Cf. Appendice critique
l',o C.-F. MEYEB
cœur et point celle de la pensée, se surmène inutilement dans ses classes et meurt. C'est une petite destinée d'écolier, très humble, très mince, tout intérieure dans sa mélancolie. Le type dessiné par Meyer est celui du simple de collège au doux regard étonné, dépaysé dans cette première image de la vie qu'est une classe d'enfants, et trop cruellement heurté par ce premier contact avec les hommes pour lui pouvoir survivre. La bonté, — une bonté intuitive et délicate d'infirme, — sera le trait essentiel d'un pareil caractère, et aussi la candeur, la foncière inaptitude à « l'intrigue ». Ces natures douées de trop d'âme, et insuffisamment armées de moyens défensifs, souffrent d'un manque d'adaptation à la vie ; elles sont logiquement destinées à sombrer avant d'avoir pu réellement affronter un monde trop compliqué pour elles. « Tu es trop simple pour te mêler a une intrigue, mais aussi aucune intrigue ne viendra ruiner ton existence. » Tel est le verdict que le héros de la nouvelle entendra de la bouche d'un vieil ami. Ainsi esquissé, le type de Meyer n'est point sans analogie avec ce « simple », tendre et doux, — égaré au milieu d'une vie factice que désoriente en même temps sa candeur, — que nous a présenté voici quelques années Dostoiewsky dans son roman i Idiot1.
Le thème est, comme on le voit, d'une psychologie esxiitiellement moderne. Par quelle fâcheuse et singulière inspiration notre auteur transporta-t-il son sujet dans la France du xvnc siècle, afl'ubla-t-il son héros du nom de Julien Boufflers, et tint-il à donner comme cadre à la détresse intime d'un petit écolier mélancolique la cour du Roi-Soleil?
L'aventure de Julien Boulllers, se surmenant le cerveau dans la pension de jésuites où l'a placé son père le Maréchal, en butte à la malveillance obstinée de ses maître
i. Une influence de Dostoiewsky sur C.-F. Meyer est croyable : notre auteur a beaucoup goûté ceux qu'il appelait les « trois Russes » [Tourgeniew, Tolstoï. Dostoiewsky). « Tourgeniew, de tous les contemporains, est mon préféré. » (A Haessel, a novembre i 8<s : . Meyer a avoué- à Fr. Will< avoir été inspiré par le roman Crime et châtiment dans la Justicière.
APOGKE ;,,
succombant finalement à l'humiliation d'une punition corporelle, nous est contée par Fagon, médecin de Louis XIV, devant le Roi et Mmo de Maintenon, dans la chambre de cette dernière. La directrice de Saint-Cyr et le Grand Roi écoutent dans le plus pariait recueillement le récit des malheurs scolaires d'un enfant de quatorze ans. A cet auditoire pointant solennel, Fagon ne fait grâce d'aucun détail pédagogique; avec le pédantismede « scolarité » d'un « Obcrlehrer » zurichois, il expose consciencieusement à Louis XIV qu'il a pris connaissance des cahiers de l'enfant, avant de le faire mettre en pension, et que ceux-ci lui ont paru porter la trace indubitable « d'un manque absolu de faculté combinative et de dialectique ». Avant l'entrée en pension de l'enfant, le Maréchal et Fagon délibèrent sur le choix d'un collèo-e • « Il n'y avait pas beaucoup de choix ; le Maréchal et moi trouvâmes que le mieux était un collège de jésuites; pourquoi pas à Paris?... » Le lecteur éprouve l'impression d'être brusquement transplanté des appartements de Mmc de Maintenon dans le conseil de famille de petits bourgeois contemporains, avant la mise en pension de leur fils. « Pourquoi s'obstine-t-on à lui laisser achever ses classes? », s'écrie la bonne comtesse de Mimeure, apitoyée sur le sort de Julien. Quant au héros central, le pauvre collégien consciencieux, trop penché sur ses livres, et affligé d'une anémie cérébrale, il fait la plus étrange figure à côté de Gramont, de Villars et de Villeroy, qu'il coudoie dans le récit. Le côté pédagogique de l'œuvre, — aussi bien, d'une parfaite évidence, — n'a échappé à aucun critique. « Au point de vue do la psychologie pédagogique, écrit M. Joseph Weingartner, cette nouvelle, dans notre temps de surmenage de l'enfance, mérite d'être tout particulièrement prise en considération. » Ce qui esl plus singulier, c'est qu'aucun critique n'ait été frappé «lu caractère de fâcheux anachronisme que présente précisément ce trait de « scolarité » dans une nouvelle d'art dont le cadre est le xvnc siècle. Dans la personne du narrateur Fagon, le compatriote et disciple de Pestalozzi se superpose perpé
i',.>. C.-F. MEYER
tuellement au confident du Roi-Soleil. Ces personnages modernes, hâtivement travestis « en xvne siècle » par un costumier de théâtre, finissent par friser le comique. Il faudrait presque tout relever dans cette nouvelle décidément manquée au point de vue de la couleur locale.
D'abord, une certaine bonhomie ménagère, une certaine « Behagliclikeit » spécifiquement germanique, et en tous cas toute moderne d'accent. La maréchale de Boufflers n'a point, en pariant de son époux, l'allure d'une grande dame du xvii0 siècle : « Fagon, tu connais le Maréchal, il n'a en têti que guerres, frontières, forteresses... Pendant le repas, ses soucis ne l'abandonnent pas ; il se fait tout à coup apporter une carte géographique... Si, par hasard, on casse alors matasse ou une soucoupe, il s'emporte et tempête... Quant à son enfant, il ne songe jamais à s'informer de ses petits progrès... »
Dans trop d'endroits, la simplicité familiale des moins suisses, une cordialité débonnaire, un peu « lâchée », remplace la distinction froide et un peu composée, le souci de représentation inséparable dans notre esprit du xvne siècle français. La comtesse de Mimeure rencontre Fagon dans le jardin botanique; c'est une grosse femme qui arrive essoufflée, étayée sur des béquilles. « Bonjour, Fagon, me eria-telle. Je viens te prendre quelques brins de rhubarbe pour mon jardin de Neuilly. Tu sais bien que je suis à moitié médecin. Et vous, jeunesses, — elle se tourne du côté en sa nièce Mirabelle de Miramion et de Julien Boufflers, — dites-vous bonjour. Xe les voilà-t-il pas qui font coinine s'ils ne s'étaient jamais vus ! » Elle expose à Fagon la tiniidité de sa nièce : « Que demain je l'emmène avec moi &à société 'M qu'elle soit assise à côté d'un gros personnage Kommt lichen cin grosses Thier ), d'un archevêque, <>n d'un duc. la voilà qui sera prise dune peur mortelle1... »
i. Cf. encore : < nll ! Reuchte die Grafin die das Gehen an der Brùcke ermùdcte und liess sicli schwer auf die Steinbank aieder.
« Der MarschaH, dieser schreckliche Pédant, wùrde ihn l>--i den Jesuiten
APOGEE
Meyer a placé dans sa nouvelle un peintre du nom de Mouton, sorte de rapin, de bohème a la Mùrger, qui semble un peu dépaysé dans ce cadre* du xvn" siècle. H donl l'accenl nre nous donne point du toul la sensation de l'époque : « J'ai ane commande au château de Grignan. La grosse bonne femme toujours en gaieté — comment s'appelle-t-elle donc déjà? — ah oui, la Sévigné, m'envoie à son gendre... (Die Dings da wieheisst sie doch Pdasfette lustige Weibsbild ?) »
Les compagnons de pension de Julien Boufflers, le jeune d Aigenson et d'autres, ont une allure qui évoque irrésistiblement de petits Suisses du xixe siècle. Ils barbouillent en étude le tableau noir de devises qu'ils accompagnent de calembours1 destinés à tourner le maître en ridicule. Leurs plaisanteries semblent de très faibles copies de la manière de Topffer. Nous nous croyons transportés dans une oc Volkschule » de Zurich ou de Bâle.
Fagon montre vis-à-vis du Roi une liberté de langage plus que surprenante2 et qui est bien peu dans la note du temps : « Oh Roi ! tu sais bien qu'on a employé la violence dans la conversion des protestants ! » — « Majesté, ne sommesnous pas tous un peu jésuites ? »
Enfin, le plus grave anachronisme de l'œuvre réside dans le sujet lui-même. L'intérêt qui s'attache à l'histoire mélancolique d'une âme d'enfant trop sensible s'étiolant entre les saurs d'un collège est tout à fait moderne. Il faut noire sensibilité contemporaine pour goûter le charme délicat, la naïveté douloureuse des confessions de ce « cœur simple ». Fagon, qui provoque ces confidences, nous semble bien avoir une âme du xix° siècle. Et la tendre Mme de Bon Hier-, aussi, dont la douce nature sensible ne peut supporter l'ironie
verschimmeln iassen... — Die Gràfîn brach in ciu toiles Gelàchter ans, lji> -i' das Zwerchfell schmerzte... — Die Gràfija hiell sich den wackelnden Bauch : Hab'ich gelitten an verschlucktem Lachen !. . . »