‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 18 sur 177 · C.-F. MKYEK · texte numérisé non relu

C.-F. MKYEK

ours », comme l'appelait sa mère, s'effarouchât et filât comme un trait. Sa sauvagerie dans l'espèce était admirablemenl servie par une petite pièce continue au salon, où il pouvait promptement s'esquiver.

Or il advint qu'un après-midi, Mme Meyer avait une visite qui de tout temps — Belsy ne sait trop pourquoi — avait été antipathique au jeune homme : une vieille fille marquée de petite vérole, poétique à ses heures et dont la voix chevrotait sur le mode sentimental. De tout temps cette personne s'était intéressée au développement de Conrad; ce jour-là sa sensiblerie, son intérêt s'exaspéraient encore ; assise sur le grand sofa du salon, aux côtés de Mme Meyer, elle lui demandait des nouvelles de son fils; « elle eût voulu le voir enfin rangé, casé; mais tout cela s'arrangerait; il ne fallait pas désespérer ». L'indiscrétion aigre des questions, le zèle maladroit avec lequel ces mains sans tact cherchaient à panser les blessures du cœur maternel, provoquèrent un éclat de la part d'Elisabeth Meyer : « Ah! je vous en conjure, épargnez-moi! mon fils si doué est perdu pour tous les espoirs d'avenir que sa mère avait mis en lui! Il se creuse à lui-même sa tombe! Ce n'est plus un vivant1! » Tout cela Conrad l'entendait. Les paroles de la mère firent dans le cœur du fils une blessure insondable. Dans cet abattement où vous jettenl les grands désespoirs, Conrad vint s'épancher comme un enfant dans le sein de sa seule confidente : sa sœur! « Dis-moi ce que j'ai; pourquoi ne peut-on pas m'aimer? pourquoi suis-je pour tout le monde un objet de répulsion? Ai-je quelque infirmité physique qui éloigne de moi? »

' Quelle idée! lui répondit sa sœur, tu n'es absolument pas malade, mais tu es sur le point de le devenir, dans cette sauvagerie où tu t'enfermes. Quitte cette chambre où tu te ronges. Aujourd'hui tu le peux encore; consulte un médecin, il te fera changer d'air et de milieu. Fais-le pour l'amour de notre mère. »

i . Betsy. Souvenirs.

Conrad résista d'abord ; chose étrange — sans doute l'affaissement morbide de la volonté est ici en cause — il lui en coûtait de s'arracher de ce lieu où pourtant il n'avait fait que souffrir! Enfin les supplications de sa mère le décidèrent.

Et on résolut — sur l'avis favorable du médecin de la famille — de partir pour l'asile d'aliénés de Préfargier, près Neuchâtel, où un diagnostic devait être donné sur l'état mental de Conrad. Une amie de Mm0 Meyer devait la suivre pour ne pas laisser la pauvre femme sur la route du retour toute seule en proie à son chagrin. La mère et le fils partirent ensemble pour ce triste voyage, le 12 juin i85a. Cependant par une heureuse surprise, une aube d'espoir devait luire dans le cœur de M"ie Meyer, avant même que les médecins eussent donné leur rassurant diagnostic. Dès que Conrad eût aperçu les grands jardins et le parc qui entourent l'asile de Préfargier, il s'écria : « Mère, je suis déjà guéri ». Le diagnostic des médecins confirma ces espérances.

« Il n'est point proprement malade; mais ce n'est point un tempérament harmoniquement équilibré et développé, il n'est point absolument l'homme normal... Il s'agit maintenant de recommencer tout sur des bases nouvelles. Avant tout, ne retombons pas dans la vie passée » (Betsy).

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