‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 26 sur 177 · C.-F. MEVEH · texte numérisé non relu

C.-F. MEVEH

La libération presque physique par le génie français est ici nettement marquée. Remarquons toutefois qu'à cette époque, ce n'est qu'une certaine partie des qualités latines qu'emprunte Conrad ; il commence — la couleur et la « plastique » du seul Thierry mises à part — par les qualités de fond, les qualités solides, un peu sèches et austères du génie latin : la précision de la pensée, la netteté de la langue. Sur ce jeune Janséniste nourri de xvn° siècle, ce sont les séductions les plus austères de notre langue qui agissent les premières. Ce n'est que plus tard, sous l'influence de voyages, de contacts directs avec la vie et l'art latin (Paris et Rome), de lectures aussi (Mérimée, Burkhardt, l'Arioste, Cellini, Renan;, que se révélera à Meyer la sensualité romane, la richesse des formes et des couleurs, la vie!... Ce c'omplémenl esl indispensable. Meyer ne sera point artiste avant de l'avoir acquis.

Arrachement au moi par l'altruisme, réveil de la croyance en soi-même par de saines ambitions, assainissement de la pensée par la netteté latine, tels furent les principaux moyens mis en œuvre par Vuïliemin pour « guérir » Conrad. Il y avait encore une tendance dangereuse à combattre : le penelian! a la claustration, ta sauvagerie. Ce qui agit ici favorablement, ce ne fut pas seulement Vuïliemin. si rempli pourtanl de bonté souriante et sereine, ce fut tout son salon. Conrad était très souvent invité le soir à Mornex; il rencontrait là des gens d'esprit : le ton de la causerie était cordial, gai ei simple, tout en restant spirituel. El puis, il y avait la maîtresse de la maison, la si charmante créature doni Meyer devait conserver toute sa vie — e1 l'exprimer dans son essai biographique sur Vuïliemin — un souvenir ému ei reconnaissant. Celte femme âgée — Meyer nous dit n avoir connu l'âme de son regard que sous des sourcils déjà blanchis — était gracieuse et délicate; son tact féminin avait I art d'apprivoiser les timides el les souffrants. Celui qu'autrefois Mm Meyer appelait ? notre jeune ours » fut, après trois mois de fréquentation de Mornex. retrouvé par sa sœur

transformé, « sachant vivre » et « tout ce qu'il y a de plus gentiment habillé1 ». La sérénité joyeuse de ce milieu amena

une détente souveraine dans l'esprit de Conrad, après les tristesses, l'atmosphère de deuil respirée à Zurich ; à Mornex. passé neuf heures, les invités avaient entière latitude de « dire des sottises » ; c'était là une privante (pion n'eût point goûtée à Stadelhofen !

Ce progrès de Conrad dans la guérison, où nous le suivons le mieux et, pour ainsi dire, étape par étape, — carie ton des lettres change au fur et à mesure de leurs dates — , c'est dans la correspondance entre Elisabeth Meyeret Louis Yulliemin. Nous y retrouvons des traits déjà connus du caractère de la mère : le pessimisme mélancolique qui doute de l'avenir, môme devant les améliorations, et aussi, jointe à la plus touchante tendresse, l'incompréhension de Conrad déjà signalée. Nous avons vu l'utilité auprès du jeune homme d'une excitation des sentiments de fierté personnelle. Elisabeth Meyer n'a à la bouche que les mots d'humilité, de désintéressement, d'abdication. Ceci nous mène à un autre point : le mysticisme religieux si exalté dans le ton de cette correspondance. Elisabeth Meyer, en effet, ne conçoit pas une seconde l'attraction du succès sur cette terre; elle voudrait dans l'esprit de son fils qui n'est que trop porté au découragement maladif, ancrer l'idée malsaine de la vanité des efforts temporels ; alors qu'une vigoureuse affirmation de la vie devrait être le fondement de l'hygiène morale d'un « psychasthénique » comme Conrad, la notion qui la domine est celle d'une. sorte de transposition des valeurs : rien ne vaut pour celle terre, tout doit être reporté dans un monde meilleur; et elle écrira : « Je ne peux le supposer encore capable de travailler par fidélité, sans attendre de résultats ici-bas1 ». Elisabeth Meyer rejoint ici les Jansénistes.

La première lettre est une réponse à un mot de Vulliemin

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