‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 120 sur 177 · Langinesser · texte numérisé non relu

Langinesser

apogée 333

mêlée. Auguste Leubelfing est seul à côté du cadavre de son roi en plein centre de l'ennemi. Gustave-Adolphe à l'agonie a étendu les mains vers sou page; mais celui-ci ne pourra satisfaire celte muette prière; il est trop débile pour charger sur son cheval le corps pesant du roi. Une salve de rnousqueterie étend blessé a mort le fidèle serviteur a côté de son maître. Les deux corps, relevés une heure après par les partisans de Gustave-Adolphe, sont transportés a Naumbourg où le page expire après avoir fait devant témoins le récil des derniers instants du monarque. Quelques semaines après, le bruit se répandait que ce n'était pas une main ennemie qui avait mis fin aux jours du roi de Suéde, mais bien .la main traîtresse, armée d'un pistolet, du duc de Lauenbouro-.

Mever écrivit sa nouvelle en avant sous les yeux l'ouvrage de Gfrôrer sur Gustave-Adolphe1. Les emprunts faits a l'histoire sont ici peu nombreux et de peu d'importance ; l'écrivain utilisera quelques traits, la perfidie du duc de Lauenbouro-, par exemple; mais un fait très simple annule ici l'intérêt de tout contrôle historique : Mever a placé le centre de sa nouvelle avant la bataille de Lutzen, dans une période où l'existence du page Leubelfing est individuelle dans son obscurité, sans contact avec les événements extérieurs, et ou l'histoire est muette sur son compte. De ce l'ait seul, l'auteur se détache délibérément de la chronique et reprend dans la conduite du récit la plus personnelle indépendance.

L'héroïne, la vive et allègre « Gustel », jeune créature ' gracieuse dans sa décision garçonnière, s'est — avec; la complaisance des circonstances (il faut bien que le hasard vienne un peu en aide à cette peu vraisemblable aventure — substituée à son poltron de cousin, le jeune LeufelLino- au moment où celui-ci est réclamé comme page par Gustave- Adolphe. Elle a toujours rêvé armes cl batailles depuis -on enfance où le cheval était sa grande passion. Par une sorte d'ironie, la nature s'est offert la compensation de prêter une

i Geschichle Gust. Ad. Kônig von Schveden u. seiner Zeit, von Prof. A. F. Ghorcr. Stuttgart, i83;.

iV, C.-F. MEYER

nature de femmelette au cousin Leufelbing, veule et blême jeune homme dont la seule ambition est de demeurer à son comptoir de marchand dans la maison des Leubelfing, les rois de l'or de Nuremberg. Un troc se fait : Auguste Leubelfing, que la pensée de courir les hasards de la guerre fait frémir, restera à son comptoir dans sa caponne quiétude <le bourgeois commerçant; « Gustel » endossera à la fois F uniforme et le rôle de son cousin. Le tour est joué et réussi* Gustel, dans son travesti de page, est servie par la sveltesse d'adolescent qu'elle doit à la nature. Elle va vivre, aux côtés de son idole Gustave-Adolphe, les heures à la l'ois exquises et fiévreuses de la plus folle aventure ; car sous sel habits d'homme, c'est en femme qu'elle aime le roi. lue mince cloison sépare la chambre à coucher de cette jeune amoureuse de celle de son roi; elle peut entendre la respiration de celui qu'elle aime. Le « page » vit une sorte de cauchemar voluptueux dont la saveur s'augmente de l'inceis titude du lendemain, de l'atmosphère d'inquiétude et dé menace qui enveloppe ses jours. Ne suffit-il pas du plus léger hasard pour amener la découverte de tout ? Gustel sait l'ignominieux bannissement qui lui serait alors réservé et qu'elle voit quotidiennement appliqué aux créatures que le lucre et l'amour attirent dans le camp suédois sous le déguisement d'un travesti. Mais la nature a fait Gustave-Adolphe myope ; il ne voit rien. Le soir, après la bataille, le guerriel passe familièrement sa main dans les boucles frisées de son jeune « page » assis à ses pieds sur un escabeau dans une altitude de ferveur; il se laisse aller à causer avec plus de .douceur que de coutume, tantôt gaiment, tantôt avec l'abandon mélancolique et fataliste d'un homme qui vit dans l'attente de la mort ; et inconsciemment le charme de cettfl présence de femme qu'il ignore le pénètre et l'enveloppe... Méyer nous a donne là des pages de psychologie très raffinée, d'une mièvrerie ambiguë, à la fois charmante el un peu maladive. Toute < elle petite o> uvre a un indéniable accent personnel. Dans le tracé, amoureusement exécuté, <lc U

IPOGÉE . 135

grâce d'adolescent de Gustel, Meyér a pu penser à des figures de femmes qui ont joué un rôle dans sa vie, peut-être à cette Johanna Spyri, d'une jolie hardiesse, dont nous connaissons l'empire sur le rêveur indécis de Stadelhofen. Gustel prend place dans la même galerie que Rahel Wertmùller, que la Lucrèce de Ienatsch, que Vittoria Colonna, qu'Angela Borgia. Nous avons ici l'occasion de remarquer que les héroïnes de Meyer sont plus viriles généralement que ses héros. Aces derniers, il a prêté un peu de sa propre tendance à la mélancolie ; non pas qu'il nous ait jamais donné de Qgures fades ou sentimentales ; — son œuvre n'en offre pas; — mais il n'a pas voulu dépouiller la physionomie de ses héros de la grande séduction poétique que prend le sourire de la lassitude et du découragement sur des visages virils (Rohan, Hutten, Pescara). Ses cames de femmes ont plus de netteté et de sécheresse.

Le Page de Gustave- Adolphe est encore subjectif par d'autres côtés : nous y trouvons, par exemple, la fascination spécifique de l'action sur l'intellectuel, de l'atmosphère des champs de bataille sur l'homme de cabinet. Voyons la façon dont est ridiculisée la lâcheté du cousin Leubelfing, le héros de comptoir, qui n'ose pas affronter l'air de la guerre, et constatons d'une façon générale l'hostilité ironique de l'auteur à l'égard des vies de sécurité débonnaire et bourgeoise. Il est, â un endroit, question dans cette nouvelle du fils d'un colonel qui a embrassé la carrière de pasteur après avoir vu ses deux cadets emportés sur le champ de bataille. Il est maintenant un « serviteur de la parole du Seigneur, avec une grasse prébende »,... « une âme de lièvre », ajoute son père, le brave soldat, sur un ton de philosophique et mélancolique dédain. Souvenons-nous de l'attraction exercée, dans la vie réelle, sur Meyer par les natures de soldats frustes et toutes droites, par son beau-père, le colonel Ziegler, par l'officier de chasseurs autrichiens, Conrad Nùscheler, dont il a exalté le « mâle amour ». Il eût voulu voir Ad, I re\ soldat. Son œuvre est l'écho de cet état d'esprit. Des carac-

tères comme ceux du général Wertmùller, dans le Coup de feu in chaire, de Gustel dans le Page de Gustave-Adolphe. les caractères « casse-cou » — l'expression est de la main même de l'auteur1 — sont tracés avec une évidente sympathie qui se nuance aussi, semble-t-il, d'une pointe de mélancolie, de regrets personnels. Meyer, dans ses livres, aime à aspirer l'odeur de la poudre, à entendre sonner les éperons. Comme chez cet inactif tout 'est destiné à se passer dans le monde du rêve, il prendra de la quiétude d'existence qui l'humilie comme une tare des revanches d'imagination. La fin dea Souffrances d'un enfant — la prochaine œuvre de Meyer est caractéristique à ce point de vue. Le maréchal de Boufflers, devant le lit d'agonie de son jeune fils, dont la courte existence n'aura été qu'un mélancolique et inutile soupir de nostalgie vers la vie d'action, transporte l'enfant par une parole évocatrice dans le cadre d'un de ces champs de bataille que celui-ci eût tant aimés. Sa dernière honte ;i l'égard d'un fils mourant consiste ainsi à lui donner une sensation artificielle d'action. Rien ne peut, nous semble-t-il, mieux marquer la toute-puissance de l'imagination chez Meyer et son intime fusion avec toutes les manifestations de la vie Mais il v a dans le Page de Gustave- Adolphe le témoignage A\\n état d'âme plus personnel encore, in fi n i nie rit curieux et spécial, et qui n'est tout à fait intelligible que pour qui connaît le facteur « névrose » chez C.-F. Meyer : nous voulons parler du sentiment de la mort qui s'y fait jour. Certaines pages nous permettent de toucher ici le tréfond de L'intimité de l'auteur. Meyer a écrit à Meissner : v J'ai parfois l'impression que la Parque gratte légèrement. de temps en temps, le fil de mes jours de ses ciseaux fermés. Elle ne les ouvre pas encore. Ce ne sont que des gest d'essai2. » Cette phrase singulière est écrite dès 1879 Cette sensation d'extrême fragilité au milieu de l'épanouissement

Page 1