Br. I. Lettres à Fr. v. Wyss, pp. 58, 5g. ■1 Idem, p
i./S C.-F. MEYER
aspects de la Aille Eternelle, jouissent du pittoresque populaire, de la bigarrure des soutanes éclatantes, de la ligne si pure des horizons classiques de cyprès et de pins !
« Le soleil brillait toujours, le ciel romain nous paraissait éternellement bleu », écrit Betsy dans ses Souvenirs. De temps en temps une brusque et violente averse inonde la chaussée, oblige Conrad et sa sœur — comme Yittoria Colonna dans Pescara — à chercher précipitamment un abri sous le portique d'un temple ou d'une église. Le spectacle de la rue romaine est inépuisablement fécond en divertissements. Conrad admire « les ouvriers italiens avec leurs chapeaux de papier, semblables à ceux des gamins de Zurich] assis lesjambes ballantes, fredonnant chacun leur petit bout de chanson .. Pendant ce temps-là, les cardinaux font leur promenade habituelle sur la Via Pia, se réservant le trottoir et suivis chacun de deux laquais, tandis que leur carrosse rouge les suit au pas sur la chaussée1 ». Ou bien, Conrad el Betsy prennent un petit cabriolet boiteux et s'en vont dans la Campagne, où les bergers a cheval, coiffés de grandi chapeaux pointus, armés de longues piques, font paitre les bieui's romains : ils jouissent de la tombée du jour, « de la sévérité de ce désert semé <le ruines, de la douceur tics lignes qui ferment l'horizon de montagnes bleues" ».
Cependant à Rome les fêtes de Pâques se déploient avec leur splendeur accoutumée, au milieu du délire bruyant de l'enthousiasme populaire. Conrad voit défiler les processions les cavalcades, miroiter sous son regard la joie d'un peupla qui ne sait vivre que costumé ; il pense être devant une mascarade et commet la faute de goût de comparer les fôteî romaines a la grossière et brutale effervescence du « Sechse^ lauteii i) zurichois. Il ne sent point encore, — ou il ne sein qu'insuffisamment, — que ce sens des pompes, de la représentation extérieure, cet amour de la vie magnifique, clia-
i. Br. I. p ï6. Lettre à Fr. v. Wyss.
i. Ibidem.
toyante, colorée, est le meilleur terrain d'art. Sa simplicité, sa sobriété suisse résiste, se raidit contre l'atmosphère sensuelle ambiante. Il écrit à son ami "\Yvss : « Dois-je te retracer après coup les fêtes de Pâques, la foule brillante dans laquelle j'ai été pressé et emporté ? Oh ! non ! A la vérité, les castrats ont chanté dune jolie voix de soprano, douce et sucrée à en être écœuré. Le Saint-Père, qui semble un brave homme à en juger par ses traits, nous a abondamment bénis, et Betsy a été assez « femme » pour prendre la chose à cœur; la « girandola » a été très gentiment réussie. Mais maintenant tout ce train et toute cette fête sont finis ; ouf ! »
Malgré la réaction hostile que l'éclat de ces fêtes provoque chez Conrad, toute cette agitation extérieure exerce une action favorable sur son état mental. Elle l'arrache au têteà-tête avec lui-même, à la solitude morale. Cependant, quelques retours offensifs du mal nous rappellent qu'il n'est que convalescent. Nous connaissons son extrême répugnance à dévoiler ses souffrances intérieures et généralement son « moi » intime ; il nous faudra chercher le témoignage de ses épreuves, le surprendre en quelque sorte dans de brefs aveux aussitôt réprimés, dans d'involontaires et brusques cris de souffrance que leur accent sourd, volontairement étouffé, ne nous rend que plus douloureux. « Je souffre, je lutte beaucoup, mais en quoi cela t'importe-t-il à toi? » C'est la fin d'un billet à Fr. von AVvss -.
Cinq mots à la fin d'une lettre : « AYas geht dich das an ? », mais dans lesquels tient toute la mélancolique vision de la solitude morale qui nous entoure et met un abîme entre les détresses des mauvaises heures et le cœur du meilleur ami.
Conrad et Betsy ne restèrent point tout le temps à Rome. Ils profitèrent de leur séjour pour faire la connaissance des