Bluntschli
De son nom complet : Élisabeth-Franziska-Charlotte Ulrich, i8oa-i856.
de tète qui, de son propre aveu, ne lui laissèrent pas un jour (Milieu- de bon. Elle fut énergique contre la douleur ; l'exès du mal ne la fit jamais s'abandonner ni s'apitoyer sur elle-même; cette maîtresse de maison, dont Bluntschli nous vante la sérénité gaie, sut toujours devant ses hôtes mettre un sourire sur son visage. Elle fut une causeuse brillante, à la tête d'un salon recherché. Mariée, elle aimait faire au dehors provision de petits faits divertissants qu'elle rapportait ensuite à la maison pour égayer le foyer.
Toute sa vie témoigne d'une réaction courageuse contre elle-même. Elle lutta contre l'ardeur d'une imagination qui l'emportait loin du réel en se contraignant à l'exactitude des besognes ménagères. Dans son écriture elle-même, volontairement retenue et posée, où chaque lettre est détachée et semble burinée, se lit nettement l'effort constant dans le contrôle de soi-même.
Mais c'est son Journal surtout, rédigé de 1828 à i836, et qu'une heureuse fortune a mis entre nos mains, qui nous la fait le mieux connaître. Le père, Johann-Conrad Ulrich, avait déjà tenu un Journal de sa vie ; et le fait mérite d'être retenu parce qu'il est caractéristique d'une mentalité spéciale et que cet amour de la solitude intérieure, ce goût du soliloque intime permettent d'emblée de classer un être dans une catégorie déterminée. Elisabeth reprit la tradition tout en se rendant compte de ses dangers. « Faut-il continuer ce Journal ? » s'écrie-t-elle un jour dans un moment de doute et de clairvoyance, en s'arrêtant au milieu de la notation de sa vie. Ce sont deux lignes d'une lettre de son père qui font naître en elle cette interrogation, deux lignes dont elle sent profondément la vérité : « Pourquoi toujours, toujours rêver, ma Betsy chérie? C'est une belle chose que l'imagination aussi longtemps que la raison la contient et la domine; dans le cas inverse1... » et Elisabeth supplée la suite, aisément devinable, par des points de suspension.
i. Journal d'Elisabeth Meyer.
8 C.-F. MEYEB
C'est une remarque que nous avons souvent l'occasion de faire à la lecture de son journal : quand quelque réflexion ou quelque fait lui paraissent menaçants, elle les remplace par des points de suspension ; ou bien elle ne trace, comme point de repère, que la lettre initiale des mots ; il y a là à la fois crainte des indiscrétions et angoisse d'aller jusqu'au bout de sa propre pensée. Inquiétude, mysticisme et vaillance, c'est tout le contenu de ces pages intimes. Betsy se décourage, s'effraye, puis se relève et bénit le Seigneur de ses épreuves en paroles ardentes. Il vibre une sorte d'exaltation continue le long de ces confessions d'une âme qui ne connut point la stabilité ni les états moyens. Elisabeth écrit, en date du 7 octobre 1829 : « Certes, c'est une chose triste qu'une jeunesse troublée dans ses jours de joie par la douleur physique ; mais combien plus à plaindre est l'être bien doué que les nerfs malades empêchent d'accomplir ce dont il se sent la force et l'aptitude ! Dans le premier cas, une consolation subsiste : on peut docilement adorer, dans la perte de la santé, une décision d'En Haut; mais, dans le second cas, il 11 \ a point de réconfort pour le malheureux, le malade de I esprit n'a plus de raison d'espérer. Les secours même de la religion n'ont plus d'accès dans l'âme enténébrée qui, dans ses moments d'angoisse, s'accuse elle-même d'être la source de ses maux.
Je connais d'expérience toutes ces tortures de l'âme; j'ai connu les luttes intérieures provoquées par ces maux, et qui, inaccessibles aux yeux dn monde, se livrent au plus secret du cœur. C'est pourquoi j'ai tant de pitié de l'infortuné X...,et c'esl pourquoi son étal m'a souvent arraché des larmes de compassion. J'ai cru d'autre par! devoir révélera ce malh< ureux... que de cette moisson de larmes, semée par moi aussi dans des souffrances pareilles, la fleur de la joie a jailli <-i que le- pires tortures du présent seront sans nul doute rémunérées par les infinies délices de l'avenir1 ».