‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 44 sur 177 · Briefw. Meyer-François, p. iao · texte numérisé non relu

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disait-elle finement, « on fait bailler les autres en baillant soi-même ».

Elle revint à Zurich. Ce fut là qu'elle rencontra les deux personnalités qui devaient orienter son existence. L'une fut un pasteur anglican, le Dr M'All, qui le premier lui fit lire attentivement et avec suite la Bible dont elle ne connaissait que des fragments et lui en ouvrit ainsi la profondeur vivifiante. L'autre — de plus d'influence encore sur l'âme de Mathilde — fut la « Quakeresse » Elisabeth Fry, de passage à Zurich où l'amenait la propagande pour l'amélioration morale des détenus. Mathilde a dit elle-même l'immense fascination qu'exerça aussitôt sur elle l'âme limpide et haute de cette femme, l'attraction qui la poussait vers cette noble créature aux lignes si pures, à la voix chantante et frêle, paradoxal et charmant organe de pensées viriles.

Depuis ce temps elle connut sa route. Sa vie fut entraînée sans répit ni trêve sur le chemin du dévouement social, tout entière donnée à l'Œuvre. Zurich lui doit beaucoup. Le couronnement de cette belle vie de femme fut la fondation de la Sankt-Anna-Kapelle avec l'asile qui y fut adjoint pour les enfants abandonnés.

Meyer nous a laissé son portrait : « C'était une apparition noble et charmante avec ses cheveux sombres séparés parla netteté blanche de la raie, ses yeux gris, lumineux île vie et d'intelligence, sa tête mince, l'énergique ligne de son profil ».

Au moral, le principal don de cette nature fut la vaillance, uni' volonté virile et ferme qui n'allait pas sans quelque brusquerie. Au demeurant Mathilde avait un tempérament d'homme, le tempérament de l'homme d'affaires hérité de son père et qu'elle appliquait aux œuvres de bienfaisance : la régularité mécanique de l'existence, la résistance physique, le don d'autorité, l'intelligence lucide, organisatrice, I aptitude a susciter îles forces, à obtenir des rendements sociaux autour d'elle.

Telle fut la femme qui attira Conrad ! Une très vive et

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sincère sympathie se reflète clans la notice biographique qu'il lui a consacrée1. La loi d'attraction des contrastes trouve ici une nouvelle vérification. Par sa ponctualité, Mathilde séduisit cet indécis, cet irrégulier de la vie; par sa vigueur d'affirmation altruiste, elle soumit et charma l'individualiste flottant; par le réalisme de son esprit ignorant di s nuances et des complexités, elle attira l'analyste perdu (Lias les dissections morales. Et ce dernier point fut l'essentiel ! Ecoutons l'accent de sympathie avec lequel Meyer raconte ce qui suit : « Un jour, l'auteur de ces lignes s'oublia avec Mathilde à philosopher un peu. Elle se mit alors à rire avec les belles dents blanches et éclatantes qu'elle avait. « Toutes vos théories ressemblent à un filet à mailles trop larges : elles ne retiennent pas les faits qui passent au travers comme les petits poissons 2. » Enfin Conrad lui était reconnaissant quand elle fulminait contre l'absence d'énergie des hommes ou bien lançait des sarcasmes un peu brutaux contre les natures sentimentales. Le sentimentalisme, « cette boue molle dans laquelle on ne peut prendre pied o l'horripilait 3 ! La leçon ne sera pas perdue pour Meyer : lui aussi, le faible et le débile, il essayera de se composer une façade de force, il luttera désespérément contre la mollesse d'âme qu'il sent au fond de lui, mais qu'il renie et méprise et dira un jour à Xanny von Escher : « A bas tout sentimentalisme ! un homme peut s'irriter, mais non pleurer ' ». 11 confessera plus tard îx une de ses correspondantes tout le mépris que lui inspire l'accent sentimental de ses poésies lyriques.

A l'époque qui nous occupe, Conrad éprouve le plaisir spécifique du neurasthénique, — et peut-être plus généralement de l'être « féminin », faible — à se sentir quelque peu

i. Cf. Br. II, p. 483-doo.

2. Br. II. Essai sur Math. Escher, p. 483-5oo. >. Ad. Frej , p. 107.

4- Nanny von Escher. Erinnerungen an C.-F Meyer. Zûrcher Taschenbuch, 1900.

violenté et brutalisé dans son moi. C'est ee principe qui lui fait rechercher les coups de boutoir de Mathilde.

Celle-ci restera pour toujours dans son esprit. Elle revivra dans son œuvre, dans la physionomie des femmes énergiques qui y défilent, dans la Richterin à laquelle elle servit de type, dans Gasparde, dans Rahel, Gustel, Angola Borgia.

Elle exerce sur Conrad en i S : > 7 une influence presque absolue. Il écrit de Paris à sa sœur : « Dès que je serai en possession d'une position stable, susceptible de nourrir « son homme » et de lui procurer la considération, je prierai ma chère Mathilde que j'aime à l'égal d'une mère de me choisir une femme bien douce et obéissante qui mérite qu'on l'aime ' ».

C était bien aussi le plan de Mathilde Escher qui cependant, cette fois, malgré toute sa volonté, devait échouer. Quand elle se mit en campagne, ce fut trop tard, le cœur du jeune homme était pris — ailleurs ! Conrad était, sans espoir d'avenir, amoureux de cette nièce de David Hess dont nous avons parlé.

L'espèce d'impasse sentimentale dans laquelle il se trouvait alors lui rendit les murs de Zurich plus que jamais odieux. Avec cotte précipitation des débiles dont toute la volonté consiste à vouloir promptement, puisqu'ils ne peuvent vouloir Longuement, un voyage en Italie fut décidé en quelques heures !

i; — L'Italie (1858).

Conrad et Betsy quittèrent Zurich le 17 mars i858 ; l'hiver maussade régnait encore en Suisse et le train traversa des paysages de neige de Berne jusqu'à Lausanne. A Marseille ils se réveillèrent dans un cadre d'été au milieu d'une nature en fête qui faisait à Leurs yeux de voyageurs du Xord: la Lumineuse surprise de ses jacinthes et de ses amandiers

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