‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 124 sur 177 · C.-F. Meyer s'est d'ailleurs chargé de faire d'avance, avec · texte numérisé non relu

C.-F. Meyer s'est d'ailleurs chargé de faire d'avance, avec

i. « Le marquis d'Argenson, un des complices, prétend dans ses Mémoirei que If jeune homme ne mourut que quelques mois après et de la petite vende, -i Note de M. de Boislisle, p. ii8 du t. XX de l'édition de Saint-Sini""

AlPOGÉE '>',',

une réelle clairvoyance, la critique de son œuvre : « La nouvelle a ses défauts ; le cadre manque de naturel, et il n'y a pas de vérité entière dans le tracé d'une figure de déshérité qui dépasse continuellement dans ses paroles les limites de son horizon intellectuel.

«L'œuvre se soutient par « sa tendance », quoique je n'aie pas eu celle-ci en vue J. »

Me ver vise ici les attaques dirigées dans sa nouvelle contre les jésuites. Les Souffrances d'un enfant sont, en effet, un des écrits où notre auteur a pris le plus nettement position contre les disciples de Loyola. Cette petite œuvre constitue; un document de la plus absolue netteté à cet égard. Pareille franchise d'accent fait la tâche facile au critique. Celui-ci n*a pas à aiguiser sa sagacité sur des sous-entendus. Meyer s'exprime clairement, par la bouche de Fagon : « Ils ne connaissent ni vrai ni faux, ni bien ni mal ; ils ne connaissent que la Société ! » Le même Fagon dénonce « leur soif de lucre et leur friponnerie ». Quant au camarade de collège de Julien, le jeune d'Argenson, qui connaît « ces scélérats, ces bandits, et leur linge sale », il n'ambitionne rien de moins que de leur enfoncer « son couteau de poche entre les côtes ». « Suis-je responsable, dit Fagon, si l'imagination des Pères transforme en sous-entendus ambigus la parole la plus innocente ? »

Avec les diaboliques ménagements d'une cruauté minutieuse, les Pères poursuivent Julien Boufïïers parce que son père, le Maréchal, possède des documents déshonorants pour la Société. Ils le font mourir à petit feu. Il faudrait citer les pages où le P. Tellier, contraint par le ministre de la Police à demander pardon à sa victime, se refuse à « avilir l'honneur de la Société » par des excuses. « Reconnaître et expier un tort! Le jésuite grinça des dents de rage. » Il jette un « regard meurtrier » à Fagon, le justicier. Ce Père, dans sa fureur, prend en vérité une face de cauchemar; il

i. Langinessci-, p. i3i.

;,(> C.-F. MEYEB

. écume, mugit » ; ses yeux « étincellent comme des yeux de loup ». La rage le rend imprudent, et il se démasque trop crûment devant d'Argenson et Fagon. « Que m'importe le Nazaréen ? » blasphémait-il. Et cet être hideux semblait, dans sa révolte, dans son orgueil blessé, grandir, s'élever connue un démon vers le plafond. « J'appartiens à l'Eglise.. . Non ! a la Société. » Dans la scène de confrontation qui les place l'un en face de l'autre, le P. Tellier et le P. A miel s'injurient en latin de Molière : « Mentiris impudenter. » — « Mentira impudentissime, Pater révérende. » Ces Escobars sont en vérité un peu trop poussés à la caricature. Le morceau se termine par la rocambolesque évasion du P. Tellier. <|iii glisse littéralement entre les doigts du préfet de police <n disparaissant, sous prétexte de changer de soutane, dans un cabinet de toilette habilement agencé et en secrète communication avec la rue. D'Argenson se précipite dans l'escalier à la poursuite du coupable, mais renonce à l'espoir de le saisir. « Où trouver le monstre dans les mille repaires de la Société ? »

L'excès de chaleur de la conviction a certainement nui a la qualité de l'ironie. Des coups plus modérés, dirigés par une main plus maîtresse d'elle-même, eussent sans doute mieux porté. Nous savons que les Provinciales furent un des livres de chevet de Meyer : l'influence outrée et déformée en e-t reconnaissable dans plus d'un trait de notre nouvelle. Getta adaptation suisse de l'incomparable satire française reste assez, pauvre.

Il Tant regretter ces manques dans une œuvre que rend surtout attachante son caractère d'autobiographie. Le rôle de confident et d'excitateur moral de Fagon auprès de Julien nous rappelle l'attitude de Vulliemin auprès de Conrad

Fagon interroge un jour l'enfant, auquel il reproche doucement <■ de se ronger dans des méditations sans issue « Tu as de la peine à vivre ? — Oui, Monsieur Fagon. —

i . lu hoflnungslosem Brùten sich zu verzehren. »

APOGEE S47

On te tient pour borné et tu l'es peut-être, mais autremenl nue ne le pense le monde. »

Julien incline sa trie blonde; des larmes coulenl -s i I <• 11 eieusement entre ses doigts, et il raconte l'heure fatale où il a entendu de la bouche d'un de ses camarades la dure vérité, le fait notoire de son infirmité d'esprit. « Depuis ce jour, j'ai été un malheureux. Gontraii avait donné un corps à ce que je savais, mais que je continuais à me dissimuler à moi-même tant t[ue cela était possible. Depuis, j'ai sans cesse entendu le mot « idiot » murmuré derrière moi, dans la rue, a l'école : aies oreilles se sont aiguisées pour saisir le mot féroce. »

Rappelons-nous la page correspondante dans l'existence de Meyer, l'heure fatale où le solitaire de Stadelhofen, au hasard d'une visite de voisine, recueillit de la bouche de sa mère une analogue et douloureuse certitude. La torpeur d'esprit qui tient Julien enchaîné, son extrême pauvreté d'expression, son manque de brillant et, plus encore, son manque de confiance en lui-même, que Fagon lui dénonce comme son plus grave ennemi, son vain rêve d'une vie personnelle et active, son goût à prendre des confidents et des amis auprès des bêtes, la sorte de résurrection opérée en lui par « l'illusion du succès » personnel, par le fait d'être associé sans déprimant dédain à la production active du peintre Mouton, — voilà autant de traits subjectifs.

Nous avons dit plus haut un mol de l'attraction exercée sur C.-F. Meyer par le Hohenstaufen Frédéric II l'eu de figures tourmentèrent ainsi imagination de poète. Ce qui attirait surtout Meyer chez Frédéric II, c'était l'esprit de « libre pensée toute moderne » 1 qui à ses yeux le détachait de son époque ; il voyait en lui une sorte de « voltairien ■< ayant la lettre sous l'armure d'un empereur du moyen âge

1. Conversation avec Fritz Kôgel. Cf. plus liant, |>. )"> j. avec la note. « Seine Freiçceisterei ist srauz modem.

i',8 C.-F. MEYEH

Ce devait être la destinée de notre auteur de subir inlassablement l'attirance de cette singulière physionomie sans parvenir à la fixer littérairement. De )88o à 1892, la biographie du poète nous permet de suivre cette perpétuelle poursuite d'un thème à la fois fascinant et irritant qui se dérobe aux prises de l'artiste tout en enchaînant son imagination.

La correspondance des années i88:< et i883 nous renseigne de façon particulière sur cette sorte de « corps à corps avec le sujet » das Ringen mit dem Stoffj dont a parlé Meyer1. Il songeait vers cette époque à insérer la figure du Hohenstaufen dans une nouvelle à laquelle il donnait le titre de Magna Peccalri.r. Cette nouvelle, — on Ta deviné', — c'est la Jiisticière. Meyer pensait alors donner comme arbitre, comme justicier suprême, à la figure déjà arrêtée dans son esprit de « Frau Stemma », l'empereur Frédéric II. L'action se serait passée en Sicile. L'ouvrage de Langmessers nous offre un fragment du plan primitif, antérieur à i883, et ayant Palerme comme théâtre. Ce framgent porte le titre de Eine grosse Sùnderin (une grande pécheresse); il nous présente Frédéric II, seul dans la pièce orientale qu'il s'est aménagée dans la tour de son château, et d'où il domine l'agitation du port et la pleine mer, méditant la portée politique de la fameuse bulle que son adver-

Page 1