‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 140 sur 177 · C.-F. ME YEN · texte numérisé non relu

C.-F. ME YEN

II poursuivra cette culture dans sa manifestation la plus infime : la toilette. Meyer lui paraissait avoir l'étoffe d'un gandin, et un jour qu'il se promenait par les rues de Zurich dans un innocent et beau veston de velours, Keller décocha ce mot : « Le voilà qui parade comme une demoiselle de magasin ' ».

Il la poursuivra dans les manières extérieures. Le « Brummbar » était offusqué de ce qif il y avait de courtoisie surveillée dans le geste extérieur de Meyer.

Il la poursuivra dans la situation sociale. Meyer est assis avec dignité dans la vie. Il est enveloppé d'une atmosphère de convenances qui contraste étrangement avec la bohème un peu triviale où vit l'habitué du cabaret de la Mésange. Meyer devait dire un jour, avec une délicatesse dans l'indulgence qui lui fait grand honneur, la part qui revenait, dans la « grossièreté inhérente à la vie de Keller », à « sa situation de vieux garçon condamné aux ambiances d'eslaminet 2 ».

Il la poursuivra enfin dans la manifestation la plus haute de la personnalité : dans l'œuvre. Les figurants de la scène où évolue l'imagination littéraire de Meyer sont presque tous princes, rois, chanceliers, généraux... « Ma muse ne voyage qu'avec la grande Histoire », disait un jour, nous l'avons vu. Meyer à Keller. Le luxe de ce décor contrastait trop violenw ment avec la couleur bourgeoise des humbles destinées de Seldwyla. La thèse qui peut se tirer de l'œuvre de Meyer est celle de l'exaltation de l'instinct de puissance. La thèsf de Keller est celle de la réconciliation — Versohnung — avec la modestie de l'existence \

i. Wie cine Ilulzmamzcll.

■i. Br., II, p. io3.

j. Il faudrait encore signaler la divergence des deux esprits dans l'appréciation de la valeur intrinsèque de la vie. Cf. là-dessus conversa lion avec i « Keller liai der Menge gegeniiber vor mir den Vortheil dass er im GruniJ Optimist ist. Dalier ist er fur die .Menge. Denn so sind die Leuto : sic dr.mgen siefa mu den Brunnen des Leben> und sind froh, wenn sie mit ihrera Bechercheu wenigstem ein Trôpflein auQangen. Die finden nun ihre Rechnung

LES DERNIÈRES A.NNEES io5

Entra-t-il dans l'antipathie de Keller ;i l'égard <!<• Meyer des motifs plus personnels, et, disons le mot, plus mesquins ? C'est probable. Celui qu'avait durement éprouvé la vie en voulait à la partialité d'un destin trop indulgent, lui semblait-il, pour son rival. De cette existence si aplanie de «lillicultés matérielles pour qui la voyait du dehors, il n<- soupçonnait pas — ce fut son excuse — les luttes, les conflits intérieurs. Il y eut encore la rivalité littéraire : Keller se vil tout à coup menacé dans sa situation jusque-là incontestée d'autocrate littéraire de la Suisse allemande. Comme beaucoup de monarques, il n'aimait pas le partage du trône1. La fondation d'une « firme Keller et Meyer » — eine Firma Keller und Meyer — , selon la plaisante expression (pie nous rapporte Jak. Boechtold, ne lui agréait pas.

Les mois passèrent. L'œuvre entreprise, Angela Borgia, se développait lentement. Meyer pouvait y travailler avec une lucidité dont il s'étonnait lui-même.

Ces efforts ne peuvent nous masquer la réelle décadence Ae cet esprit dans lequel l'ombre croit lentement, mais sûrement. La désagrégation se marque plus clairement dans le domaine des sentiments que dans celui des idées. La conscience de Meyer nous apparaît, à partir de 1890, envahie par la peur2.

Peur de la mort ; — il avait jadis promis à Ad. Frey des notices autobiographiques ; puis il ne se sentit plus le courage de pensera sa fin. « Cela ressemble trop à un épilogue »T disait-il.

Ici Keller. der ailes gut enden lasst. Er kennt keine tragische Ausgange. Das ist ein Mangel, deun der Reiz des Daseins vollendef sicli ersl in beiden. 1

i. 0 Cheminons amicalement côte à côte », lui écrivait an jour Meyer (Br. I, p. 3o5), et de telles phrases devaient l'agacer !

•i. Cf. AngeLia Borgia, p. ni. « Ce qu'autrefois, dans ses jours clairs. < i i nli« > eût repoussé avec dédain, comme de folles imaginations, prenait maintenant, dans sou Ame obscurcie par la uuit de ses yeux, vraisemblauce et solidité. »

Peur des hommes ; — la méfiance grandit ; les recommandations de prudence à l'éditeur Haessel prennent un caractère insolite : « Je vois, confie-t-il à Fritz Kôgel, les hommes avec lesquels je vis, non pas meilleurs, mais pires qu'ils sont. Je vois en traits aigus leur profil, leur squelette. » Il avait le dessein de montrer, dans la figure de Frédéric II, vers sa fin, la lente intoxication d'une âme par une universelle défiance.

Peur du mystère; — Meyerse sent enveloppé par l'Invisible. La sorte de hantise qui ramenait continuellement sa pen-< '•■• vers l'énigme frappa 'Wilhelm Langewiesche dans la visite qu'il lui fit en octobre 1890. Le poète raconta longuement a son visiteur les expériences d'hypnotisme laites dans un petit cercle de personnes par le psychiatre Forel et auxquelles il lui avait été donné d'assister. Il confirma ces faits par un souvenir personnel. Il avait autrefois connu à Coir^ un marchand qui disposait d'un singulier pouvoir de suggesj lion sur un de ses commis : il pouvait le faire venir à lui de quelque distance, et à quelque moment que ce fût, par une simple émanation de volonté.

Cet attrait vers l'Inconnu est encore contenu dans 1< s limites du rationnel. Il deviendra nettement morbide un an plus tard. Meyer racontera, en octobre 1 89 1 , à Ad. Frey qu il a vu tout à coup des gants placés sur son lit glisser vers le sol, le balancier d'une pendule se détacher, etc.

AngelaBorgia s'acheva cependant. En juillet de l'an 18911 Mever fit venir Betsy à Kilchberg. Son secrétaire habituel, depuis son mariage, « le cousin Fritz », dont la complaisante écriture et la précision de mémoire lui étaient d'une aide précieuse, n'étanl celte lois pas disponible, la sœur fut appeléeà reprendre son rôle ancien de collaboratrice. « Tu ni'' comi prends depuis toujours, lui disait son frère; le travail me devient, tu le sais bien, non pas deux fois, mais dix fois plus facile quand je puis te dicter '; »

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