CONCLUSION
est fait n'existe plus pour moi, écrivait un jour Meyer à \Yille, je suis ce qui devient. »
Singulière et remarquable, cette destinée ne le fut «juin
térieurement, car, vue du dehors, peu de vies fureal plus dépouillées d'événements, plus pauvres d'éléments positifs. La biographie de Meyer est l'histoire de sa vie intérieure. Cette existence, en somme, et malgré la notoriété littéraire dont l'écrivain jouit d'autant plus pleinement, — presque naïvement, — qu'elle était plus tardive et qu'elle avait paTU plus inespérée, cette existence fut triste. Meyer eut quelques relations : son éditeur Hemann Haessel, dont la fidélité le consolait et le fortifiait; son critique attitré, Adolphe Frey, jeune homme dont l'énergie lui plaisait, surtout quand elle se dépensait pour sa défense; quelques camarades d'enfance, Fritz von Wyss, Nûscheler... Citons encore la solitaire de Weissenfels, Louise von François, Rudolf liahn. oelai de ses correspondants avec lequel il fut peut-être le plus spontané. Nous omettons d'autres noms... Cependant, il resta seul et ne connut point d'amis véritables. Sa sœur même, qui partagea son existence pendant près de vingt ans, n'eul point accès jusqu'au tréfonds de son cœur. 11 resta extraordinairement fermé, — sa correspondance tout entière en est le garant — gardant tout au fond de lui, malgré «les accès impulsifs d'expansion, maigre la joie active de la production que peu d'auteurs peut-être goûtèrent autant que lui. malgré la gaieté de certaines œuvres, une mélancolie inguérissable, — probablement héritée de sa mère, — liée aux fibres mêmes de son être et qui lui défendit à tout jamais de se « communiquer». Il a parlé, nous l'avons vu, avec un accent secret et intense, de la « suavité de la solitude », à propos de Zimmermann, le solitaire de Brugg. Il a dit aussi un jour, à propos de Hainerling : « Je l'ai aime parce qu'il était malheureux: en vérité il n'y a rien à aimer chez les gens heureux1. » Peut-être cette mélancolie native fut-elle accrue
i. Briefw. Afeyer-François, p. 2 j">.
's'il C.-F. MEYER
par le sentiment d'avoir, au jour de sa libération, trop peu de temps devant lui pour réaliser son œuvre intérieure, cette œuvre à laquelle il tenait tant! « Dès 1879, il se comparait à un voyageur qui sur douze malles n'en a déballé que deux1 ». Plus tard, il devait dire en soupirant : « Pour achever ma tâche, il faudrait que j'atteigne quatre-vingt-dix ans". »
Ce devait être le sort de C.-F. Meyer d'être mal jugé au lendemain de sa mort. Dans un article de la (Uizctle de Lausanne paru le 5 décembre 1898 se trouve cette phrase : « Un trait que Félix Bovet relève dans la physionomie littérailj du conteur de Zurich, c'est qu'il semblait ne point faire partie du « genus irritabile vatum »; bien que très soucieux de perfection artistique, il était exempt de ce terrible ainourpropre d'auteur qui s'irrite si aisément d'une critique. Le cas est assez rare pour être cité. » Ces phrases provoquent la contradiction. Meyer eut, au contraire, au premier chef. « l'amour-propre d'auteur ». 11 s'offensait de la critique s et d'ailleurs ne la recherchait pas; ce qu'il cherchait chez ses juges, c'était l'éloge, l'encouragement. Et son extrême >c\\sibilité au reproche ne peut guère faire de doute pour qui l'a un peu fréquenté, même à travers sa correspondance.
Nous sommes également obligé de nous inscrire en faux contre l'appréciation de \Y. Lange wïesche louant clic/ le poète l'intérêt porté aux questions sociales contemporaine! et couronnant en lui un « citoyen du siècle ein Biïrger des Jahrhunderts) «.Peut-être le jugement de Cari Busse, malgré son excès de dureté, est-il plus près de la vérité : « Meyof fut, sans doute par nécessité, par faiblesse, un égoïste achevé qui vécut tant sur lui-même qu'il ne resta plus rien