‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 32 sur 177 · RENTRÉE VU FOYER · texte numérisé non relu

RENTRÉE VU FOYER

souvenait, en mère anxieuse, du mot des médecins de Préfargier : « Avant tout, ne retombons point dans la vie passée » Betsy et Conrad échangèrent leurs chambres. Betsy, la sœur toujours dévouée, prit cette pièce donnant sur la place qui était devenue pour les nerfs et l'imagination malade de son frère la sorte d'hallucinante prison que l'on sait; et, d'ailleurs, sous l'abondance des toiles, des ébauches, des chevalets, des grands chapeaux enrubannés qui la métamorphosaient en l'égayant, on eût eu peine à reconnaître l'ancienne retraite du solitaire. Quant à Conrad, il prit la chambre de sa sœur, une gentille petite pièce gaie ayant vue sur le jardin, sur une jolie fontaine ombragée dont on entendait des fenêtres la claire chanson; de ces murs nouveaux, il n'y avait point à craindre d'évocations morbides.

Le plan général d'existence de Conrad subit lui aussi un remaniement total; le travailleur remplaça le rêveur; les besognes précises, un peu terre à terre peut-être et mécaniques, mais nettes et régulières, étouffèrent les exaltations vagues et romantiques d'autrefois. L'admirateur de Freiligrath et de Lenau se courbe maintenant sur le travail de mosaïque de consciencieuses et patientes traductions.

Il peine sur Les récits des temps Mérovingiens qui paraîtront chez Friedrichs, un éditeur d'Elberfeld, en 1 855 — (un beau travail de cinq cents pages serrées). — Il veut se mettre à Y Histoire de la Révolution d'Angleterre de Guizot. Du même Guizot il traduira Y Amour dans le Mariage. Cette dernière petite œuvre a peut-être avec son traducteur des liens d'afiinité plus intimes que les autres. Un an auparavant, à Lausanne, alors qu'il se reprenait à vivre. Conrad, dans un mouvement de confiance en lui-même qui apparaissait à sa mère comme le plus clair signe de détraquement mental, avait jeté les yeux sur une belle jeune fille qui mourut fauchée dans la Heur de ses vingt-cinq ans. Peut-être cette mort épargna-t-elle à notre poète, qui devait compter plus d'un échec amoureux, un refus que rendait assez probable la situation exceptionnellement enviable de la jeune

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personne. Maintenant Conrad trouve une sorte de mélancolique apaisement du cœur dans la traduction du sentimental récil de Guizot.

11 esl (railleurs bon traducteur. Guizot le remercie de son travail en ces termes : « J'ai lu votre traduction avec un vrai plaisir: elle est exacte sans servitude, et le sentiment du texte original y est produit aussi bien que les paroles. C'est une satisfaction qui ne m'est pas toujours échue en pareille circonstance ' ».

Le professeur Monnard, un bon juge en la matière — il avait traduit neuf volumes de l'histoire suisse de J. -Y. Millier en français — lui adresse également ses éloges pour sa traduction des Récits des temps Mérovingiens . Dans la mêmç lettre il écrit ceci qui peut-être mérite davantage de retenir notre attention, car il s'agit ici du français personnel de Conrad : « Votre lettre m'a frappé, non seulement par sa correction, mais par son bon style; vos tournures sont bien françaises et votre diction est élégante. Vous avez acquis ce qui est de très difficile acquisition pour tout étranger. En traduisant des écrivains éminents, vous étudiez à fond leurs manières et la différence du génie des deux langues ". »

Reconnaissons ici la vaillance et le mérite qu'il y avait pour un jeune « littérateur » de cet âge à se détourner aussi franchement d'une tentative personnelle pour laquelle il ne M sentail pas mûr, et à se courber ainsi volontairement sur ces patientes et terre-à-terre besognes du caractère insuffisant desquelles il restait d'ailleurs parfaitement conscient. Les lignes suivantes, adressées à Yulliemin, et dont la dernière est un douloureux soupir vers la production originale, «•n témoigneront suffisamment : « Cela marche, et jamais de ma vie l'on ne m'ôtera ma plume; je voudrais être bon à mieux el y mettre un peu du mien; peut-être cela viendrai t-il plus lard, patience 3 ».

i . Ad. Frey, \> 77.

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