CHAPITRE V
Le malade trouva à Préfargier la direction la plus eo mpétente et la plus paternelle. L'asile était entre les mains du Dr James Borrel, qui se faisait seconder dans sa tâche par sa sœur la diaconesse Cécile Borrel et par un assistant, M. de Marval. C'était Cécile Borrel qui était chargée d'entretenir par lettres Elisabeth Meyer des progrès de son fils dans la guérison. A cette jeune religieuse, que la nature avait pourvue de charmes physiques aussi précieux que les dons de son âme étaient rares, était dévolu un autre rôle sur lequel nous aurons à revenir : celui de prendre une place importante dans l'existence sentimentale de Conrad.
L'état de ce dernier fut bien vite jugé assez satisfaisant pour qu'il put s'élever du rang de malade en traitement a celui d'ami de la maison. Voici les fragments d'une Lettre adressée de Préfargier par Conrad à sa mère, et datée de septembre (852, deux mois après l'entrée à l'asile; dans son laconisme, ce billet nous fixe à la fois sur la nature des souffrances morales endurées par Conrad avant son entrée a Préfargier e1 sur l'état de sa convalescence mentale pré-
« Chère Mère.,
« Les propositions du D' Borrel pourraient être les miennes propres : il n'y a que deux points sur lesquels je suis irrévocablement ferme. En premier lieu, je veux gagner
moi-même mon pain — je ne veux plus entendre de reproches là-dessus; — en second lieu, je veux rester en terre française. Ce que j'aimerais le mieux, à la vérité, c'est d'être en France même; peut-être y aura-t-il moyen. Comme branche d'études, je choisis les langues. C'est là tout ce que j'ai à dire, puisque, pendant un an ou deux et peut-être jusqu'à ma trentième année, le mieux pour moi sera sans doute de mettre ma volonté propre de côté1. »
Elisabeth Meyer, -de son côté, envoie au directeur de Préfargier et à sa sœur des lettres pleines d'effusions, où elle remercie ardemment ceux, qui dans son esprit de chrétienne, sont les instruments choisis par la Providence pour la guérison de son fils. Elle écrit au Dr James Borrel :
« Il me serait impossible de ne pas vous remercier, non seulement de ce que vous faites pour Conrad, mais de la patience dont vous usez envers moi! Les mères sont quelquefois fatigantes, et j'ai eu ce sentiment tout en me réjouissant de ce que vous vouliez bien me concéder. Y aurait-il de l'indiscrétion, Monsieur, si je vous priais de remercier M. le Pasteur (le frère du D' James Borrel) de la lettre dont il a bien voulu m'honorer et à laquelle je répondrai dès que je pourrai le faire à tête reposée? Veuillez lui dire que je partage ses avis, à l'exception d'un seul dont l'exécution me paraîtrait dangereuse. « Il me semble, dit M. Bor- « rel, que c'est comme homme de cabinet que votre fils « pourra le plus facilement faire une carrière. Des travaux « qui le mettront plus en rapport avec les livres, les idées, « qu'avec les hommes me semblent les seuls auxquels « pour le moment il puisse être destiné. » Des livres, des idées!! n'est-ce pas précisément ce qui a fait son malheur et ne vaudrait-il pas mieux qu'il devint menuisier que de s'adonner de nouveau à une vie purement contemplative!
« M. Borrel a parfaitement raison en disant qu'une carrière d'enseignement n'est pas possible pour Conrad et que
i. Inédit. Le texte est allemand.
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le séjour de Préfargier mettra encore longtemps un obstacle à toutes les autres carrières. J'en étais toujours convaincue, et c'était à cause de cette difficulté que j'ai avancé, il y a quelque temps, l'opinion de M. Lauge qui pensait que Conrad put traduire des livres ou travailler pour le rédacteur d'un bon journal. Mais ne faudrait-il pas pour remplir cette tâche se replonger dans les livres et les idées? Ces dernières surtout me font tellement peur que je ne le verrais qu'en tremblant suivre cette pente.
« L'avenir de mon pauvre enfant me préoccupe plus que jamais, niais comme c'est un problème que j'essaierais vainement de résoudre, je veux me réjouir pour le moment de l'immense bénéfice qu'il a retiré de son séjour à Préfargier. C'est à vous, Monsieur, et à Mademoiselle votre sœur qu'il doit cette première convalescence. Dieu veuille continuer à bénir votre œuvre et la conduire lui-même à une heureuse lin ' ! »
Au bout de quelques mots, le directeur de Préfargier jugea l'état de convalescence de Conrad assez avancé pour (pie ce dernier put quitter les murs de l'asile. Afin de continuer à étendre à son malade un reste de surveillance, il L'adressa à Neuchâtel, à proximité de Préfargier. Conrad y passa deux mois peu agréables chez le professeur Godet. Au sujet de ce séjour, Elisabeth Meyer écrit à Cécile Borrel :
« M. Godet, dont je ne puis qu'apprécier la franchise, m'a écrit une lettre qui m'a fait verser bien des larmes. En voici le principal passage : « Il faut à votre fils les rudes « leçons de l'expérience, et je crains bien que, tant que « vous fournirez abondamment à ses besoins et à son exis- « tence et que vous ne lui en laisserez pas toute la respon- " sabilité, cela ne continue encore longtemps de la même « manière. Je suis persuadé qu'il est temps d'abandonner « M. Conrad à lui-même en le forçant à gagner lui-même sa vie et à se créer des ressources par son travail. Ce
i lin «lit . texte français,
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« sera pour lui le point de départ des expériences et, alors « seulement, commencera pour lui la lutte qu'il aura à souti tenir contre son formidable ennemi : l'égoïsme. Tant qu'il « aura devant et derrière lui votre excessive bonté mater- « nelle, le sentiment de sa responsabilité personnelle restera o étouffé. C'est l'épreuve, de rudes épreuves, qui nous « amènent à Dieu. X'en sommes-nous pas tous logés là! »
« Abandonner Conrad! Dùt-ce être le seul moyen de le ramener, je ne puis y avoir recours, parce que mes épaules seraient trop faibles pour porter le poids d'une aussi terrible responsabilité.
« Si mon fils était léger, insouciant, mais doué d'affection, je crois que le conseil de M. Godet pourrait être bien placé; mais vis-à-vis d'une nature à la fois glaciale et violente comme celle de mon fils, qui l'a conduite déjà plus d'une fois à des extrémités dont le souvenir me fait frémir, je n'aurai jamais le courage de provoquer de telles alternatives. Ce n'est pas des mères qu'il faut attendre des mesures de rigueur; elles ne savent à l'ordinaire qu'être patientes et je veux rester fidèle à cette mission jusqu'au moment peu éloigné peut-être où le Seigneur dira : « C'est assez ».
« Vous comprenez maintenant, mon amie, pourquoi j'étais heureuse aussi longtemps que mon pauvre enfant se trouvait à Préfargier... N'était-ce pas la première fois que le cœur de Conrad semblait se réchauffer? L'intérêt si touchant que vous voulûtes lui témoigner, les directions à la fois fermes et bienveillantes de Monsieur votre frère l'avaient placé dans une atmosphère qui faisait éclore quelques fleurs qui ressemblaient à des sentiments, et je m'en réjouissais, au point que je devenais presque indiscrète vis-à-vis de M. le Docteur, que je suppliais de garder Conrad aussi longtemps que possible. — Je l'ai très bien compris, Monsieur votre frère, quand il me disait que la vie de Préfargier était trop facile; j'allais même plus loin et je me répétais que cette vie était au-dessus de mes ressources pécuniaires, mais l'argent me paraissait peu de chose auprès de l'im-
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mense bonheur de savoir mon enfant en de si excellentes mains, et l'avenir me faisait tellement peur que j'avais une tendance involontaire à prolonger le moment de repos que h- Im.h Dieu m'avait ménagé au milieu de l'épreuve. Je suis obligée de finir, chère Mademoiselle, sans vous avoir dit le quart de ce qui me> tient au cœur. Nous verrons-nous au mois de mai? Ou devons-nous attendre la paix et la lumière de l'éternité pour dire et pour comprendre ce que la parole humaine ne sait qu'ébaucher1, ? »
Conrad quilta Nfuchâtel au mois de mars 1 853 . Une sorte de rendez-vous général de la famille fut vers cette époque fixé à Berne. Betsy, qui voyait dans la peinture un moyen de gagner sa vie propre et d'augmenter les minces res- Bources de l'intérieur, — (ce trait caractéristique d'une jeune fille devenue soutien de famille nous donne la mesure de la déchéance du frère dans la lutte vitale) — Betsy se rendait à Genève pour s'y perfectionner dans l'étude du pastel, sa spécialité. Quant à Elisabeth Meyer, elle voulait, de ses propres yeux, s'assurer de l'état de son fils. Poignante entrevue pour une sensibilité comme la sienne que celle qui la mettait, après presque une année d'absence, en race de ce lils qu'elle avait quitté fou, qu'elle espérait retrouver guéri '. La pauvre femme écrivait à une amie (Anna Stadler> que pendant les trois jours précédant le départ de Zurich les palpitations de cœur ne lui avaient pas laissé de répit!
Ce fut une désillusion, cl le coup fut rude pour la mère ipii s'était laissée prendre à l'espoir! Elle trouva chez son lils « la guérison moins avancée qu'elle ne l'avait espéré »: •■ La conclusion s'imposait d'un séjour illimité à l'étranger; il n'\ avail rien de bon à attendre d'une reprise de vie en commun avec -on lils. - Voilà ce que nous trouvons sous la plume du biographe principal Ad. Frey*. Phrases énigmaliques, donl la portée vient s'assombrir encore de l'habitude
i . Inédit, texte français.
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euphémistique du biographe quand il touche a ces points douloureux.
La mère rentra à Zurich privée de ses deux enfants, voyant une fille, son unique soutien, partir pour Genève, et laissant un fils que lui aliénait la névrose sur le sol de la Suisse française.
Conrad se dirigea vers Lausanne. Il y arriva le 1 8 mars 1 853, précédé d'une lettre que sa mère, informée de ses projets, avait eu soin d'adresser à Vulliemin, l'ami toujours prêt et toujours dévoué.
Conrad, écrivait-elle de Berne, voudrait se vouer à une étude approfondie de la langue française pour en faire plus tard l'élément de sa vocation. Mais une parole malheureuse qu'on lui a adressée à Xeuchàtel semble avoir frappé son imagination. C'est l'idée de se rendre à Paris, et elle l'a tellement occupé que je me suis décidée à lui donner un rendez-vous à Berne pour le détourner d'un projet aussi inconsidéré que dangereux. Le Seigneur m'a aidée, car mon fils renonce complètement à son idée, ne se réservant que l'avantage de continuer ses études à Lausanne \ »
Conrad ne retourna pas au « Petit Château ». Il prit pension dans une habitation particulière, chez une veuve, .\1 Cuénod, de la sollicitude de laquelle il n'eut [qu'à se louer. Mme Cuénod habitait à la campagne, à Cour, au-dessous de Lausanne, tout près de Mornex, la propriété des Vulliemin.
Là vont s'écouler neuf mois, neuf mois de vraie convales cence, plus décisive encore que celle de Préfargier, neuf mois de renaissance d'intérêts, de lente reprise à la vie. Et pour la seconde fois, après le premier réveil de Lausanne à dix-huit ans, nous sommes en présence d'une résurrection par le sol latin. En dehors des souvenirs qui font que Lausanne est associée dans la pensée de Conrad à l'idée de guérison, en dehors de l'influence souveraine de Vulliemin, il
i Ilihl. Univ., i8qq, texte français.
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y a à présent une autre cause qui agit puissamment. Conrad a au cœur un amour qui alimente en lui la sensation de la vie. .Nous avons dit plus haut un mot du sentiment conçu à Préfargier pour la diaconesse Cécile Borrel. Conrad a vanté la « douce pâleur » et la « fraîche voix d'alto » de cette jeune fille; quant à Elisabeth Meyer qui ne fut point sans se douter de l'aventure sentimentale née à Préfargier, elle écrit à Cécile Borrel ces lignes qui nous permettent de nous faire une idée des charmes de cette dernière :
« C'est du fond de mon âme que je prie pour vous — pour vos malades — et encore pour vous, — car permettez à l'amie chrétienne de répéter ce que je me suis imposé déjà à Zurich de vous indiquer : que ce qui vous donne le grand pouvoir sur les malades qui ont le bonheur d'être admis dans votre société, vous expose en môme temps au plus grand danger. N'oubliez pas, chère amie, ce que je vous ai dit au grand salon : c'est que vous n'êtes ni vieille, ni peu favorisée par la nature, mais que vous avez une de ces figures inspirées dont le charme ne s'évanouit pas avec les années. Il me sied mal sans doute de sonner l'alarme, après avoir retiré le plus grand bénéfice de tout ce que vous étiez et de tout ce que vous faisiez pour mon fils ; mais c'est précisément parce que je vous aime et que par la grâce du Seigneur nous avons été miséricordieusement gardées, que je vous supplie de vous défier de votre amabilité et de votre sensibilité '. »
L'amour de Conrad Meyer pour Cécile Borrel fut-il par- C'esl une question délicate à trancher. Une chose est certaine, c'esl que les déclarations du jeune homme portèrent quelque trouble dans lame de la pieuse garde-malade. Pour se donner de La force contre certaines voix qui s'élevaient en elle. Cécile Borrel révéla à demi l'étal de son cœur à la honte d'Elisabeth Meyer. Elle fit des allusions « aux choses qui ne peuvenl «'lie déposées que dans le sein de celui qui
i Inédit. Lettre du a3 juillet i853, texte français.
sonde les cœurs » ; Elisabeth Meyer répondait en disant « qu'elle remerciait du fond de son âme le Seigneur d'avoir si visiblement soutenu son amie dans la tentation dont la seule indication l'avait fait frémir ».
Conrad à Lausanne n'oubliera pas celle qu'il a aimée à Préfargier. Il va lui envoyer une série de lettres fort intéressantes. Essayons tout d'abord de fixer le caractère général de ces lettres ; il tient dans un mot : la délicatesse — délicatesse d'âme toute féminine qui touche à la fragilité. N'attendons ici ni les cris, ni les emportements virils de la passion. Eclose aux pieds d'une religieuse, entre les murs d'un asile d'aliénés, cette fleur de sentiment a, dans ses nuances éteintes, la pâleur maladive de l'atmosphère qui la vit naître. Les aveux de cet amoureux sont, dans leur pudeur tremblante, d'une qualité infiniment frêle. A vrai dire, cet amoureux est avant tout un convalescent reconnaissant. Nous sentons dans le ton de Conrad à l'égard de Cécile la soumission tendre, un peu craintive, du malade envers le médecin* qui l'a autrefois dominé de son autorité.
Conrad s'irrite bien une fois contre « le bète de sort qui a contraint celle qu'il aime à se mettre dans les sœurs grises elle qui était destinée à faire le bonheur d'un honnête homme1 ». Mais ce n'est pas là son accent habituel; il faut plutôt le chercher dans cette autre déclaration d'amour où le sentiment se joint curieusement à une sorte de besoin de s'humilier : « Je voudrais que vous sussiez quel beau souvenir je vous garde, combien souvent j'évoque l'image de ma chère Cendrillon, quel large coin elle usurpe dans ma vie et dans mon cœur; et tandis que je rougis de l'abaissement où j'ai dû être ravalé2, — mémoire qui m'humilie et m'aiguillonne en même temps et ne s'ote jamais de devant mes yeux — à travers ce fantôme de douleur et de honte, je tends la main à une douce et bien-aimée image ; je voudrais à
i. Lettre du 3o avril i853.
2. Conrad fait ici allusion aux traitements nécessités par sa maladie mentale à l'asile de Préfargier.
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tout prix la savoir heureuse, et je me dis bibliquement : aotre cœur n'a-t-il pas brûlé4 ? »; ou bien dans ces lignes où il parle du « naturel vif et fier » de son amie, où il confesse combien « lui manque la douce bonté... et jusqu'aux sermons » de Cécile, où il la supplie en grâce de ne point prendre en écrivant « ses airs de tante, ni ceux, pires encore, de directrice, ni de sœur grise...- » Ailleurs, il évoque les moments passés où il lui « a conté tous ses chagrins », pendant qu'elle le « consolait et le bonifiait au possible » ; il se reconnaît décidé à faire effort pour devenir « toujours plus digne de sa toute sage amie », dont il « baise le bout des ailes3 ». Il écrit : « J'imagine que vous avez le cœur beaucoup plus brave que moi, qui souvent me décourage et m'emporte. Je suis parti de Neufchâtel humilié, blessé, l'esprit plus injuste que jamais. Seule vous m'avez fait du bien. Les autres, malgré leurs meilleures intentions, m'ont plutôt aigri '. »
Le bien moral fait par Cécile à Conrad n'est pas niable. En faisant s'épanouir dans le Cœur du jeune homme une vie sentimentale, la religieuse de Préfargier le tirait de ces « longues habitudes d'égoïsme » où, selon son propre aveu, il « se desséchait ». La pensée du névrosé, longtemps repliée sur elle-même, s'épanchait enlin au dehors. Ne venons-nous pas d'entendre Elisabeth Meyer se féliciter de ce que l'atmosphère de Préfargier ait fait éclore au cœur de son fils «quelques fleurs qui ressemblaient à des sentiments »? En dehors de l'amour qu'elle inspirait au jeune homme qu'un hasard avait l'ail vivre plusieurs mois à ses côtés, Cécile Borrel inculquait au malade d'excellentes règles d'hygiène morale ; elle lui défendail la rêverie sans but où sa pensée finissait pai' se foudre en mélancolie. Conrad termine, dans une lettre adressée a son amie, le récit d'une excursion pittoresque à
i . Lettre 'lu .-s avril i <S"> ;.