APOGÉE
il u bonheur ne quitta point Meycr, mais alla toujours s'accusant jusqu'à la catastrophe finale; elle ne porta point atteinte à ce large et puissant sentiment de la vie qui caractérise le poète de Fùlle et du Morgenlied. Meyer goûta peutêtre doublement l'intensité de la vie dans cette sensation « d'insécurité de l'existence ' » qui ne l'abandonna jamais et dont il parle tant dans ses lettres. Le névrosé, par suite de la déformation constante des éléments du réel que lui impose sa mentalité, vit dans l'attente perpétuelle de l'imprévu et du tragique. Cet état d'esprit est prêté par l'auteur aux héros de sa nouvelle.
Gustave-Adolphe et son page vivent, écrit Meyer, « sur un pied de familiarité avec la mort2 ». Cette expression nous fait aussitôt penser au début d'une pièce des « Gedichte », der Kamcrad, où le poète cette fois parle en son nom :
Mit dem Tod schloss ich Kameradschaft
Lange standen wir auf gutem Fusse.
Le poète continue. Un jour qu'une créature aimée est pendue à son cou, il voit le profil de la Mort se dessiner sur le ciel du soir :
Als das Liebchen heute mir ara Hais hing,
Uber seine Schulter weg erblickte ich
Meines Kaineraden leichten Umriss
Auf dem Abendhiinniel...
Ira deraselben Augenblick umarmte
Liebchen niich und rief « So mQchte ich sterben!
Korame, Tod, und raub niich. Tod, ira Lusse! »
Und der Tod, von schwellend jungen Lippen
Heiss und leidenschaftlich angerufen,
Horle seinen Namen mit Yergniïgen.
Uber sein geheiranisvolles Anllitz
Glitt ein Leuchten und er schied in Minne.
i. Lebens Unsicherheit.
•i. « Es war seltsam : LeubeKing fùhlte es : auch der Kônig lebte mil dem Todo auf cincm vcrtrauten Fuss. »
DHarcovki. 22
338 C.-F. MEYEB
Cette note d'originale et mystérieuse sensualité, cette conception de la mort voluptueuse, nous la retrouvons plus clairement exprimée encore dans le Page de Gustave- Adolphe. Pour le page Leubelfing, la vie n'atteint son apogée sensuel, son maximum de vibrations, que dans le voisinage de la mort'. L'existence n'est vraiment pleine et profonde que resserrée dans un court espace de temps, que limitée par la menace. Leubelfing goûte en névrosée la volupté de l'angoisse.
Un jour, le Roi et son page sont penchés, tète contre tête, sur un manuscrit où sont consignées les diverses niaxin célèbres des siècles. Le doigt lin de Leubelfing s'arrèt* une devise : « courte et bonne ». Gustave Adolphe, le proi tant fervent, blâme son page de ce choix « d'épicurien ». Leubelfing veut se justifier : « Mon Seigneur! voici l'explication que je me donne de cette devise. Je voudrais voir tous les rayons de ma vie concentrés en une seule grande gerbe lumineuse, toute mon existence resserrée dans l'espace d'une heure ; je ne veux point d'un fade crépuscule ; je veux une courte, mais éblouissante étincelle de bonheur qui s";illume et s'éteigne comme un éclair. »
Tous les soirs, « le page se disait, palpitant à la l'ois de volupté et d'angoisse : c'est aujourd'hui la dernière fois. Il jouissait ainsi du maximum de vie avec l'aide de la mort.
Il y a quelque chose de voluptueux également dans l'altitude de renoncement de Gustave-Adolphe à l'égard de l'existence. Il repousse en souriant la cotte de mailles impénétrable que lui présente son page avant la bataille. Il seul venir sa lin avec une secrète douceur. Une atmosphère de pressentiment l'enveloppe; la Némésis qui plane au-dess de sa tète prend une sorte de suavité tragique et n'a plus
i Heures grisantes, commençant aux dix-huil ans <i une \i<' <l enfanl el tes éteignanl connu.' le soleil éteint une ombre Une course, une succession fiévreuse <!<■ sensations 'I orgueil cl de bonheur, de torturants frissons el • !■ voluptés cachés, — lf pouls battant, le souille haletant. — des sensations qu'un jeune cœur insouciant seul peut éprouver dans 1 heure qui pr< • i de la balle meurtrière... »
APOGEE 1 tg
rien de l'âpreté do la mythologie antique. Un jour où sur une place publique la foule assemblée l'ail mouler vers son libérateur la rumeur anonyme de sa reconnaissance, le Roi se penche du haut de son cheval et dit au pasteur blanchi du village qui lui baise les mains : « C'est trop! ce peuple m'honore comme un Dieu! cela me l'ail songera ma tin. Pasteur, j'ai dans ma chevauchée deux compagnons à mes côtés : la déesse des païens, la Victoire, et l'Ange de la Mort des chrétiens. » Gustave-Adolphe nous fait ici irrésistiblement songer à Pescara.
La mort plane sur l'œuvre de Meyer à partir de 1882. Elle est constamment présente, parfois à l'arriére-pian, mais toujours là. Julien Boufïlers dans les Souffrances (V un enfant ne trouvera que dans la mort la révélation de la vie ; dans les Noces du Moine, Astorre goûte la mort la nuit môme de son hymen. Ce n'est qu'au moment de sombrer que ces vies atteignent leur apogée.
Les Souffrances d'un enfant l Das Leiden eines Knabrn furent composées l'année suivante, en i883. Meyer a dit avoir eu ici comme source historique « huit lignes de Saint- Simon1 ». L'histoire joue infiniment peu de rôle dans cette petite œuvre. Nous y trouvons des anachronismes : Meyer nous présente par exemple le P. Tellier comme recteur d'un collège de jésuites en 171 1. Or, en 1709, ce Père était déjà confesseur du Roi, et les deux emplois n'étaient pas cumulables. Toutefois, l'invraisemblance historique de la nouvelle est infiniment plus profonde et plus grave que celle qui pourrait résulter d'une confusion de dates, ainsi que tentera de le montrer cette rapide analyse.
Quel est le thème? Il est tout psychologique. Un enfant, une nature de déshérité délicat, qui n'a que l'intelligence du