l'objet » \ «C'est extraordinaire comme le com-

1. Br. II. p. 34o. Cf. la phrase écrite à Wille H qui peut-être résu le

mieux la personnalité extérieure et intérieure de Meyer : Sic kenneu mien und wissen dass sich etwas in inir straubl gegen die Betastungen der M> Br. I, p. 193.

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merce des hommes vous arrondit et vous polit de toutes parts, écrivait-il à Louise von François. Après quelques mois, il m'est impossible de dire un mot discourtois à qui que ce soit ' ».

Sa prudence fut extrême, ainsi qu'en témoignent suffisamment ses lettres et ses moindres billets. Il y use de précautions oratoires, de ménagements, de diplomaties qui parfois font sourire.

Otte circonspection fut parfois cause que Meyer fut jugé sévèrement par ses visiteurs. Quelques-uns lui reprochèrenj d'attirer avec une sorte d'obstination la conversation vers le détail quotidien et terre à terre de l'existence. Ils ne virent peut-être point à ce fait sa véritable raison que nous révèle Betsy : dériver la conversation des sujets « sensibles » vers les thèmes indifférents.

Les relations mondaines et sociales de C.-F. Meyer semblent dominées par une volonté systématique d'éteindre autour de lui toute agitation stérile pour maintenir aux parties hautes de sa pensée le silence indispensable à l'éelosion de l'œuvre. Il ne prit du monde que ce qui lui offrait une diversion inoffensive, reposante et favorable, par « régime »", comme il disait lui-même. Entre les quatre murs de ce Kilchberg, où il avait pris la douce et un peu indolente habitude de recevoir, il se forma un cercle de conversation agréable, mais d'où était banni tout élément d'émotion. On y parlait des faits du jour avec intérêt, mais aussi avec une sorte de « négligence », selon l'expression dont aimai! à se servir le poète (in lâssjicher weise) 3.

On se tromperait toutefois en considérant comme une pure attitude l'intérêt de Meyer pour le côté matériel de la vie. A mesure que les années coulèrent, le fin réseau deà habitudes quotidiennes l'enserra toujours plus fortement < [

i Briefw. Meyer-François, p. 1 36.

■i. Br. II, p. 1 16 ; Betsy, Souvenirs.

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plus doucement. L'ancien romantique se laissait prendre au charme d'une bourgeoise quiétude de propriétaire. Les lettres à Louise von François nous révèlent des soucis de bâtisse alliés à un goût nouveau du confortable, des grandes pièces hautes et spacieuses, des aménagements intérieurs, et aussi une tendance à apprécier la face franchemenl positive de la vie. « J'ai réalisé, écrit-il à Louise von François, une cure d'amaigrissement ; et sans violence, sans sacrifice : car il fait bon vivre avec de la viande et du vin. »'

« Les barrières de la vie quotidienne, écrit Betsy, avaient peu à peu grandi autour de lui. Il s'y laissait volontiers entériner; il aimait maintenant se délasser sur le versant ensoleillé de l'existence. »

A la béatitude matérielle viennent se joindre les notables satisfactions de l'amour- propre patricien. Meyer se dilate, non sans aise, dans ces milieux de traditionnalisnie zuriehois, au fond peu faits pour lui, et dont la simplicité d'âme jure avec sa propre complexité intellectuelle, mais dont il j goûte surtout l'estime comme une substantielle revanche au dédain qui a longtemps pesé sur sa carrière d'homme de lettres. Ce n'est point sans une secrète jouissance qu'il annonce à Louise von François que la mort de son beaupère laisse libre pour lui un fauteuil dans le cercle des « Bocke », sorte de club jouissant du double prestige d'un extrême exclusivisme et d'une non moins extrême ancienneté". L'importance attachée à cette distinction se mesure au petit dépit marqué par Meyer dans la lettre suivante à sa correspondante qui ne lui a pas paru apprécier celte faveur à son prix : « Xe vous ai-je pas parlé des Bocke? Vous ne me répondez pas le plus petit mot à ce sujet3 ».

Nous avons déjà eu à noter l'influence du mariage, de « l'alliance », dans cette rentrée en grâce auprès du milieu

i. Briefw. Meyer-Francois, p. 1 1 G.

2'. Les Bocke sont une sorte de « Chambre des Pairs ■> remontant au w -iccle, à nombre de sièges limités (soixante) et héréditaires. 3. Briefw. Meyer-Francois, p. i36.

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conservateur de Zurich. Louise Ziegler joua cependant aux côtés de Meyer un rôle autrement essentiel que celui de réconciliatrice avec une société dont s'écartait l'artiste. Elle fut le génie pratique de son existence. Ceux qui connaissent la biographie de Meyer comprendront l'importance de ce rôle auprès d'un homme que l'irréel, que la fantaisie menaçaient de brouiller irrémédiablement avec la vie. Louise Ziegrler fut dans ce sens l'épouse qu'il fallait à un artiste, la véritable femme de poète. Sa main ramena l'écrivain sur des routes préalablement soigneusement aplanies. « Ma femme est précieuse en voyage, écrit Meyer à Louise von François, ave< la naïveté admiratrice de l'homme désemparé dans la vie pratique : elle sait incomparablement manier les emplov et les portiers d'hôtels; — une vraie fille de Junker * ! ». Dan> ces années où l'âge et la corpulence commençaient à alourdir l'écrivain et où il lui arrivait de contempler de loin a\ i un vague regret les sommets des Alpes qu'il n'avait plus le courage de gravir, Louise sut parfois forcer cette indécision en prenant spontanément des billets de chemins de fer, et en mettant son mari devant le fait accompli du voyage. A Kilchberg, la maîtresse de maison se soumettait avec une inlassable patience aux caprices de la muse. Quand Mey< était à sa table de travail, elle différait l'heure du repas de midi d'une heure, parfois de deux heures, pour ne pas rompre l'inspiration. L'entente pratique était pour ainsi dire le sceau imprimé à tous ses actes, même à ses remarques « littéraires» : ainsi, elle faisait observer à son mari, à propos d'une épreuve d'imprimerie, que la marge du haut était plus petite que celle du bas". Elle ne fut pas intellectuelle, mais intelligente, — intelligente du rôle qu'elle avait à tenir aupr d'un artiste. En voyage, elle défendait son mari contre ses timidités et ses inexpériences d'homme de cerveau. A Kilchberg, elle défendait son temps dont, par un excès de poli-

i. Briefiv. Merer-Francois, p. \->.

i. Br. II, p. g j

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tesse, il n'eût peut-être pas su se montrer assez avare contre les entreprises des admirateurs el surtout des admiratrices. Quand les « Tintenweiber -- femmes de lettres » se montraient trop pressantes, elle se plaçait les bras en croix, devant la porte du cabinet de travail de Meyer, dans une attitude presque héroïque de défense. File était alors la vraie fille du colonel Ziegler ', le vainqueur de Gislikon.

« Ma femme est un ange » disait le poète à ses intimes. A cette femme, qui ne fut point une « littéraire », les amis de la littérature doivent beaucoup.

On est embarrassé quand on cherche des points de repère dans cette vie toute unie de Kilchberg. Dans les vingt-cinq dernières années de sa vie, Meyer ne quitta la Suisse que deux semaines ; il les passa en Allemagne, dans une course •rapide qui lui fit voir Berlin, Dresde, Leipzig. L'Empire fascina le gibelin enraciné, le rêveur d'autocratie que fut toujours Meyer. Il écrit à F. Bovet : « Entre nous, l'Allemagne, que je n'avais jamais vue jusqu'à présent, Munich excepté, m'a fait une grande impression2. » Il reçut quelques visites : Rodenberg (1887), Louise von François (1884 et 1889), sPilteler, Hermann Lingg (1889), Fr.-Th. Yischer connurent le poète dans sa retraite de Kilchberg. Mais les vrais jalons de cette vie sont les œuvres.

Les années 1882 et i883 furent les plus productives de la vie de Meyer. Elles nous ont donné la collation des poésies dont nous avons parlé, deux essais (l'un sur Mathilde Escher, dont nous avons eu déjà l'occasion de dire quelques mots, l'autre sur Gottfried Kinkel), et enfin trois nouvelles : le Page de Gustave-Adolphe, les Souffrances d'un enfant, les Noces du Moine.

1. « Mein tapferes Weibchen hat sein militarisches Blul bewahrt », écril

un jour .Meyer à Lingg. Br. II, p. 2çp.

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