I. Monsieur il. Trog
■i. Il convient de remarquer que, malgré tous ses efforts, Meyer n'a pas entièrement réussi à créer dans son œuvre une atmosphère Renaissance* Des détails révèlent d'amusante façon la superposition mal achevée de la culture latine au tond de tempérament germanique. A travers la distinction d'allure, le « style » des héros italiens de Meyer, percent de-ci de-là des traits indéniables de bourgeoisie germanique. Ces personnages de la Renaissance n'arrivent point à refouler tout à fait une certaine « Behagliclikeit » zurichoise. C'est le maître de maison de Kilchberg qui parle dans les pages ou Guicciardini, a la tal.li> de Sforza, « se prépare une salade de cornichon avec plus de vinaigre que d'huile » [Pescara, p. 19), où Pescara a tourne avec mu' cuiller la limonade » que son serviteur Baptiste vient de lui apporter (Pescara, p. 80), où le héros de Pavie offre à son ambitieuse épouse, m dessert, par une ingénieuse ironie symbolique « une couronne de pâte d'amandes artistemenl dressée par nu pâtissier » (Pescara, p 11 y a bien de [a Gemùtlichkeit •» germanique dans ce passade : « Victoria tenait absolument à présenter les mets à son époux, mais. lui. prenait s.i revanche au dessert 9 [Pescara, p. i5a) : el ne sommes-nous pas transportes en imagination dans quelque école « mixte 0 de Zurich par ces lignes : « Le capitaine souilla malicieusement à l'oreille de Victoria, comme à l'école on garçon fait a une petite fille : ouvre les yeux; on peut encore déchiffrer quelques lettres. . /Vs.,//a, p. l3o).
LES DERNIERES INNEES 38g
pôle L'intention de « meubler » la nouvelle transparaîl avec trop d'évidence. (Un critique contemporain, M. Wûst, parle de Môbellust.) De toutes les œuvres de Meyer, celle-ci est, sans contredit, celle qui a été le plus travaillée au point de vue de la décoration.
Mais l'observation technique qui doit dominer toutes les autres est celle quia trait au caractère scénique de l'œuvre. Il est ici aussi marqué, aussi frappant que dans la Justicière. Une comparaison chronologique des différentes productions de Meyer est extrêmement instructive au poinl de vue de la progression constante vers l'idéal dramatique. Les premières nouvelles ne se prêtaient en aucune façon à passer sur la scène; l'idée de mise en scène ne s'offre à l'esprit du lecteur qu'à partir des Noces du Moine ; elle s'impose irrésistiblement dans la Justicière et Pescara1. Remarquons l'importance toujours croissante du dialogue, qui atteint son maximum dans cette dernière nouvelle, ainsi que la prédilection toujours plus décidée pour le groupement de l'œuvre en un petit nombre de grandes scènes larges2.
« La vie se serrait contre Pescara une dernière fois », écrit-il dans sa nouvelle. Cette phrase prend une douloureuse justesse appliquée à l'auteur. L'année de la composi-
i. Erwin Kalischer remarque ingénieusement que Meyer clans le quatrième chapitre de la Tentation de Pescara. afin de ne Laisser, en bon dramaturge, à aucun moment la scène vide, fait paraître, en l'absence de ses personnages, une troupe de lévriers destinée à occuper les yeux du spectateur ((( Windspiel Intermezzo » écrit spirituellement le critique .
i. Meyer lui-même s est, il est vrai, refusé à voir dans cette tendance toujours plus marquée pour la distribution de ses œuvres en grands tableaux processifs un témoignage d'aptitude dramatique ; il ne voulait y apercevoir qu'une e prédilection pour le geste latin à grand développemement, pour la présentation plastique ». Cf. conversation avec Kôgel : Die Bemerkung dass seine Novellen, die in ein paar grosse breitausgestaltele Szenen zusammengedràngt sind, einen Zug zum Drama verraten, lasst Meyer uicht gelten. « Das ist nur Hang zur romanischeu ausgebildeten Gebârde, und zur plastischen Darstellung. »
j'ju C.-F. MEYER
tion de Pescara, cette année 1887, marque son apogée, du moins aux yeux des hommes. Mue tant de richesse et d'épanouissement cachent l'abîme, c'est ce que le poète est seul à sentir, à savoir. Meyer touche à l'apogée de sa vit»* lilé. Jamais son écriture n'a été aussi décidée, aussi appuyée, aussi impulsive; l'empâtement des traits atteint son maximum. Ces jambages énormes inspireraient à tout observateur non prévenu des inquiétudes pour l'équilibre mental du scripteur. Ce « graphisme » contient quelque chose de menaçant. La santé de Meyer, elle aussi, atteint son maximum d'épanouissement extérieur. C'est l'époque de l'eaulbrte exécutée par Cari Stauffer. Un critique (M. Hans Trog) la regarde et la commente de la façon suivante : « In homme robuste, carré d'épaules ; un visage gras, bien nourri {wokLgenâkrt) ; deux yeux vifs qui, sous la puissante voûte du Iront, regardent gaiment, avec une fraîcheur joyeuse dans la vie... Dans cette face il y a la tranquille et confortable expansion du contentement des autres et de soimême... Beaucoup de joie de vivre, beaucoup de confiance en soi : Cet homme n'a point une faible opinion de luimême1. »
La vie, avant l'échéance imminente, faisait crédit a C.-F . Meyer2. La Tentation de Pescara fut un succès de librairie. En décembre 1887, la quatrième édition était atteinte. La critique s'empressa. Julius Rodenberg écrivit les compliments d'usage, auxquels l'absence d'imprévu enlevait peutêtre de la saveur. (La dernière production que lui envoyai! son correspondant zurichois était uniformément jugée son chef-d'œuvre.) Ernst von Wildenbrueh envoya un billet dont les bonnes intentions et la chaleur compensaient l'insuffisance de précision critique3.