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environs de la Ville Eternelle- Betsy clans ses Souvenirs nous a laissé quelques pages d'une poésie pénétrante, comme elle sait en écrire, sur la dernière excursion qu'elle fit en compagnie de sou frère avant lé dépari de Rome.
Elle commence par narrer spirituellement l'embarras où Conrad el elle se trouvèrent, en leur qualité de protestants convaincus, en se rencontrant nez à nez et tout a fait inopinément avec Pie IX dans la résidence papale de Castel Gandolfo. Puis elle décril la soirée qu'elle et son frère, après cette petite aventure, passèrenl dans le parc d'Arricie doré par le soleil couchant : « Les dernières teintes du ciel s'éteiffnaient. Nous restions assis sur un banc au bord crime large pelouse plantée d'oliviers, inclinée en ponte douce vers le lac d'Albano. A travers les arbres miroitail encore de loin la claire surface de l'eau. C'était le seul point lumineux; partout les contours, les limites se brouillaient dans les vapeurs du crépuscule, L'air et la lumière étaient si tendres, si recueillis qu'il nous semblait que nous n'eussions jamais encore respiré une telle paix... Lien des années après mon frère nie disait : « Te souviens-tu du soir si pai- « sible d'Albano '.'... »
Le lendemain, Conrad voulut l'aire l'ascension de Monte- Gavo. Ses goûts d'archéologue ne le laissaient poinl en repos-; il avait lu quelque part que sur le sommet de la colline se trouvait un temple de Jupiter auquel montaient les généraux qu'une raison quelconque empêchait de fêter leur triomphe au Capitule. La « Via Triumphalis » étant i'oii raide ci caillouteuse, il fallut prendre des chevaux de selle. La
peine de |';i S< ' ' 1 1 - i o II fut Jlial réco ni pe n see ; le temple de
Jupiter avait disparu sans laisser le moindre vestige. Les voyageurs se consolèrenl en contemplant le « Campo d'Annibal » du haut duquel le grand adversaire de Rome avait pendant longtemps guetté son ennemie.
La roule continua par Rocca di Papa, puis par l'rascati, dont les villas étaienl enfouies dans la verdure.
Poursuivant toujours leur route, Conrad et Betsy parvin-
INDEPENDANCE i'î i
relit à l'emplacement de Tusculum, où ils se laissèrent aller au charme des évocations historiques : « C'était une belle (chose, écrit Betsy,- de contempler la ville aux sept collines, couchés à l'ombre sur nos plaids de voyage, du poinl même où l'avait dominée le grand orateur (Cicéroni. »
Conrad voulut pousser jusqu'à Grotta Ferrata, attiré par une chapelle qui recelait une fresque du Dominiquin : la rencontre de l'empereur Othon III et de Saint-Nil. Il avait lu et aimé autrefois la Klagc Ottos III de Platen, dont la mélancolie un peu molle flattait ses goûts d'alors. Maintenant, il voulait se rendre compte si le Dominiquin avait prête à Othon III les mêmes traits de jeune empereur nostalgique, déraciné et s'étiolant dans les douceurs du Sud.
Ce fut la dernière étape. Conrad et Betsy rentrèrent à Rome. Ils ne devaient pas y rester longtemps ; les chaleurs toujours croissantes, les vapeurs qui s'élevaient du lit du Tibre se montraient menaçantes pour la santé délicate de Conrad. Le frère et la sœur décidèrent de reprendre la route du Xord en passant par Florence.
Ils s'arrêtèrent en chemin à Sienne pour rendre visite au baron Bettino Ricasoli, le célèbre ouvrier de l'unité italienne, dans sa propriété de Broglio, et c'est une visite sur laquelle il nous faut insister. Comment Conrad et Betsy avaient-ils connu Ricasoli? Celui que l'histoire devait inscrire dans ses annales s'était présenté dix ans auparavant, obscur et inconnu, sur la recommandation du philosophe Naville, à la demeure familiale des Meyer au Stadelhofen de Zurich. Les troubles de sa patrie l'obligeaient alors à passer la fron- La Suisse, d'ailleurs, plaisait à l'exilé ; l'esprit rigide et austère de Ricasoli goûtait l'honnêteté puritaine dTIelvétie. « Ma vraie patrie est Genève », disait ce Toscan. « Il nous apparaissait alors, écrit Meyer, comme un visionnaire à idée fixe; un caractère de fer, mais à la volonté duquel les réalités politiques ne se plieraient jamais, » « Ce fut autre chose lorsqu'en i858, un an avant la guerre d'Italie, je le revis sur son sol national, dans la Toscane. »
l3a C.-l. MEYER
« Vn soir de mai, dans une de ses propriétés du Val d'Arno, il m'entraîna par la certitude joyeuse avec laquelle il me montrait le but qu'il voyait devant lui, à portée de sa main. Je sentis alors, et plus tard aussi, lorsque, avec la sûreté du dictateur, il remit sa Toscane enlre les mains du roi d'Italie, — je sentis avec une évidence qui me rendait honteux ce que signifie un caractère dans la vie d'une nation1. »
Dans l'aveu vibrant des dernières lignes perce le caractère de la relation qui unit Conrad à Ricasoli. C'est là encore, comme dans le cas de Mathilde Escher, le contraste des natures qui est en cause.
Conrad voyait devant lui une individualité puissante, dont toute la force était faite des qualités qui lui étaient le plus étrangères : la tension de l'énergie durant toute une vie vers un but unique s'opposant à l'éparpillement de la personnalité dans toutes les directions ; le réalisme solide d'un esprit que mille contingences rendent solidaires de l'action de son siècle, en face de l'individualisme flottant, sans prise sur la vie. Comparée à l'éclat d'une existence si fortement enracinée sur terre, la vie close et maladive de Conrad n'a (pie le reflel irréel et tremblant du mirage. Celui-ci sent combien la fusion d'une vie humaine dans la grande vie d'un peuple en multiplie et en élargit le rythme2.
De ce jour est née cette passion de la grande politique qui vibre dans toute l'œuvre de Meyer. Ne pouvant être un de
i. Dans Mein Erstling: Hutlenslelztc Tagc. Br. II, pp. 5i8-3.i3. 2. Cf. l«s vers du la première édition de Hutten, 1871, où, sous le masqué du solitaire d'Ufenau Meyer exprime ses propres sentiments d' « intellectuel " isole, passionnémenl admirateur de la vie d'action collective et sociale llulten s'adresse a Zvringle :
O Freund : in meiner ungestorten Rast Beneid icfa dich um deine Tageslast !
Dein Leben lebst du nicht auf eigne Hand. Du bisl ein Stu,-L von Staat a. Vaterland. Du bist ein Burger! 'Huit das Opter noth, So slirht der Pfarrer keck den Ueldentod. Ja,alle8 Grôsste wurzelt aur im Staat.
(l/ulien, XXIII.)
ces ouvriers de l'Histoire qu'il envie, il se donnera pour mission de les chanter dignement; il les dressera sur le piédestal de l'art l.
Le frère et la sœur passèrent peu de jours à Florence, que Conrad goûta moins que Rome. Quelque chose l'attirait vers cette Suisse où pourtant il avait été malheureux.
Il écrit à son ami Wyss : « Me croiras-tu, cher Fritz, si je te dis que je ne suis nullement attristé à la pensée de m'en retournerdans la paix de ma chambrette ? Et cependant à plusieurs reprises j'ai eu à Rome comme des velléités de couler toute mon existence à l'étranger; Rome seule peut remplacer la patrie. Je ne parie point de ce petit Paris qui ne saurait attacher quelqu'un dans mon genre. Maintenant que j'ai vu tant de manifestations du Grand, que j'ai lavé et mis au net la table de ma vie, je retourne de bon cœur à mes livres2. »
Betsy et Conrad s'embarquèrent à Livourne, Gênes, Turin, le lac Majeur furent les étapes de retour dans le pays natal.
Au Gothard, la diligence dut passer entre deux murailles de neige : le froid, la glace, c'était le salut de bienvenue de la patrie à ses deux enfants grisés de lumière et de soleil italiens.
Quelle fut l'action exercée par ce premier et court séjour en Italie sur le développement esthétique de Conrad ? C'est ce que la correspondance avec Fritz von Wyss va nous aider à fixer. Sur le sol italien comme sur le sol français l'état d'âme de Conrad est marqué par un mélange de répulsion et d'attraction. II y a conflit entre deux tempéraments : le tempérament éthique et le tempérament esthétique. Le premier est heurté par tout ce que les aspects de la vie et
1. Cf. l'admiration pour les conducteurs de peuples et les grands diplomates : Ienatsch. Pescara, Frédéric II.