‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 16 sur 177 · Bibl. Univ · texte numérisé non relu

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Essayons de retracer cette silhouette maladive et souffrante entre la dix-neuvième et la vingt-septième année.

A >on retour de Lausanne, Conrad trouva à Zurich bien des changements. D'abord, un an après sa rentrée, la famille changea de résidence (1845). Betsy nous a dit ce que fut pour elle et son frère ce départ du « Grûner Seidenhof » qui avait été le berceau et l'abri de leur enfance. Ce fut vraiment un arrachement de cœur. Les Meyer se fixaient maintenant au centre de la ville, au Stadelhofen, dans un pâté de maisons limité parla Stadelhoferstrasse, la Kanonengasse et la Seefeldstrasse. Ce bloc, qui se composait de trois bâtiments, appartenait depuis longtemps à la famille. L'un des bâtiments était habité par l'oncle Wilhelm Meyer-Ott; Elisabeth Meyer avec ses enfants habitait la seconde partie de l'habitation, d'un seul étage, et dénommée, à causé de sa forme en longueur, du nom pittoresque de « Reisekiste » (malle de voyage); enfin, relié par un couloir avec la « Reisekiste », venait « das Lochmansche-Haus ». Ce dernier bâtiment avait été construit au xvne siècle par le général Lochmann. Le plus bel ornement en était une vaste pièce de majestueuses dimensions et où se rassemblaient tous les Meyer les jours de gala. La disposition intérieure de cette salle était d'un goût à la fois hardi et douteux. Les murs étaient revêtus «le sculptures, représentant en grandeur naturelle les plus fameux héros de l'histoire : Gustave-Adolphe, Tilly, Richelieu, Wallenstein, Turenne. Le plafond se distinguait par un Argus en relief couvert, par un symbolisme ingéaieux, d'une innombrable quantité de petits yeux destinés à rappeler son don d'universelle vision. Enfin, pour compléter cel ameublement inquiétant, un grand lustre fait de fausses roses en porcelaine descendait du plafond.

Malgré tanl de richesses, les deux jeunes gens regrettaienl La bonne el vieille demeure d'autrefois si hospitalière à leurs rêves et à leurs jeux d'enfants. Betsy voit dans cette émigration une coupure nette avec le passé.

Et puis une personne manquait dans la nouvelle demeure :

la grand'mère Anna-Cléopha de Zeller. Cette excellente femme, qui avait si longtemps égayé l'intérieur des Meyer, avait été une charmante petite vieille aux jolis yeux noirs rieurs, douée d'une vivacité d'allure que son âge rendait surprenante. Sa grande passion avait été les enfants et les fleurs ; les années ne la touchaient pas, parce qu'en elle habitait l'éternelle jeunesse. Elle n'était pas très savante ; ce n'était pas une grande dévoreuse de livres, pas du tout une intellectuelle. Son, domaine, c'était les jeux de ses petitsenfants, leur vie, leurs intérêts si proches de son âme à elle ; et son royaume, c'était le potager. Elle y élevait avec tendresse des fleurs rares et des fruits savoureux. Elle avait l'art de comprendre ce que la partie matérielle de la vie recèle de bon et de doux ; elle comprenait les sensualités innocentes, et d'elle rayonnait la joie. Ils le savaient bien les malades et les voisins auxquels la bonne dispensatrice, par l'intermédiaire de la petite Betsy, envoyait souvent une belle corbeille de fleurs et de fruits, qui entrait dans ces pauvres maisons comme un rayon de soleil.

Elle mourut à l'été de la Saint-Martin, après une longue maladie d'hiver qui coïncida avec le séjour de Conrad à Lausanne. Ce fut le dernier coup qui décida Elisabeth Meyer à accepter l'offre que lui faisait son oncle d'émigrer à Stadelhofen. Ainsi pour Conrad toutes les joies de son passé, toutes les figures qui en avaient été l'enchantement s'en allaient !

Le nouveau cadre de sa vie différait du tout au tout de l'ancien. Ce n'était plus l'aspect verdoyant des « Seidenhofe » où le regard ne rencontrait que haies en fleurs, berceaux de tonnelles, claires fontaines de cristal ; là-bas, les maisons étaient séparées les unes des autres par de vastes jardins qui étalaient sous les fenêtres de grands tapis de fleurs et de verdure et mettaient dans ce q lartier de la ville — presque la campagne — l'enchantement de la vie libre et du grand air. Stadelhofen est plus sévère, mais plus aristocratique : de hautes murailles séparent les maisons ; sur la

rue, la demeure esl fermée aux promiscuités et aux indiscrétions du petit peuple par de grandes grilles en fer forgé. La chambre de Conrad n'est plus la petite pièce s'ouvrant sur le jardin d'autrefois; c'est une grand chambre haute, donnant d'un côté sur la belle échappée du lac et sur les deux débarcadères toujours grouillants de vie des bateaux à vapeur, et, de l'autre, sur la rue et la place qui alors servait de nia relié aux grains. Des deux larges fenêtres on a une vue 1res gaie. Sur la place bruisse la vie populaire avec la foule «les acheteurs ; de grandes bandes de pigeons, qui picorent le grain tombé des sacs, mettent là leur tache gaie ei bigarrée. C'eût été un poste d'observation à souhait pour un curieux, une nature de flâneur ; mais Conrad n'est pas l'étudianl badaud qui s'accoude à sa fenêtre, une cigarette aux lèvres pour regarder la rue; dans sa grande chambre aristocratique, où nous allons le voir peu à peu se murer, il regrettera la petite pièce de là-bas, la jolie vue de plein air, de verdure, qu'il avait de sa fenêtre.

A sa rentrée à Zurich, le jeune homme trouva ligué contre lui un ensemble de circonstances qui sur des épaules fortes eût déjà pesé lourdement, niais qui devait être écrasant pour celle nature de faible résistance.

D'abord, dès sa rentrée, et une fois son baccalauréat conquis, on l'orienta du côté du droit. Peu d'études étaient moins laites pour lui. Il y eut là la même erreur que pour son contemporain et son camarade Victor-Joseph SchefFel. Un ami de la famille. Bluntschli, exerça une fâcheuse influence. D'ailleurs de touj temps cela avait été une chose convenue, décidée : Conrad suivrait la môme route que son père. El ainsi, selon la voie ordinaire des fausses vocations, sous la pesée d'une sorte de prédestination créée par l'accord tacite, presque inconscient, de toule une famille, Meyer - engagea sur un chemin dont il ne devait plus avoir le courage de se détourner plus tard, même quand il eut aperçu l'erreur de direction. Pour changer un pareil aiguillage, il faut de I initiative : celle-ci manque à des natures sein-

SOLITUDE I i

Mables. Nous verrons Conrad persévérer dans cette volonté fatale de « faire du droit. »

A cette grave erreur de direction vinrent s'ajouter plusieurs facteurs propres à paralyser le jeune homme.

Et d'abord le milieu dans son acception la plus vaste, non point la famille, mais Zurich et même la Suisse en général Meyer tombait dans le temps le moins fait pour lui; c'étail l'époque de la guerre du Sonderbund et de la transformation de l'ancien fédéralisme en régime unitaire. Cette crise porta en avant les éléments radicaux. « Quiconque avait les mains et la conscience liées par le respect des droits traditionnels se retirait lui-même des emplois publics ou s'en voyait démis1 ». Ce fut le signal d'une émigration générale pour beaucoup d'anciens fidèles de la maison des Meyer, la plupart anciens amis du père de Conrad, et partageant ses idées. Beaucoup allèrent chercher un champ d'activité en Allemagne : Bluntschli à Munich, le professeur Monnard (jusque-là à Lausanne) à Bonn.

Le nouvel état de choses en Suisse et particulièrement à Zurich, était marqué par une orientation générale des esprits dans le sens de l'activité pratique. Ce petit pays se peupla de durs et lucides travailleurs. Partout surgirent des Compagnies par actions, des entreprises industrielles, des projets de voies ferrées. C'est le temps de la construction du Polytechnikum fédéral de Zurich, imposante masse érigée à l'esprit nouveau d'après les dessins de Seniper. C était fini du beau temps des professeurs armés de lunettes et de science ; à la République de Platon succédait une république américaine. Du coup, le monde artiste, les intellectuels et les poètes, tous les travailleurs de la pensée pure virent le sol se dérober sous leurs pieds ; il n'y avait plus de place pour eux dans cette Suisse nouvelle qui faisait plus de cas des plans de ses ingénieurs que des libres créations de l'art. Et ils partirent pour des cieux meilleurs. Ainsi

i. Betsy. Souvenirs.

firent Keller, Bocklin, Adolphe Stabli, Walter Siegfried.

Sur le jeune homme qu'était alors Meyer, cette transformation de l'esprit suisse devait aussi exercer son contrecoup, plus sensible au fur et à mesure des années. Au milieu de cette ambiance d'activité pratique, il devait se sentir, de plus en plus isolé et incompris, devenir, comme nous le dit Betsy « un étranger chez les siens ». Cette influence fut d'autant plus marquée que Meyer était bien par nature et par éducation le caractère le moins apte à la concurrence vitale. A cette native inaptitude au « struggle for life », faite surtout d'absence de sens pratique et de goût des affaires, il y avait encore une autre cause plus intime et tenant aux fibres profondes de l'âme : Meyer eut toujours en horreur le concours, l'idée de triomphe sur des rivaux dans la grande course de la vie. Il lui eut été aussi insupportable d'être victorieux que vaincu. « L'arrivisme » blessait comme une grossièreté cette nature délicate ; ce qu'il eût aimé, nous dit sa sœur, c'est une « place non disputée, au soleil, et où sa propre ombre n'eût assombri le chemin de personne1 ».

On voit déjà combien le milieu, dans son sens le plus général, fut défavorable à Meyer; conçu- de façon plus restreinte, il ne le fut pas moins. Il y eut d'abord l'incroyable maladresse à son égard des « amis de la famille », ce cercle de parents éloignés ou de simples connaissances qui crurenl de leur devoir — peut-être le plaisir de prêcher n'élait-il point étranger à leur sentiment ! — d'inculquer au jeune Meyer la notion de ses vraies obligations : « Son. père es1 mort ; il doit le remplacer auprès d'une veuve dont il est le seul appui ; à un soutien de famille il faut une plarc, un,- position fixe et solide, que seuls pourront lui donner des efforts diciplinés vers un but précis, etc., etc. » Ces maladroites homélies blessèrent la sensibilité extrême que nous connaissons déjà à Conrad. A l'agacement pro-

i . Betsy. Souvenirs.

voqué par l'ingérence de gens' presque étrangers clans ses affaires se mêlait chez le jeune homme le dépit plus grand de voir ces aigres incitations un peu justifiées par l'inaction qui le paralysait. Il y a dans l'attitude de Meyer, pendant toute cette période d'irrésolution et d'impuissance qui durera jusqu'à la mort de sa mère, un cercle vicieux essentiel : la névrose explique l'attitude du milieu à son égard, et réciproquement le milieu renforce et alimente la névrose. Resserrons le cercle et, après les amis de famille, arrivons-en à la vraie famille, à l'intimité. Là encore nous allons voir le milieu pernicieux. Celui-ci est, il est vrai, fort étroit : il se compose de la sœur et de' la mère. Betsy est le seul secours de son frère dans cette période de détresse intérieure, le seul être qui « connaisse tous les instants de sa vie » l, la seule vraie confidente. Quant à Elisabeth Meyer, c'est peut-être l'être qui fait le plus de mal à Conrad. Il n'y a guère d'exagération à dire que, par une sorte de cruelle ironie de la destinée, l'attitude de cette mère si aimante auprès de son fils fournit le plus clair aliment à la neurasthénie de ce dernier. La pauvre femme s'en rendait d'ailleurs compte en écrivant à Yulliemin : « Je suis la personne qui lui nuit le plus ». Vis-à-vis d'une nature comme celle de Conrad, la seule attitude bienfaisante serait un parti pris d'optimisme. L'essentiel, ce qui importe avant tout, c'est de rendre le courage de vivre à ce mélancolique qui s'abîme dans le doute de lui-même et qui ne se rend que trop amèrement compte qu'il « fait tache dans la lignée des siens ». Cette mère devrait se montrer confiante, même contre tout motif réel de confiance, prendre l'attitude de la croyance, encourager son fils dans ses essais, le redresser dans l'estime de lui-même. Au lieu de cela, elle le considère comme incurable ; elle enchérit sur ses désespoirs et se lamente plus que lui. Ses essais littéraires sont à ses yeux pure

Nup du allein weisst noch Bescheid

Von aller» Augenblicken meines Lebens...

(Ged. Ohne Datam).

folie, et, comme encouragement à ce fils qui, en dépit de tout et de tous, conserve une palpitante et dernière lueur d'espoir dans la poésie, elle écrira : « Le progrès de Tordre matériel dans tes comptes et dans ta chambre me fait infini mm ni plus de plaisir que tes plus beaux poèmes *... Je suis forl rassurée d'apprendre que lu as enfin donné congé aux Muses ». Elle traite, comme nous le verrons plus clairement dans la suite, ce grand fils en enfant auquel elle ne Laisse aucune responsabilité et aucune indépendance. Il faudrait ajouter la compression religieuse, dont les lettres citées donnent assez l'idée.

Voilà donc l'ambiance essentiellement nocive dans laquelle se cultiva et se fortifia à souhait le germe maladif que l'hérédité avait déposé en Conrad Meyer. Certes, disons-le tout de suite à la décharge de cette mère douloureuse, qui voit, qui sent son fils lui échapper et que nous verrons se battre dans les ténèbres contre un élément qui lui reste mystérieux : ces influences de milieu ne sont pas, à elles seules, suffisantes pour tout expliquer. En dernière analyse, la cause la plus puissante de la crise qui va se développer, c'est la logique interne, physique, du mal lui-même. Il était naturel qu'à la névrose, dont nous avons vu déjà poindre les symptômes dans l'enfance, la puberté donnât l'essor.

Conrad redevint sauvage ; peu à peu il s'éloigna des salles de cours où l'enseignement du Droit le rebutait. Cette étude lui restait, malgré les exhortations de Bluntschli, si antipathique que le jeune étudiant se refusa à adopter la casquette rouge cerise de ses collègues de la Faculté de Droil pour planter sur sa tête d'artiste et de littérateur la casquette bleue des philosophes. Le nombre de ses camarades alla toujours se resserrant : quand celui qui était resté son seul intime, Conrad Nuscheler, un ami d'enfance, fut parti pour se faire immatriculer à Munich, il se trouva complètement isole. La mentalité angoissée, maladivement

i . Ad. Frey, p. 65

timide du « Chueri » de jadis reparut, aggravée encore. Conrad avait peur de ses semblables; entrer en relation, lier conversation, c'était pour Lui uno affaire redoutable. Cette timidité de solitaire se trouvait renforcée vis-à-vis des femmes ; de temps en temps, il regardait, du haut d'une fenêtre de la Kirchgasse, se promener dans le jardin de David Iless la nièce de ce dernier, une belle jeune fille d'une pureté de traits angélique qu'il avait surnommée « le cygne ». Conrad, embusqué derrière la fenêtre, se repaissait avidement de cette gracieuse apparition ; mais on pense bien qu'il n'osa jamais entamer un entretien avec la dame de ses pensées.

Tous les ans, Mme Scheffel venait de Carlsruhe à Zurich avec ses deux enfants, Marie et Joseph-Victor, le futur poète. La famille Scheffel était liée avec celle des Meyer. L'arrivée de ces camarades, — Victor était presque le contemporain de Conrad, — eût dû être pour notre misanthrope une distraction. Autrefois, c'était un événement dans la maison ; Mme Scheffel savait conter des histoires comme personne ; les deux petits Scheffel jouaient sur un théâtre de marionnettes des pièces composées par leur mère. Maintetenant la sauvagerie de Conrad ne s'accommodait plus de ces anciens amis. Dès que les Scheffel arrivaient, notre misanthrope s'évadait par quelque porte.

Après son retour de Lausanne, Conrad consentit encore quelque temps à voir une amie de sa sœur, Johanna Heusser, qui devait plus tard se faire une place dans la littérature sous le nom de Mme Spyri. Johanna était une jeune fille charmante, avec quelque chose de résolu et de décidé : de grands yeux d'un bleu profond, un petit front très pur, des cheveux bouffants. Elle était pour Conrad, — selon sa propre expression, — - une camarade. La sauvagerie de celui-ci ne s'apprivoisait que devant elle; sans doute, c'étaitee quelque chose d'énergique, de fier et d'indompté qui lui plaisait M""3 Meyer comparait Johanna à un clair torrent des forêts. Quand la jeune fille venait voir Betsy dans le petit atelier

de dessin que celle-ci s'était installé, Conrad ouvrait la porte et venait spontanément causer de littérature et d'art.

Mais avec le temps, ce fut encore trop pour lui; il ne vit plus que sa mère, sa sœur et un étudiant à qui, pour s'occuper, il donnait des répétitions de latin. Il en vint à ne plus oser sortir ni se montrer à la lumière du jour; il évita les rues. Comme autrefois, au Grimer Seidenhof, mais avec un caractère de névrose bien plus nettement accusé (n'oublions pas qu'il a vingt-cinq ans), il borna ses promenades au jardin. Bientôt celui-ci l'effaroucha encore le jour ; et il ne se montra plus dans cet étroit espace enclos de murs que la nuit. C'étaient là, dans l'ombre et toujours sur le môme chemin circulaire, d'étranges et mécaniques allées et venues ou Conrad ne tolérait qu'une seule présence : sa sœur. Il choisissait, pour ces promenades, les nuits de lune ; car, disait-il, la lune détruit l'horreur des limites en effaçant les contours des objets et en agrandissant les images.

Essayons de porter quelque lumière dans cette existence qu'enténèbre lentement la maladie, en tâchant de dresser le bilan d'une journée d'après les renseignements dont nous disposons. D'abord, aucune fixité, aucune régularité : Conrad se laissait vivre sans aucun plan. 11 se levait tard, arrivai! en retard au déjeuner du matin. Le sport tenait une certaine place dans son existence; autrefois il avait beaucoup patiné ; il a plus tard chanté, dans une des pièces mélancoliques où revil sa jeunesse, le charme des heures solitaires passées sur la glace '. Maintenant il se met avec passion à l'escrime <-l lâche même d'apprendre à Betsy le maniement du fleuret; nous retrouvons la trace de l'intimité du frère et de la sœur dans ce naïf et délicieux trait de camaraderie. Plus lard encore il essaya de l'équitation. Enfin il borna ses exercices a des ascensions dans la montagne

i. Cf. Aus der ffôhe Ged.

Meiner [ugend einz'ge Lust 1. autel dumpf zu mir empor.

i .1 encore. Die Schlittschuhe.

et les glaciers d'où il revenait, nous dit Betsy, les vêtements en lambeaux ; pour ces équipées, il partait seul, sans guide; sa misanthropie n'eût point souffert un compagnon de route; ce qu'il aimait, c'était se sentir abandonné dans les déserts de neige; ce qui le tentait, c'était le gouffre des précipices sur lesquels sa mélancolie aimait se pencher par une sorte d'attirance morbide qui lui faisait rechercher ces perpétuels contacts avec la mort1. La même toute-puissante attraction de la solitude et des abîmes lui faisait goûter la profondeur des eaux. La Montagne et le Lac, voilà quels furent les vrais confidents de cette jeunesse. Mais, bien entendu, Conrad n'est pas le canotier joyeux qui part avec des bandes d'amis sur des yoles pleines de chants et de rires, heureux de montrer sa jeunesse et de beaux muscles à la foule des badauds zurichois qui regardent la berge. Le soir, il détache tout seul sa barque de la rive, rame sans trêve jusqu'à ce qu'il soit loin, loin du bord, puis arrivé au centre, il plonge dans l'eau et nage longtemps dans l'ombre, avec, sur sa tète, l'étincellement des nuits d'été. Ce qui le fascine toujours, ce qui le fascinera encore bien longtemps, c'est le voisinage de la mort. Et plus tard, ces « impressions » maladives se feront jour dans sa poésie lyrique l. Nul doute que la tentation du suicide l'ait souvent effleuré, ou, plus exactement, il vit dans la hantise et le coudoiement de la mort. Bien souvent il exprimera des idées de destruction à sa mère et à sa sœur le soir en les quittant pour ses étranges excursions solitaires. Une fois entre autres qu'il s'était mon-

i. Cf. Ged. Le discours du « Berggeist » :

Ein junger Wand'rer kam zu mir gefahren Mit hast'gen Schritten u. mit weh'nden Haaren Ein bleiches Bild ! So ist er ohne Bangen, Auf meinen schmalen Graten uingegangen, U. iiber Klilften. schwindelnd abgrundtifen, Aus welchen jubelnd ibn die Yogenriefen, Ist er gewandelt auf gesturzten Eohren und. schien in meine Wildnis zu gehôren Ein dumpfer Ton in meinen dumpfen Choren.

(Fiebernacht).

et Der Kamerad

Mit dem Tod schloss ich Kameradschaft

•,,S C.-F. MEYEB

tré plus désespéré et plus tragique que jamais, sa famille vécut des heures mortelles. Conrad était parti pour le Lac qu'il aimait ; il se faisait tard, la nuit s'avançait sans que le promeneur revint. Betsyentenditquelqu'un escalader légèrement la grille en fer de la rue le jeune homme n'emportait jamais de clé, il rentrait en vagabond, sautant par-dessus les clôtures), elle aperçut dans l'ombre l'étincellement du cigare de Conrad; elle a dit elle-même n'avoir jamais salué une étoile avec autant de divin allégement du cœur que ce petit point lumineux dans la nuit qui lui annonçait le salut de son frère.

Outre la Montagne et le Lac, Conrad avait un autre refuge, le plus sur, celui où s'enfermait le plus volontiers sa sauvagerie : sa chambre. Ce fut dans ce repaire, entre ces quatre murs où personne n'avait droit de pénétrer, que se consomma peut-être le plus activement cette douloureuse désagrégation de lui-même que Betsy a retracée.

Cette chambre du Stadelhofen avec ses larges fenêtres donnant sur la gaieté du lac et de la place, nous l'avons déjà décrite; mais le solitaire ne s'accoudait guère à ces croisées ; toute la vie du dehors n'eût fait qu'augmenter l'impression du néant intérieur dans lequel se dissolvait sa personnalité maladive. Il restait à remâcher l'amertume de s;i vie, bute contre l'insoluble et mystérieux problème de sa destinée. Dans une de ses nouvelles, « Les souffrances d'un enfant », il esl question d'une roche à pic, s'élevant comme un infranchissable et sinistre obstacle devant la fuite éperdue d'un malheureux traqué \ Conrad-Ferdinand Meyer a dit lui-même plus lard qu'il avait mis plus qu'on ne croyait de ses impressions de jeunesse dans cette nouvelle. Lui aussi ne se trouvait-il pas alors dans une impasse, traqué comme

i. Le thème .< été repris dans • Pentheus. » (Ged.) ... H - d&mmerl empor Bin 1 ils ohne Pfad, eine Wand ohne Thor; l.i- steht und er starrt an die grausige Wand.

solitude 49

le Penthée de la nouvelle, par le cortège frénétique de ses obsessions ?

Il lisait; mais ses lectures d'alors n'étaient point celles qui lui eussent convenu. A cet esprit qui se perdait dans l'impalpable, dans l'inconsistant, dont toutes les constructions étaient un « château de rêve >» (Betsy), il eût fallu la saine précision d'un réalisme bien compris. Conrad n'aimait que les romantiques : Herwegh, Tieck, Novalis, Grabbe, Lenau, Freiligrath'; parmi les Français, Victor Hugo et George Sand. Insistons sur le romantisme essentiel de Meyer pendant toute la période maladive de son développement. Nous verrons que c'est au réalisme latin et à la précision latine qu'il devra sa libération physique et intellectuelle. Conrad est alors le vrai romantique. Il n'aime sa chambre que quand le Fohn en ébranle les vitres et la charpente, « il se sent des affinités avec le vent » (Betsy). Un soir, il récite à Betsy d'une seule haleine et jusqu'à minuit dans la grande salle aux sculptures pour donner la solennité du cadre à sa lecture, le Savonarole de Lenau. Au début, alors qu'il n'a pas encore perdu la foi en lui-même, il récite à sa sœur, en se les appliquant, naturellement, les vers que Freiligrath dédie à la tombe de Grabbe :

A travers le monde marche

Solitaire le poète, le front flamboyant;

Le sceau de la poésie est la marque de Caïn ;

Le monde le fuit et le juge sévèrement 1.

« J'ai lu alors énormément, écrit Meyer dans la notice autobiographique destinée à Reitler, sans aucune méthode, sans aucun but ». Ce pêle-mêle de lectures aboutit à quelques essais personnels qu'il n'est pas inutile ici de caractériser en quelques mots. Ces essais sont généralement très faibles, ils ne permettent en rien de prévoir le poète futur ; celui qui deviendra un artiste si personnel n'écrit alors que de

i. Betsy. Souvenirs.

D Hakcourt. 4

values et ternes ébauches, dénuées de toute individualité. Et nous sommes forcés de ne pas en vouloir à Gustave Pfitzer pour la sévérité avec laquelle il crut de son devoir de détourner le jeune homme de la Muse.

Ce fut une anecdote douloureuse de la jeunesse de Connu! après son retour de Lausanne ; c'était à l'époque où il croyait encore en lui-môme, et où sa famille espérait aussi. M Mever ne crut pouvoir mieux faire, pour s'assurer de la valeur exacte de ces essais, que d'adresser quelques morceaux choisis à Gustave Pfitzer en lui demandant son opinion. La chose était facile; nous avons vu l'intimité d'Elisabeth Meyer avec la femme de Pfitzer. La réponse arriva. C'étail le moment de Noël. Elisabeth Meyer, ne doutant pas que cette enveloppe ne contint des encouragements, < rut préparer une surprise à son fils en la pendant non décachetée aux branches de l'arbre de Noël ; ce fut un « amer cadeau » (Langniesser) ; Pfitzer pris comme expert était formel : Conrad ferait mieux d'abandonner la plume et d'opter pour le pinceau l.

Le coup fut rude pour le jeune poète qui, cependant ne jeta pas tout de suite le manche après la cognée.

Il renonça seulement à la poésie lyrique pour s'essayer dans le drame et dans l'épopée. Il dramatisa Ienatsch, Béatrice Cenci, Ariane à Xaxos. Betsy se souvient des fragments qu'il lui lis;iit entre 1 845 et i85o. Notons que ces fuyantes ébauches se rapportent toutes aux sujets qui, toute sa vie. occuperont sa pensée. « Cassar Borgias ohnmacht » c'est, noua dil Betsy, que la rédaction ultérieure et mûrie d'une des premières ébauches dramatiques de l'auteur. Cette survivance des thèmes dans l'imagination de Mever, leur Lente élaboration au cours des années, leur réapparition éruptive sous des formes différentes, estessentielle. Du plus lointain passé de Conrad surgissent en vagues lignes d'estompes les grandes Heures héroïques de la vieille épopée

i ( 'ii lui avail fait prendre quelques leçons de dessin -eus la direction du peintre SchweiZi

SOLITl 1»K M

impériale : Othon III, Henri I\', Frédéric II, Manfred, (ionradin de Sonabe. Ce qui esl digne de remarque ici, c'est donc non point la valeur, très faible intrinsèquement, de ces essais, niais leur sujet.

Plus tard, le mal empirant toujours, la pensée de Conrad se perdit de plus en plus dans le Rêve ! et toute concentralion artistique devint impossible. Méconnu et incompris de tous, « peu à peu il commença à douter de lui-môme e1 de ses propres forces; ses anciens projets, ses anciens buts d'existence fuyaient de plus en plus, s évanouissaient dans une brume lointaine. Ce fut comme une lente décomposition de lui-même » (Betsy). Meyer a exprimé lui-même de façon douloureuse et poignante l'impuissance qui alors le paralysait.

« Quand je m'éveille le matin comblé d'idées, disait-il alors à Betsy, et que je cherche à habiller, à sertir mes pensées, je me fais l'effet de ce pauvre berger auquel le sorcier de la montagne Rùbezahl permettait de bourrer ses poches d'or. Quand revenu chez lui il les retournait pour étaler ses trésors, il n'en tombait que des feuilles mortes2 ».

Peu à peu il en arriva à se déshabituer de consigner sa pensée par écrit; celle-ci resta à l'état embryonnaire, indéterminée, « informulée ». Il en vint à ne plus « penser en mots3 ». Chose étrange, la seule chose qu'il put encore écrire (nous reverrons le même phénomène réapparaître au soir de la vie, alors que l'affaiblissement sénile ramène le poète aux états maladifs de sa jeunesse), c'était des vers, probablement parce que la poésie, par son essence même, s'adaptait mieux à l'imprécision de ses images mentales

Ce fut alors qu'arriva, dans cette vie recluse qui se dissol-

i. Cf. Tag, schein hereiitl (Ged.)

Ich war von einem schweren lîann gebunden

Ich lebte nicht. Ich Iag im Traum erstarrt. •2. Betsy. Souvenir*.

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