PREMIERE LIBERTE
qui les connaissait bien tous deux devait appeler son « génie tutélaire ».
La correspondance entre Elisabeth Meyer et Louis Yulliemin s'établit dans l'automne de l'année i84->-1. Elle constitue un document précieux relatif à la jeunesse de Conrad. Elle éclaire l'intimité de ce caractère et jette en même temps un jour vil' sur le rôle que joua la mère dans l'évolution de son fils. Elle nous intéresse encore à un autre titre : elle révèle une maîtrise de la langue française, une connaissance familière de l'esprit même de notre idiome qu'il est bien rare de rencontrer chez un étranger. Elisabeth Meyer s'exprime avec autant d'aisance en français qu'en allemand. Ceci sera de quelque importance pour l'évaluation du facteur roman dans l'œuvre de C. F. Meyer; dans le mouvement qui portera Meyer vers la culture française, l'atavisme nous paraîtra avoir une certaine part.
Le premier fragment en date est le suivant :
« Vous demandez de mes nouvelles, mais permettez que je vous parle surtout de Conrad et de Betsy. Ces deux enfants sont pour moi une source de bonheur et de souci. Ma fille se développe très heureusement, me rappelant toujours plus son cher et regretté père. Mais le pauvre Conrad, qu'il est loin de lui ressembler, de comprendre même ce qu'il a perdu en perdant celui qui lui offrait le modèle de toutes les vertus ! Mes amis ne me reprochent pas de le gâter, mais de tenir les rênes trop tendues et de risquer de voir se casser le fil qui m'unit à cet esprit si indépendant ».
Elle écrit, le a3 mars 1 843, alors qu'elle a pris le grand parti d'envoyer son fils à Lausanne :
« Je ne sais si je dois me faire des reproches de n'avoir pas confié depuis longtemps mon fils à des mains plus habiles que les miennes, ou si le sentiment qui m'a fait tenter d'abord
i. Ces lettres ont été publiées par M. Ch. Vulliemin dans la Bibl, Univ., nov. et déc. i8qq.
So C.-F. MEYER
tous les moyens réservés à l'amour maternel peut nf excuser aux veux île ceux qui me conseillaient de me séparer de lui, malgré sa répugnance à quitter la maison paternelle. Cette répugnance n'existe plus. Conrad désire lui-même être placé ailleurs... J'ai perdu en grande partie sa confiance, parce (rue je mettais trop de zèle à vouloir lui faire accepter mes convictions religieuses... Comme beaucoup de jeunes gens de sa trempe, il affecte de dissimuler le plus possible les bons sentiments qu'il éprouve...
« Il est habitué à un genre de vie simple qu'il est essentiel de lui conserver. Je ne craindrais môme pas qu'il fût moins bieo qu'à la maison, pourvu qu'il eût une nourriture saine et suffisante. La faim est dangereuse à cet âge parce que les jeunes gens se dédommagent volontiers dans les cafés que je déteste. Ce que je désirerais surtout pour Conrad, ce serait une vie de famille agréable et animée, un chef qui sût à la fois se faire craindre et aimer, une règle dans la maison qui ne permit point d'exceptions, quelques camarades peut-être plus avancés, plus vertueux que lui, un lieu, en un mot, qui hélas ! sera aussi impossible à trouver à Lausanne qu'à Zurich...
« Ma bonne mère, à qui j'ai lu ce que je vous dis de Conrad, trouve que je n'ai relevé que ses défauts, sans faire mention de ses qualités, de sa facilite à apprendre, de son goût pour la poésie, de son humeur enjouée, etc.. Elle craint qu'après ma franchise, vous ne vouliez plus de lui. Je n'ai pas cette inquiétude, et dussé-je même la partager, je ne me permettrai jamais de couvrir des plaies qu'il faut connaître pour pouvoir les guérir ».
Puis viennent des pourparlers au sujet du lieu le plus convenable pour un séjour de Conrad. Vulliemin avait pensé à une voisine de la rue du Valentin qui aurait consenti à se charger «lu jeune homme.
« -M M .. répond Madame Meyer avec la délicatesse de tact presque excessive que nous lui connaissons déjà, voudrait-elle concourir à civiliser un peu notre jeune ours, qui
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se complaît malheureusement à dédaigner tout ce qui s';q>pelle bonnes manières, toilette, etc., etc.. ?
« Conrad n'est pas destiné à être riche, mais je suis prête à faire des sacrifices s'ils peuvent lui être utiles ».
Finalement on se décida pour une pension de famille : le Petit-Château. On n'eut pas à le regretter.
Quel est l'état d'âme du jeune Conrad en se séparant pour la première fois de sa famille ? Cet état d'âme peut se définir par un mot : pour la première fois Conrad respire! Il respire librement, sans contrainte ; cette poitrine jeune s'emplit de grand air, de brise vivifiante. C'est une résurrection. Mever s'est expliqué lui-même sur ces changements, ces métamorphoses liées infailliblement chez lui à tous ses voyages ; il l'a fait en termes voilés, caractéristiques de cette pudeur de la vie intérieure qui est bien un des traits les plus profonds de cette nature. Il écrit :
« La Suisse française a toujours été pour moi une seconde patrie, où je me suis plus d'une fois réfugié et toujours avec succès, chaque fois que les choses n'allaient pas à mon gré à la maison ».
« Une fois — ce passage, il est vrai, s'applique à une période postérieure de son existence de jeune homme — le manque de but et de direction dans mon existence m'a presque jeté dans le désespoir; seule une prompte fuite dans la Suisse française put alors me sauver. Ce qui dans la suite m'a toujours revivifié, ce furent des voyages répétés à l'étranger ' ».
Ceci est tiré d'un fragment d'autobiographie destiné au grand publie et écrit avec les ménagements commandés en pareil cas, surtout à un délicat, à un renfermé comme l'est Meyer. Dans sa correspondance privée, avec ses intimes, il s'expliquera plus clairement et écrira :
« J'aime l'étranger, parce que l'étranger vous fait libre, responsable de vous-même et par suite heureux2 ».
i. Notice autobiographique dans Anton Reitler, p. n et 12. 2. Lettre écrite de Paris à Betsy, 12 juin 1857. Frey 99.
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Bien d'autres phases de la vie de Meyer, que nous rencontrerons et retracerons en leur lieu, au cours de ce récit, viendront fixer et confirmer le même fait qui a, dans l'existence de .Meyer, la netteté régulière d'une loi et que nous pouvons dès maintenant établir à propos de ce premier séjour sur un sol étranger. Le principal remède à la névrose qui guette notre auteur, durant toute son existence, c'est le déplacement, le changement de cadre. A ces améliorations, dont l'instantanéité cause quelque étonnement, il y a une double cause : l'une, personnelle, qui est la disparition d'une éducation compressée, l'autre, générale et physiologique dans son essence, qui est le renouvellement de l'imagerie mentale, l'intercalation dans un esprit attaqué par la névrose de faits de conscience nouveaux.
A peine Conrad a-t-il touché le sol lausannois qu'il est un autre homme. La vie passée est oubliée; une nouvelle s'y substitue, riche, intense, un peu folle comme il convient à l'adolescence, mais coulant à pleins bords. Nous sommes loin de Zurich et des classes fastidieuses, de l'aspect un peu monacal du foyer et des brimades humiliantes du « Griiner Seidenhof ».
Et d'abord, Conrad va commencer à écrire, à écrire pour lui s'entend, des vers, des poèmes. Il est temps de réparer le temps perdu. La crise romantique se déchaîne; c'est plus qu'une crise à vrai dire et Meyer restera romantique jusqu'à vingt-sept ans. A cet âge, se substituera à cette esthétique une autre conception de l'art, la seule qui soit appelée chez lui à porter des fruits et dont raffermissement ne sera pas sans relation avec l'évolution de la santé physique. En attendant. Conrad est entièrement romantique. Il est « génial », et, dans un grand poème, compare la poitrine du poète aux eaux du lac Léman (excusez du peu) ; les mêmes souffles, les mêmes frissons les enflent et les bouleversent tous deux. La pièce est adressée à Betsy, qui reste toujours la confidente, la petite sœur admiratrice, aux mains naïvement jointes devant le grand frère. Le poète fait — fort utilement
PREMIÈRE LIRERTÉ
— suivre son poème d'un commentaire explicatif qui doit en ouvrir à Betsy la profondeur symbolique. Il y a bien des choses dans cette pièce, entr'autres d'admirables étincelles religieuses que l'auteur juge propres à toucher sa mère. Nous avons déjà vu que sur ce terrain brûlant de la religion il v avait eu déjà quelques froissements entre la mère et le (ils . Citons quelques passages :
Sors de ta torpeur, ù géant, Brise tes fers étroits ; Que la trompette de tes orages Mugisse sur la chaudière de tes eaux.
Sors donc de ton sommeil, géant ; Brise ce réseau qui t'enchaîne, Bevêts le vêtement d'orage de ta force, Montre la puissance de tes vagues !
Evidemment notre jeune poète songe à la maison paternelle, au réseau d'inaction, de timidité, de crainte qui l'y tenait enchainé, en écrivant ces vers.
Conrad ne se contente pas d'être poète ; en vrai romantique, il fait aussi de la politique. Il veut étreindre le monde pour le réformer; il est titanesque, chaotique, mondial. Chez un maître d'italien il se passionne pour les carbonari. Il s'enthousiasme pour les exilés polonais.
Un habitué de la pension du « Petit-Château » exerce sur lui une grande influence ; c'est le peintre Deschwanden de Stans, un artiste mystique et rêveur, qui plus tard dirigera l'enseignement du dessin de la jeune Betsy. Deschwanden, qui rappelait à Mme Meyer l'anachorète Paul des Martyrs, devait immanquablement exercer une fascination sur l'âme ardente de Conrad. Au milieu de cette effervescence et de cette fièvre, la seule chose que celui-ci oublie, c'est le but même de son voyage : le français ; il en lit bien un peu, mais il ne le parle pas. Dans le fragment d'autobiographie adressé à Beitler il dira bien qu'il « s'est abandonné sans résistance à la muse comique de Molière, et à l'enchantement de Mus-
D'Harcourt. 3
',', C.-F. MEYEB
set » ; — c'est possible ; — Musset1 surtout pouvait alors le séduire, mais son vrai maître d'alors, c'était un Allemand et 1111 Allemand absolu, Jean-Paul-Frédéric Richter. C'était bien l'auteur le moins propre à clarifier une jeune tète aussi tumultueuse. On se souvient du jugement sévère d'Henri Heine sur la « confusion baroque », les « grotesques allures » de l'auteur du Titan « qu'aucune tète française claire et bien ordonnée ne saurait goûter » (de l'Allemagne). Rob. Schumann, tout en adorant Jean-Paul, lui apportait ce témoignage d'admiration un peu compromettant : « Il m'a rendu presque fou ». Jean-Paul était d'ailleurs aussi le dieu de la mère et de la sœur de Conrad, la famille étant décidément romantique.
De ce premier séjour à Lausanne qui dura un an, retenons ce fait précis que, pour la première fois, Conrad prend conscience de sa vocation de poète; que, pour la première fois, pour un temps bien court, il est heureux, entrevoit un sens et un but à ses jours. Après les déboires essuyés dans la Suisse allemande, le sol français lui est pour la première fois ce qu'il restera toujours pour lui : l'élément vital. Les lignes qui caractériseront le mieux sa mentalité d'alors, cette année de sève, de lumineuse plénitude entre les deux nappes d'ombre »!<• son adolescence et de sa jeunesse, ce sont ces vers, vrais vers de confiance et de gaieté.
Tous les jours un jeune poète Descend la rive vers Oucliv, I >es ruses en fleurs sur les joues Des boutons de roses à son chapeau2.
i Une soirée perdue :< visiblement inspiré Meyer dans la petite pièce
intitulée lm Konzert qu'il envoie en 1882 à son amie Loui><\ v. François
1 1 Briefwechsel Meyer. François, |>. fg-5o). Meyer y a puisé le motif d un
cou svelte '!<• jeune tille aperçu au théâtre et charmant l'attention du poète.
A.l. Frey, p. i 1 .