Inédit, texte français
(jG C.-T. MEYER
hommes qui peut-être ne me valent pas; soupçonné par qui ne m'aime pas de n'être point encore entièrement guéri; contraint de m'humilier incessamment, ce qui ne m'est pas naturel du tout, je suis souvent très malheureux; mais, je puis le dire, je ne désespère nullement. Je pense à l'avenir qui, peut-être, sera meilleur. Il est vrai de dire qu'une foi très vive, très fervente* mais que je cache plutôt que je ne l'affiche, me soutient et me fortifie, malgré de nombreuses rechutes qui m'affligent sans me décourager...
«... J'ai reçu une lettre assez aimable de M. Guizot dont j'avais besoin pour persuader un libraire de Zurich d'imprimer la traduction d'une élude historique, mais elle n'a point fait d'effet sur mon homme. Je suis encore à chercher qui imprimera ledit opuscule. Ayant été refusé deux fois en Allemagne et à Zurich, il est à savoir si je réussirai la troisième fois. Ah ! Mademoiselle, quelle vie ! Mais dois-je m'en plaindre à vous qui donnez tous les jours l'exemple de la patience et du courage à tant de malheureux qui sont mille fois plus à plaindre que nous autres qui, du moins, avons notre bon sens. Soyons bien reconnaissants des biens dont Dieu nous comble, et n'allons pas trop nous plaindre de nos petits malheurs1 ».
Le principal obstacle à une véritable reprise de la vie par Conrad continue h être le zèle niai éclairé de sa pauvre mère! Celle-ci persiste à voir dans la poésie l'ennemie, à décourager systématiquement, comme une coupable vanité, toute tentative de son fils pour sortir de l'ombre, et aussi à l'aire peser sur lui celte sorte de tutelle .dont nous avons déjà parlé. Son fils reste pour elle le c« pauvre Conrad ». Elle écrit à Betsy : « Hier, il m'a même donné ses cigares à garder pour qu'il ne puisse les avoir que délivrés par moi. 11 me semble aussi que quelquefois, le soir, il lit son cantique avec plus de sentiment que par le passé2 » et encore « il y
i . Inédit, lexle fran VI. Frey, p. 78.
RENTREE AU FOYKK <>;
a quelques jours il m'a encore parlé d'un travail français qu'il aurait le projet de rédiger pour se faire un nom. J'ai essayé de chasser cette idée de sa tête doucement, mais avec fermeté. Chérie, le mieux est de recommander notre Conrad au Seigneur afin qu'il devienne mûr pour le bonheur éternel l ».
Vers cette époque Conrad eut urte grande joie; ce fut l'arrivée par la poste des honoraires convenus pour la traduction des « Récits Mérovingiens » et que l'éditeur d'Elberfeld lui envoyait. Pour la première fois, le « pauvre Conrad » gagnait quelque chose par lui-môme; la vue de cette petile somme le jeta dans un transport de joie presque enfantin qui le fit courir de-ci de-là et jusque chez son oncle Wilhelm dans l'impatience « de lui montrer son trésor ».
Dans l'année 1 856 se place un événement qui devait avoir d'immenses conséquences dans son développement. Antonin Mallet, ce protégé arriéré de la famille Meyer dont nous avons déjà parlé, venait de mourir d'une décomposition du sang à soixante-dix ans, après une lente maladie qui avait été une agonie prolongée. Elisabeth Meyer dont nous connaissons le dévouement envers les malheureux, se surmena au chevet du moribond qu'elle ne voulait pas quitter d'une heure. Sa santé frêle n'était point faite pour résister à des excès de fatigue aggravés par l'émotion que lui causait le spectacle constant des tortures et des gémissements du malheureux. Différents traits de caractère épars dans les pages et les lettres qui précèdent, et notamment la constance d'un pessimisme hors de toute proportion avec la réalité des faits, auraient pu déceler depuis quelque temps déjà à un observateur averti les premiers symptômes d'un trouble des facultés mentales. Ce trouble s'accrut et se précisa après la mort de Mallet.
Elisabeth Meyer s'accusa d'avoir été l'instrument de sa mort et d'avoir souvent appelé et désiré sa fin à la vue de
i . Idem, p. 79
D'Harcourt. 7
(jS C.-1-. MEYEK
ses tortures-; elle se traita de grande pécheresse devant Dieu et devant les hommes. La démenée devenait évidente. Ce fut dans pette occasion que Betsy, qui prenait toujours les responsabilités et les décisions de la famille, se souvint de Préfargier et des bons soins que son frère y avait trouvés. Les portes de L'asile qui s'étaient ouvertes libératrices pour Le départ dû fils, se fermèrent sur la mère, pour toujours. Le 28 septembre i85(i, Conrad et Betsy recevaient à Zurich la nouvelle de sa mort : elle s'était suicidée la veille en se jetant d'un parapet clans les eaux de la Sihl.
Conrad (il nous faut avoir le courage de le répéter après M. Sadger), voyait disparaître en même temps que la plus tendre des mères un des principaux obstacles à son déveJ loppement. Il a dit, parlant de Tannée 1870, qu'à partir de cette date sa vie faisait un coude comme le Rhin après Bàle. Au vrai, le coude principal fut fait avant, et justement au moment où s'éteignait cette mère qui, au milieu de tant de dons du cœur et de l'esprit, n'eut point celui de comprendre sou fils. Au cœur de Conrad devait rester, sa vie durant, une sorte de douloureux et nostalgique regret de n'avoir pu — par une sorte de fatalité qui exclut la responsabilité d'un coté comme de l'autre, — « communiquer » avec sa mère. Par un cruel e;iprice. la destinée ne devait ajourner que de quelques années le spectacle qui eût consolé Elisabeth Meyer de tant d'amertumes : celui de voir son fils arrivé.
Apres les choses de l'âme, on éprouve quelque pudeur a toucher le> détails pratiques de la vie. Ils ont ici leur importance et ne se peuvent éluder. En même temps que la mort de sa mère, un autre facteur venait transformer l'existence de Conrad : Mallel instituait Betsy et Conrad ses héritiers. C'était, sinon la fortune, du moins une large aisance. On appréciera L'importance de ce l'ail si l'on songe à l'inaptitude profonde d'un tempérament aussi exclusivement artiste qui Conrad à La concurrence vitale. De ce côté, tout souci est écarté.
RENTREE Al FOYER gg
L'émancipation de Conrad est double; il a la liberté el tes moyens de la féconder. La mort d'une créature chérie, en même temps qu'elle dépeuple sa vie, la renouvelle. Les voies sont ouvertes ; Conrad va s'y engager. Son existence va prendre — lentement encore, mais sûrement — sa direction.