Iliidem
Ï2 C.-F. MEYElt
vail elle-même, une catastrophe intérieure, qui en acheva le désarroi.
Conrad eut un jour la curiosité de s'acheter les « Kritische Gange <> de Kr.-Th. Vischer. La lecture de ce volume fut pour lui un écroulement. Vischer y parlait de l'art italien, de Môrike, du Faust de Goethe; il enseignait qu'il n'est point d'arl véritable sans bases réalistes. Ses théories se trouvaient en contradiction avec l'échafaudage de constructions arbitraires que, dans le désert de sa chambre, le malheur reux autodidacte s'était péniblement bâti. Conrad eut le courage de donner raison à son contradicteur. Ce fut la faillite de ses espoirs, de ses croyances d'art, de tout!...
La vie sombrait devant lui. Les idées de suicide; furent plus fortes que jamais.
La névrose s'accéléra. Il eut des auto-suggestions maladives, s'imagina que son haleine était empestée et une cause de répulsion. L'écriture, atteinte elle aussi par les progrès du mal, se fit de plus en plus petite et serrée, finit en grêles pattes de mouches; sa sensibilité physique devint telle, nous dit sa sœur, qu'il souffrait matériellement d'une manière intolérable d'entendre la voix des passants dans la rue à travers tes jalousies baissées de sa chambre.
Son impressionnabilité morale n'était pas moindre; il souffrait indiciblement d'intentions devinées chez les autres, quelquefois purement supposées. Sa maladive susceptibilité lui lil trouver que, même dans sa famille, on n'avait point pour lui assez d'égards. L'altération du caractère liée aux progrès du mal le lil paraître cassant, parfois brutal visà-vis de sa mère qu'il adorait au fond, mal élevé vis-à-vis des gens auxquels il ne donnait que deux doigts connue poignée de main. Ce dont il en voulait au fond aux autres, « liait du mépris qu'il sentait peser sur lui. En même temps, comme nous l'avons déjà dit, il se rend cruellement compte que l'attitude d'autrui est légitimée par l'impuissance apparente où il gît enchaîné. Il est horriblement humilié et froissé. N'allons toutefois pas confondre humiliation et
SOLITUDE 5j
humilité. Son impuissance pratique prend de fougueuses revanches en un écrasant mépris intérieur; et, au vrai, le trait essentiel de cette personnalité maladive est celui-ci : il est méprisé et il méprise ! Longtemps après, il devait laisser échapper devant sa sœur cet aveu bien caractéristique : « Je ne puis point en vouloir beaucoup aux jeunes gens de chercher à se gonfler, à s'élever dans les nues quand de partout des voies pédantes les humilient et les rabaissent. Je le sais par expérience ; c'est leur seule défense contre l'injustice du monde. Qu'ils atteignent une fois le succès, ils deviendront modestes, comme ne saurait l'être que l'homme arrivé » (Betsy). Amertume qui se ronge, orgueil secret et blessé, Conrad a tous les stigmates de ceux qui ne sont pas dans l'alignement. Betsy nous donne le trait révélateur : « Il n'eût échangé son moi contre celui d'aucun de ses camarades ». Il voit autour de lui ses anciens camarades gravir aisément, sagement, tous les degrés de l'échelle sociale, devenir petits fonctionnaires, petits bureaucrates. Ces esprits pratiques, ces « arrivés », regardent de toute leur hauteur et avec le plus infini mépris la consomption de Conrad dans l'ombre du rêve et de l'inaction.
Xotre lyrique s'est bien autrefois consolé en opposant à cette misérable existence les vers de Freiligrath sur « le poète solitaire, au front flamboyant », mais, tout de même, il reste atteint; car ces esprits étroits et médiocres ont visà-vis de lui cette fierté : être nantis, gagner leur pain!
Aux yeux du Zurichois — et du Suisse en général, être collectif par essence, engagé dans les destinées de son peuple et dont toute l'âme est le fédéralisme, — une pareille inaction rêveuse est proprement monstrueuse. Les « Freischarenzûge », la guerre du Sonderbund, tout cela gronde sous les yeux de Conrad « sans l'arracher au banc de sable où il s'enlise » (Betsy) . Pendant ce temps-là, Gottfried Relier, le contemporain de Conrad, dont il n'est l'aîné que de six ans, s'arme d'un fusil et fait le coup de feu en bon Suisse qu'il est et qu'il restera. L'anomalie coupable de cette inaction,
", ', C.-t-. MEYER
la houle qui en découle, se doublent du fait que dans toute sa lignée, si haut qu'il puisse la remonter, Conrad ne trouve que d'excellents serviteurs du pays, devrais citoyens d'Helvdie.
Les hommes le méprisaient et l'oubliaient; il chercha une consolation auprès des botes. Dans sa chambre, où s'étageaienl ces livres dans lesquels il n'avait plus foi, il recevaii la visite des pigeons qu'attirait le marché aux graines. 11 leur donnait du grain dans ses mains, et ces gentils hôtes, au début un peu farouches et sauvages, s'apprivoisaient au point de se laisser prendre et fourrer dans les poches du veston du jeune homme d'où seule émergeait leur tête.
Conrad possédait encore un autre ami dans la personne de l'i/ipi/. un excellent chien dévoué et tendre. Rappelonsnous le rôle que jouera le caniche Mouton auprès du malheureux Julien dans les « Souffrances d'un en feint » et les jolies ligues par lesquelles le poète acquitte sa dette de reconnaissance envers les seuls compagnons de sa jeunesse. « Ne coulions-nous pas quelquefois, nous aussi, à l'âge d'homme, nos plus secrets chagrins à un fidèle animal qui nous met les pattes sur les genoux, et n'est-ce pas un vrai et sur instinct de tous ceux que la nature a déshérités d'aller en bas chercher leur monde plutôt qu'auprès de leurs semblables qui les épargnent en les plaignant'? ».
El c'étaient les seuls compagnons du malheureux dans le désert de celle chambre où s'enfermait et se cultivait sa névrose. A travers les jalousies baissées; en été, le son des voix venait frapper son oreille. D'abord, il avait trouvé là une source de divertissement; il faisait des observations psychologiques et il lui arrivai! de dire le soir : « Aujourd hui j ai l'ait attention : sur six conversations dont les fragments me sont parvenus, il y eu avait cinq roulant sur des questions d'argenl >>. < Plus lar.l il entendit souvent dire par les passants qu'il était mort; cela lui gâta son plaisir »
i. Souffrances il un infant.
SOLlTLltK j ',
(Betsy). Un jour, le père d'un des anciens camarades de Conrad, un brave Suisse qui venait d'avoir la douleur de perdre précisément ce fils unique, vint à Zurich pour voir Conrad et raviver avec lui des souvenirs communs concernant son enfant. Conrad, du fond de sa retraite, à travers les l'entes des jalousies, reconnut la tête blanchie par le chagrin; en même temps, il entendait cette voix bien connue demander de ses nouvelles, puis, tout de suite, cet éclat sincère : « Comment ?• Non ! ce n'est pas possible; lui aussi est mort! Le pauvre jeune homme! je voulais justement lui transmettre les dernières tendresses de mon pauvre fils. » « Faire claquer les persiennes d'une vigoureuse poussée et crier dans la rue : « Mais non! ce n'est pas vrai! me voila ! » fut pour Conrad l'affaire d'un instant. Il se précipita en bas, ramena le père de son ami et essaya de le consoler. Il lui resta cependant de cette aventure l'impression que le public étendait sur lui un linceul ' ».
Quelque temps après, un coup plus pénible encore l'attendait, dont la morsure ne devait jamais s'effacer entièrement de son âme. Il eut pour théâtre le salon de Stadelhofen, une grande pièce baignée de lumière par les multiples baies de ses nombreuses fenêtres. C'était là que Mme Meyer recevait; c'était aussi la pièce commune de la famille, où on se réunissait pour prendre le thé. Bien souvent, dans le temps oii la maladive misanthropie de Conrad ne s'était point encore exaspérée jusqu'au point que nous avons vu plus haut, la petite communauté se trouvait là réunie dans le cercle de l'intimité. Pour Conrad, le charme n'était complet que quand on était entre soi; le jeune sauvage était doué, nous le savons, d'une ouïe prodigieusement fine qu'exagérait encore la tension de son système nerveux; il suffisait que cette oreille perpétuellement inquiète perçût le bruit d'un pas sur le gravier de la cour ou le son s'approehant dune voix connue, pour qu'immédiatement « notre jeune
i. Bet.sy. Souvenirs.