‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 23 sur 177 · Lettre du 3o avril · texte numérisé non relu

Lettre du 3o avril

<jO C.-T. MEYER

Lettres de l'année 1 853 — à l'avantage de la personnalité nouvelle. La note décisive est une note d'optimisme et de vaillance : « Dites à ma mère, écrit Conrad à son amie, le 26 juin, que je marcherai droit, et qu'à i'orce de travail j'aurai une carrière. »Etle 20 septembre : « J'en verrai encore de grises, mon avenir sera assez dur, laborieux surtout; c'est précisément ce qui me met de bonne humeur ».

Le sentiment à l'égard de Cécile Borrel et les lettres auxquelles il donna naissance exercèrent sur Conrad une influence favorable en l'arrachanl à ses rêveries égoïstes et aux soliloques maladifs. Une autre influence vint agir dans te même sens : celle de Louis Vulliemin. Ce fut certainement de tous les hommes qui approchèrent Meyer, celui qui contribua le plus à le faire ce qu'il devint.

Conrad écrit a sa mère quelques mois après son arrive" a Lausanne : «M. Vulliemin me rend de si grands services fine, si jamais je parviens a faire mon chemin, nous le devrons a ce meilleur de tous nos amis. » Devenu homme et écrivain, Meyer devait publiquement exprimer sa reconnaissance, dans une esquisse biographique, a celui qui l'avait aidé à franchir la phase la plus critique de sa vie. Vulliemin était, nous l'avons déjà vu, un historien Vaudois. Ses œuvres consistaient <n une continuation de l'histoire suisse de .Millier, un résumé personnel en deux volumes de l'ensemble de l'histoire hein vétique, différentes monographies — Tesquisse biographie que du journaliste Steinlen, du doyen Bridel), etc... — On) trouvait dans ces livres la solidité sans la sécheresse. Mais les dons de I historien doivent moins nous retenir ici que la physionomie de l'homme. Vulliemin avait voulu être pasteur^ la faiblesse d'un organe qui alla toujours se voilant davantage lui interdit la chaire, mais de cette aspiration première devait toujours lui rester la honte ecclésiastique, peut-être aussi If sens des âmes. Au moment qui nous occupe, il appro-i

chail de soixante ans. C'était un homme grand, très mince, de visage lotit creuse par le travail de la pensée, aux yeux très enfoncés, très profonds el tout illuminés de bonté. La bonté, — une bonté rayonnante, gaie, vivifiante, — c'était le trait essentiel de cette âme. Il y en avait d'autres : une foi sincère, et l'alliance, dont Meyer lui-même devait plus tard signaler la rareté, d'une profonde connaissance des hommes et de la candeur. Cet homme fut auprès de Meyer un incomparable médecin de l'âme.

Son premier objet fut d'éveiller, chez une nature qui s'abîmait dans l'analyse pessimiste de son moi, une diversion d'ordre altruiste, la croyance à une tâche sociale. Il fait donner à Conrad par Hirzel, le directeur de l'asile des aveugles de Lausanne, une chaire d'histoire dans cet Institut. Il pousse Elisabeth Meyer à chercher une place dans l'enseignement allemand par l'entremise des amis de Souabe, les Pfitzer. Il encourage la famille dans l'idée d'un concours pour une place de maître de français à Winterthur, et recommande à cette fin son protégé au professeur Hottinger. Enfin, en i854, et par son appui, Georg von "Wyss nommera Conrad secrétaire de la commission des études historiques se réunissant tous les ans à Soleure. Il écrit à Elisabeth Meyer la lettre suivante : « Nous marchons en avant, non sans quelques retours de fantaisie, mais qui n'ont pas de durée et cèdent bientôt à une inspiration meilleure. Quant aux leçons que Conrad donne à l'institution des aveugles, il y a progrès. Ce n'est pas qu'elles ne laissent encore à désirer, et il est impossible autrement dans l'enseignement d'une matière que Conrad doit s'approprier chaque jour pour la porter à ses élèves ; il n'est point assez maître de ce qu'il enseigne pour dominer son sujet, savoir se borner à ce qui doit être dit. cl disposer les lumières et les ombres de manière à laisser une pensée, un tableau, dans l'esprit des élèves. 11 est rare qu'on généralise et le fasse bien dans un premier cours. Le directeur, l'excellent Hirzel. fait après chaque leçon des observations à notre ami, et, comme il possède la con-

-i C -F. MEYER

Gance de Conrad, il lui est très utile. Je crois que celte école est bien celle qui pourrait le mieux convenir à notre but. Conrad a surtout gagné pour la facilité à s'exprimer en français; le mot propre arrive et la phrase coule plus naturellement.

« Cette expérience faite a affermi Conrad dans le désir de rechercher plutôt une place modeste qu'une tâche d'ordre plus élevé. 11 voudrait une place ressortant d'un Etat, non d'une volonté individuelle ; sans doute, il se sentirait plus indépendant, ou plus noblement indépendant1 ».

Il faut aussi faire revivre la croyance en soi-même, au besoin provoquer les saines ambitions. La tâche de Yulliemin auprès de son protégé sera donc de lui révéler ses propres ressources, entre autres son don des langues, son aptitude à l'histoire. Il s'adresse directement à Augustin Thierry pour obtenir le droit de traduction des Récits des temps Mérovingiens; plus tard il obtiendra de Guizot, toujours pour son ami, le droit de traduction de L'histoire de Ut Hck'olution d'Angleterre. Trop de pédagogie sans doute et de traduction ! Il y avait là un danger qui se révélera plus tard et qui consiste principalement dans l'abus de la culture mécanique, dans l'étouffement de l'originalité. Meyer était profondément une nature d'artiste; c'était sa vraie richesse; ni I érudition, ni renseignement ne lui convenaient. Il persistera trop longtemps dans cette obstination à se frayer une roule universitaire qui lui masquera à lui-même sa propre destination. Ce sera une cause de retard surajoutée au facteur physiologique de la névrose dans l'éclosion de la personnalité artistique. Jusqu'ici ce n'est qu'un avantage; l'es^ sentie] c esl de créer à cet inerte une occupation ~.

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