‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 40 sur 177 · CHAPITRE PREMIER INDÉPENDANCE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER INDÉPENDANCE

A) — Paris (1857.)

Il voyagea. Depuis longtemps vivait en lui le goût de l'Etranger. Cette fois ce n'est pas le but prochain et connu de la Suisse Romande qui le tente ; il partira pour la Grande Ville, ce Paris qui l'attirait déjà, nous l'avons vu, après le séjour à Préfargier et dont le détournaient deux obstacles actuellement supprimés par les tout-puissants caprices du destin : la répugnance craintive de sa mère, l'insuffisance des ressources pécuniaires.

De Paris, il va envoyer à Betsy, revenue à Genève pour y poursuivre ses études de peinture, une série de lettres qui nous sera précieuse. Ces lettres ont en effet un caractère que nous ne retrouverons plus que bien rarement et pat éclair dans sa correspondance postérieure, celle qu'il échangera avec les écrivains de son temps : Julius Rodenberg, Spitteler, Hermann von Lingg, — correspondance officielle, correspondance d'attitude. Conrad se montre à nous sans voile, nous livre son intimité, étale sous nos yeux une âme ([ne n'ont pu encore composer ni la notoriété de l'homme public, ni la prudence de la maturité. Nous verrons plus tard que s'il est un homme au monde qui ait « construit » son « moi » ou plutôt qui se soit efforcé de superposer à la

personnalité primitive une seconde personnalité artificielle et voulue, ce fut entre tous C.-F. Meyer. Les lettres à Betsy nous montrent le Meyer d'avant cet effort; une correspondance de jeunesse, précieuse toujours par sa spontanéité, est inappréciable quand elle devient comme ici le document d'une première nature.

La première missive en date1 mars i85^ nous donne l'exacte mesure de la mentalité qu'avait créée à Conrad la névrose; nous comprenons mieux que jamais la sorte d'impuissance à vivre qui a jusqu'ici enchaîné Conrad dans sa ville natale; à ce que nous savons déjà, elle ajoute ce quelque chose d'inesl iniable pour le médecin qu'est l'accent même du patient se racontant lui-même.

e Quelle situation misérable était la mienne à Zurich ! Ce qui me déprimait à la fois et m'irritait, c'était l'atmosphère de dédain dans laquelle je vivais, le fait de passer pour un malade; ce qui me froissait aussi, c'était ce perpétuel rappel de mon inaction, de L'absence de carrière dans les dernières années dont pourtant je n'étais point coupable...

Ma santé est maintenant fort satisfaisante, ce que je n'attribue nullement à l'air, mais uniquement au fait de ne plus assister à ce perpétuel haussement d'épaules sur nies efforts, à toutes ces observations sur ma précipitation dans la vie, a toutes ces compatissantes questions au sujet de ma santé, bref à toutes les attentions et délicatesses de mes contemporains...

" Ainsi, chère enfant, les gens t'accablent de questions sur notre avenir; (pie cela ne te trouble donc pas! Ce n'est nullement par amour pour nous qu'ils s'informent ainsi; c'est uniquement pour pouvoir nous plaindre; rien ne les dépiterait comme de voir nos affaires bien marcher. Dieu soil béni : me voici enfin arraché à cette misérable et plate atmosphère Je suis fermement décidé a ne point remettre les pieds à Zurich que je ne sois en possession dune silua-

i routes Les lettres à Betsy qui suivent soni empruntées .1 la Biographie d'Ad Frey

IXDEPEXD VNCi:

lion fixe et d'un petit bagage de droit; je pense que personne ne peut rien voir là que de raisonnable. Autrement il me serait radicalement impossible de fouler de nouveau ce pavé où j'ai plus souffert en février et en mars que je ne puis dire. Bien des choses alors m'ont blessé jusqu'au vif du cœur; et si je me sens ici content et gai, si j'ai même la sensation de la santé, cela ne tient qu'à L'unique raison qu'ici on ne me froisse pas. Ceci dit en gros. Naturellement ce ne sont pas les gens eux-mêmes qui sont coupables ; ils ne sonl là-bas ni plus brutaux, ni plus égoïstes que partout ailleurs ; ils se disent simplement : pourquoi irions-nous confier la moindre des choses à un homme qui a été malade, dont la mère l'était, qui ne sait rien d'utile ni de pratique ? Qu'il se taise, qu'il prenne son rang derrière les plus humbles, nous le tolérerons ainsi. Je me rappelle encore le jour où un jeune homme, invité en même temps que moi, prit le pas sur moi en pénétrant dans la salle à manger, intentionnellement, comme le plus digne. Gela m'a fait mal, vraiment. Maintenant, libéré de toutes ces misères, dans une situation agréable, avec, par-dessus le marché, une tête capable d'apprendre quelque chose, je ne me sens pas la moindre envie de reprendre de si tôt le carcan. À peine arrivé à Bàle, j'ai pu respirer; et ici, ma première timidité vaincue, je me sens entièrement heureux.

« Te voilà un peu seule, petite sœur, un peu abandonnée, c'est vrai ! Mais toi tu trouves vite à faire ta place à Genève. Zurich ou Préfargier. Tu passais pour la plus intelligente de nous deux; tu l'étais en fait et tu le restes; tu sauras donc bien te tirer d'affaires. Pour moi il fallait que je parte; sans quoi je tombais malade sûrement, tu es forcée d'en convenir ».

Reconnaissons dans ces dernières lignes l'égoïsme du malade, du névrosé, qu'il ne faudrait pas confondre avec l'égoïsme tout court. Dès que Conrad se sentira mieux, son ton changera; les prochaines lettres nous convaincront de la tendresse de ce frère envers sa sœur.

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.. Aujourd'hui, écrit-il le i5 mars 1 85-, j'ai parcouru un peu la ville jusqu'à ce que j'aie trouvé la colonne de Napoléon, le Palais-Royal, les Tuileries, les Ponts et toutes ces autres merveilles. Ce qui m'a fait le plus d'impression, c'est Notre-Dame, cette noble antiquité qui malheureusement n'a pas assez d'espace. La foule est bien grande. En vérité je me fais dans la vie pratique l'effet d'un enfant, mais je veux désormais, autant qu'il sera en moi, regarder autour de moi et apprendre !... »

16 Mars 1857. — « Salut fraternel. Tu auras déjà reçu nia petite lettre d'hier et j'espère que te voilà déjà allégée de la moitié de ton inquiétude. Ton amour m'accompagne partout et si tu ne m'oublies pas dans tes prières, je suis sur que le mal ne m'approchera pas... Certes, j'ai tant d'objets en tête et déjà en tant de preuves de ma distraction, que je me vois obligé de faire tout le temps attention aux choses el qu'il me reste peu de temps pour le recueillement ; il nie reste cependant toujours l'heure du soir, celle que tu sais... Les Tuileries et le Louvre m'ont paru lourds, écrasés; niais le jardin des Tuileries avec ses fontaines et Parc de Triomphe dans le fond est bien une des plus charmantes choses de la terre; ce sont de belles proportions qui font ici le plus. En revanche, je n'ai absolument pu admirer le Palais-Royal, cette cage étroite et dorée... Je rouvre ma petite lettre avec Le désir bien irréalisable de mettre dans un mot tout mon amour pour toi ».

18 Mars. — « M. S... me comble de bontés. Hier il m'a fait inviter chez M. Th... ; je ne me sentais pas tout à fait à mon aise. Ce qui m'inquiétait, ce n'était pas l'altitude à prendre avec de la simplicité et quelques paroles inoffensives et gentilles, ou se tire partout d'affaire), ni davantage la toilette ceci <-st une plaisanterie, mais la crainte que je ae parusse vouloir [n'introduire dans des classes de la société qui ae sont pas les miennes...

« Le soir. J'ai passé une très lionne soirée au Français. A la vérité Rachel n'est pas à Paris, sa santé la force à aller en

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Egypte; mais le reste de la troupe est également excellent. On jouait avec un ensemble qui ne laissait rien à désirer. La pièce était assez insignifiante, mais nullement indécente; on se met au lit par là-dessus avec de bonnes pensées. Je vois tous les jours de nouveaux monuments. Le Panthéon et toutes les autres imitations de l'antique m'ont absolument déplu ; en revanche, deTci, de-là, une construction gothique ou un hôtel Renaissance qui vous élèvent l'esprit ou vous charment. Quel caractère a cet hôtel Cluny avec ses lions et ses aigles de pierre. J'en voudrais savoir l'histoire. J'habite tout près du faubourg Saint-Germain, non loin de ces puissants hôtels qui ont abrité la noblesse de Louis XIV. Il n'en reste malheureusement plus guère. D'où vient que nous avons désappris l'art de bâtir ? »

Suit une courte lettre fort intéressante par l'explication qu'elle nous donne, que Conrad nous donne lui-même, des effets curatifs de la Grande Ville sur sa personnalité malade. Conrad a désormais les yeux ouverts sur la vraie raison qui lui fait si bienfaisante la succession de décors, changeante, colorée et rapide qu'est une grande cité : l'étouffeinent du rêve intérieur, de « l'autoanalyse ».

22 Mars 1837. — « Ce que Paris a de bon, c'est qu'il écarte toute rêvasserie. Tout ce bruit, toute cette presse obligent la vie intérieure à se taire ; on vaque à ses affaires, on boit et mange et n'est proprement ni heureux, ni malheureux, car on n'entend plus le son de sa voix, ni, à plus forte raison, le son de son cœur. Il n'y a ici qu'un Dieu : « l'argent, le succès ».

Il y revient cinq jours après :

27 Mars 1837. — « Je suis si occupé, j'ai tant de connaissances de partout et de toutes les sortes, que mon temps vole... De jour en jour, je sens mon courage et ma santé s'affermir... qu'à lui seul en revienne l'honneur, qui deducit ad inferos et reducit. Louons-le dans les bons et les mauvais jours, les jours de santé et les jours de souffrance... Je sais bien qu'à mon âge ce qui est de règle et le meilleur, c'est

le foyer. Mais il demande à être fondé en honneur et gaîté. Du reste, évitons d'y attacher notre; cœur; il se peut que l'éternelle Bonté en ail décidé autrement ».

28 Mars 1857. — « Dieu merci, tout va hien. Je sais bien que je suis en toul incroyablement peu pratique, mais j'espère voir à la fin ma bonne volonté triompher de ma gaucherie. Ce après quoi je soupire le plus, c'est la propreté. De quel bon cœur donnerais- je tout ce faux luxe à bon marché de tapis déchirés el de pendules boiteuses pour un peu de propreté ! J'ai cherché cl trouvé avant-hier une nouvelle chambre. Miracle! : du soleil, de l'air, vue splendide sur le Panthéon, mais., partout des traces suspectes... »

« Hier, j'ai vu les administrateurs de chemins de fer suiss< ■-. IV K. S . avec lesquels M. S... m'avait invite ainsi que le jeune W... Quel drôle de peuple. Le plus divertissant, c'était, chez ces hommes de l'égalité, les prodigieus. s distinctions des rangs et des fortunes. Chez des natures délicates, de pareilles nuances sont invisibles, mais chez ces bons rustres toutes ces étonnantes pauvretés éclataient au grand jour de la manière la plus réjouissante.

« D'abord, s'est déchaînée en moi une véritable tempête ■ le rires intérieurs, puis une impression de mélancolie a la vue de celle misère que nous partageons tous plus ou moins el finalement une grande joie à la pensée qu'il existe tout de même des hommes qui secouent la vanité et l'égoïsme pour ne chercher (pie la vérité selon le Seigneur. Tout est masque et hypocrisie hors ses paroles qui sont la vraie vérité, le foyer de la vie, e1 qui font tomber les barrières élevées par les hommes.

« Il manquait quelqu'un au milieu de ces orgies de vanité, QOtre \.... qui vil ici sans laisser plus de traces qu'un esprit. Si, dans s;( personne, quelque chose devait attirer l'attention de- Parisiens, ce ne pourrait .'ire que ses lunettes. Nid ne porte ici lunettes, si ce n'est les personnages ridicules mit la scène. Il m'a fallu quitter les miennes. Ni lunettes, ni snov\ -boots. .. »

.'><> Mars i85j. — « Tu ne saurais croire combien le séjour à l'Etranger vous fait aimer votre Patrie; l'idée de patrie esl quelque chose de si instinctif, qu'ici dans cette presse <■! cette cohue de Paris, on a un sentimenl de sécurité et de paix en mettant le pied sur le pave de sa rue 11 faut aimer son pays, car celui qui n'aime point son pays, quel qu'il soit, comment pourra-t-il s'éprendre d'amour pour l'invisible royaume du bien et la patrie céleste ? Mais je m'aperçois que je retombe dans l'obscurité et me hâte de couper court. »

Nous retrouvons dans cette dernière phrase l'extrême souci de Conrad de ne plus lâcher désormais la bride aux divagations métaphysiques, d'endiguer le rêveur. Par un de ces volontaires changements d'aiguillage comme nous en verrons plus d'une fois chez lui, il continue :

« Mais, chère enfant, les beaux tableaux qu'il y a donc au Louvre ! A la vérité, les Français de l'école de David ne m'ont point plu. De beaux corps bien proportionnés, des -c-tes académiques, souvent gracieux, mais point de chaleur et, ce qui est pis, point de noblesse, et tout si théâtral ; pas de vie, du moins pas de vie intérieure. Je trouve davantage chez Le Poussin et ai l'intention de l'étudier ; il est contemporain de Corneille. Je laisse de côté leurs Watteaus et leurs Yernets : des animaux, des amourettes, des Arabes, des batailles, des chasses, voilà les sujets préférés de ces natures pratiques : rien de haut, de saint. Léopold Robert, celui-là est un artiste!... Mais, chère enfant, les Italiens! le pieux Perrugin avec ses visages de madones d'une indescriptible pureté, un Desehwanden de la grande époque, mais consciencieux; Vinci qui n'a personne au-dessus de lui. si parfait,- si hardi, si pur, si immatériel; Gorrège, et -a couleur et sa lumière ; et le magicien Raphaël dont la mort est venue à temps; il commençait à être moins "sérieux et d inaugure de façon évidente la décadence de l'art. Enfin le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre : la Madone de Murillo... Oui, ces contemporains de la Réforme, étaient des hommes

devant leurs tableaux nous nous sentons bien mauvais et aussi, du moins dans les choses célestes, bien bêtes.

« En fait de monuments, j'ai passé à peu près la revue de tout ce qu'il y a à voir. Le plus beau est Notre-Dame. Pour les temples grecs, ils demandent à être vus en plein air, près de la mer, ayant comme horizon la ligne douce des collines et la profondeur bleue du ciel au-dessus d'eux ; perdus dans un océan de maisons modernes, ils font mal. Les arcs de triomphe de Louis XIV et sa statue sans inscription ne peuvent faire plaisir à personne.

4 Avril 1807. — « Je me sens ces jours-ci tout heureux ejl bien portant, d'abord parce que j'ai toujours faim, que je mange peu, mais bien, ce qui me fait un cerveau net et clair, ensuite parée que j'ai commencé à travailler à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Tout me plaît beaucoup ici... Le i5 commencent les cours d'université; comme on y fait peu d'histoire et que, d'autre part, je n'ai aucune teinture des langues orientales, je vais me mettre à entendre beaucoup de droit] L'Ecole de droit est à ma porte. »

7 Avril 1857. — « Je m'habitue ici tout à fait... J'apprends peu à peu à compter; mais ceci me conduit presque au même résultat que toi; l'épargne pour moi et la générosité pour Les autres. Le pourboire joue ici un rôle considérable. C'est le moyen de voir partout gestes polis et aimables visages, ce qui est bien quelque chose, quand on ne peut voir des visages aimes. Mais comme ces Français sont gens pratiques! Que penses-tu de l'anecdote suivante? Un jeune homme refuse de danser avec une belle jeune fille; une dame lui demande pourquoi. « Il me faut 600.000 francs de 0 dot, répond-il, et je ne danse qu'avec les jeunes filles que « je puis épouser. » Cet usage est universel ; on appelle cela par un euphémisme aimable « poser ses prétentions1 ».

« L'intérêl éclate ici partoul de façon si ouverte, si naïve, que quelquefois il force le rire. Point de fard : tout s'étale

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