CHAPITRE IV
Il fallut enfin interrompre ce bienheureux séjour de Lausanne où pour la première fois le cœur du jeune homme se gonflait de la fierté de la vie ; les études pressaient, le baccalauréat était là. Meyer nous dit lui-même qu'il n'envisagea qu'à regret ce retour dans le milieu familial1. Revenu à Zurich (i844)î notre poète redevint aussitôt « le pauvre Conrad », selon l'appellation désenchantée que lui donnait sa mère. L'indépendance, l'assurance joyeuse, tout s'éclipsa comme par un coup de baguette. Nous nous sommes déjà expliqués sur ces étonnantes métamorphoses liées au changement de cadre. Ici, ce qui agit le plus puissamment sur l'esprit de Conrad, en dehors de la rentrée dans les lieux associés à ses souffrances, ce fut l'accueil de sa mère et, d'une façon générale, pendant les années qui vont suivre, l'attitude constante de cette dernière à son égard.
Betsy nous a raconté les espoirs auxquels Elisabeth Meyer s'était laissée aller en envoyant son Conrad dans la Suisse française. D'autres mères lui avaient dit avoir obtenu par ce moyen du voyage les plus heureuses transformations chez leurs fils ; Elisabeth Meyer espérait, après cette longue absence, retrouver le sien changé, « sociabilisé », parlant français couramment, assoupli et rompu aux belles manières. La désillusion fut cruelle : Conrad lui revenait plus hérissé
i . Un se m nach Zurich zurûckgekekrt... Notice de Reitler.
et plus réfractaire que jamais, et pour comble ne parlant pas le français. Betsy nous décrit « ce grand front massif encadré d'une chevelure hirsute, cette tète où fermentaient les idées les plus folles et qui se trouvait moins faite encore pour la vie pratique au retour qu'au départ1 ».
Sur les exaltations carbonaristes de Conrad, l'accueil de sa mère fut une douche glacée. Elle écrit à Vulliemin :
« Vous m'épargnez le récit de toutes les extravagantes idées qui se sont succédées dans sa tête, de ses bizarreries qui ('éloignent toujours plus de sa famille et de ses véritables amis. Il vous suffit d'apprendre que je ne puis plus que prier pour mon pauvre fils, espérant que le Bon Dieu jettera tôt <>u tard un regard de miséricorde sur lui 2. »
Voilà des appréciations sévères, que le pessimisme déjà connu d'Elisabeth Meyer nous rend cependant un peu suspectes. Tâchons de les contrôler et, au besoin, de les rectifier par d'autres jugements.
Johanna Heusser, une des amies de Betsy, et une des rares personnes qui, pendant les dix troubles années que nous avons maintenant à étudier, approchèrent Conrad, dit à Langmesser : « C.-F. Meyer fut toujours un homme remarquable, même à l'époque où tout le monde le méprisait* ».
Conrad Nùscheler, le fils d'un ami du Regierungsrat Meyer, et peut-être l'unique camarade de Conrad dans la période la plus critique de sa vie, s'exprime de façon aussi optimiste : « Mon ami me fut toujours bien supérieur pour <•<■ qui regarde les aptitudes et l'instruction. Et c'est pourquoi je tirais tant <lc profit de mon commerce avec lui '* ».
Vulliemin ne varia jamais dans son opinion « qu'il fallait laisser fermenter le vin, mais que le plant était de bonne souch
Enfin les laits oui aussi quelque éloquence. Ce fils que sa
i Betsy. Souvenirs, i. Ihlil. Univ., 1899.