‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 48 sur 177 · Br. I, p · texte numérisé non relu

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I '»', C.-F. MEYEK

de l'art latins dégagent de réalité sensuelle ; le second se sent attiré par les domaines merveilleux ouverts par ce sol à la sensibilité créatrice. Il convient de noter une usure progressive du premier tempérament parle second. En dépit de vigoureuses résistances, l'esprit zurichois et protestant se laisse peu à peu entamer et dissoudre par la sensualité italienne. Conrad arrive à Rome avec un critérium éthique, il cherche dans l'art des intentions, des suggestions morales. |)es lignes comme les suivantes sont un témoignage signi-i ficatif de l'hostilité provoquée chez lui par la perfection d'un art ne reposant que sur lui-même : « Je n'apprécie guère les merveilles qui transportent en des sortes d'extases religieuses les auteurs de mes manuels de voyage : Y Apollon, le Laocoon et le Gladiateur mourant... C'est la perfection, c'est entendu. Mais, précisément, ce caractère de perfection relative nous donne le si triste sentiment païen d'une humanité complète en elle-même et fermée comme un anneau. Une œuvre traitée de façon réaliste au contraire, qui nous montre la souffrance des corps et la lutte des esprits, sans cette sorte d'idéalisme souriant et serein qui se suffit à luimême, une pareille œuvre nous achemine vers la perfection céleste libératrice, par le contraste même de nos infirmités. Là où Tari épure la passion, c'est-à-dire où l'homme se satisfait lui-même, naît la conception d'une unité menteuse, alors que dans la réalité nous sommes si profondément divises e| que seul Dieu — c'est-à-dire autre chose que nousmêmes — peut nous rendre capables d'à I teindre noire salut1. » La conception de Meyer se rapproche ici de la conception (\\) moyen âge qui faisait grimacer les corps pour mieux faire rayonner les âmes. C'est la déclaration de guérir a l'Idéalisme terrestre, au rétablissement de l'homme en dignité par la perfection même de son humanité, au Credà de la Renaissance, — de cette Renaissance dont Meyer vingt ans plus lard se fera presque l'apôtre !

i . Br. I. pp. 5g it 60,

[NDEPENDANCE i i ',

Dans un autre passage, Conrad passe en revue quelques

statues romaines. Toujours fermé à l'intelligence du monde de la forme pure et îles valeurs concrètes, qui ne lui sera point révélé avant la lecture de Burckhardt, el attaché à un Critérium selon lequel les lignes corporelles ne valent que comme indices moraux, il note chez Démosthènes « la passion concentrée et le patriotisme », chez Euripide « le front lihre-penseur qui ne se courbe sous aucune voix divine », chez Zenon « l'expression de ferveur mystique », « l'absolue soumission de notre volonté à la volonté divine2. »

C'est le Suisse, avec son sens de la famille et de la moralité, qui parle dans un passage comme celui-ci : « Voici une belle chose qu'on rencontre quelque fois sur les tombeaux antiques : un Romain et sa femme, mains enlacées avec une expression de vigueur honnête — ekrenfeste Tùchtigkeit — qui dépasse tout ce qu'on peut dire3. »

La sorte de résistance irritée que l'esprit helvétique et prolestant de Conrad oppose d'abord à l'atmosphère italienne s'affaiblit, nous venons de le dire, progressivement. Sur ses yeux d'idéaliste moral, contempteur de la forme, la magie de la vie toute extérieure commence à opérer. L'éloquence des images, le langage des musées et des pierres convertissent peu à peu le doctrinaire trop enfermé dans un monde intérieur d'abstractions. Conrad reconnaît sans hostilité, chez l'artiste latin, l'antériorité et la priorité de la forme sur l'idée et écrit dans un billet adressé de Rome au philosophe Ernest Xaville. « ... Pour atteindre cet ensemble merveilleux, Raphaël sans doute n'a pas été à la recherche d'une forme pour une idée, mais l'idée est venue en lui à commencer par la forme qui l'exprime ; idée et forme sont nées en quelque sorte ensemble, ou plutôt la forme la première ;. »

Conrad reçoit peu à peu de l'atmosphère romaine cette

i. Br. I, p. ho.

i. Br. I, p. 61.

>. Inédit, texte français.

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éducation sensuelle qu'elle donne à ceux qui l'abordent avec trop de sécheresse dans l'esprit. « Gomment parler, écrit-il, de cet air léger à respirer, de cet air d'insouciance, comment décrire tout ce qu'on sent, tout ce qu'on aspire l? » « Ce qui m'attachait à Rome, écrira-t-il de Florence à Fritz von Wyss, c'est le passé ; j'ai eu peine à m'arracher de cetle ville merveilleuse. Quel étrange sentiment d'apaisement l'on goûte à vivre sur les débris de tant de siècles! Toute l'agitation, toute la fièvre du présent viennent mourir au milieu de cette destruction séculaire et paisible. Comment ne pas être résigné dans des paysages où un pâtre fait brouter son troupeau sur des empires détruits 2 ? »

A Rome comme à Paris, Conrad est frappé par la symétrie, le sens latin de l'ordonnance. Il note « la rectitude des voies ascendantes et descendantes avec un obélisque comme fond », parle de « la sérénité de Saint Pierre » du « caractère spacieux et accueillant de la place avec l'obélisque et les galeries ». Il sent combien l'art latin rapproche l'œuvre de l'homme en la clarifiant, et écrit, parlant de Saint Pierre:

i. Cf. Renan écrivanl <lix ans plus toi à son ami Bcrthclot :

«... Telle est la vie de ce pays... Ou reçoit tant du dehors qu'on se dégoûte de réagir* on ne pense pas, car penser, spéculer, c'est agir intellectuellement : on sent, on se laisse aller aux mille impressions qui l'ont la vie de ce beau pays.

a ... Je serais inexcusable d'avoir tardé si longtemps à vous écrire, si La foule des impressions qui assiègent l'étranger sur cette terre enchanterese n'enlevait durant les premiers jours toute autre faculté que celle de sentir. Ce changement a été chez moi prompt comme l'éclair. .1 avais parcouru tout le Midi dans une pleine activité et en réagissant très vivement contre ce que je voyais, j'étais Français encore, je pensais, je jugeais, je critiquais... Mes premières heures de Rome furent de même très pénibles; mais je n j avais pas passé une journée que la séduction opérait déjà. »

« ... Comment vous initier à cette vie nouvelle où je me plonge avec passion .' Notre idéalisme est abstrait, sévère, sans image; celui de ce peuple

esl plastique, t "né vers la forme, invinciblement porté à se traduire et à

s'exprimer On n'a pas marché un quart d'heure dans Rome qu'on se voit frappé «le celle prodigieuse fécondité (limages. »

Berthelol — préface du volume de correspondance — voit dans le premier voyage en Italie de Renan - le> débuts de l'évolution » de son ami vers la conception artistique de La s ie.

1 I encore Renan : » Celte ville est nue enchanteresse ; elle endort, elle (■piiise ; il y a dans ces ruines un charme in léunissabL

INDEPENDANCE i !;

« L'ensemble a quelque chose de séduisant et de clair ; c'est le grand rendu compréhensible à tous, infiniment plus accessible au peuple que le gothique. Il y a là un élément de rationalisme, et peut-être dans cette logique quelque chose de superficiel ; mais le tout est incroyablement commode, aimable et plaisant1. » Ailleurs, revenant sur la môme idée, il emploie l'expression « der grossartig-anmutige S1 Peter », et l'on ne peut mieux rendre tout ce que conserve de grâce dans la grandeur cet art latin, l'ait de clarlé, peut-être artificiel, mais toujours à la mesure de l'homme.

Toutes ces impressions se préciseront au cours de nouveaux contacts avec la vie latine. De ce premier voyage en Italie Conrad n'emporte guère de butin positif, rien ou presque rien de réalisé2, mais une excitation générale de la sensibilité, une impulsion puissante et vague qu'il faudra la lecture de Burckhardt pour éclairer et ordonner. Betsy la résume par ces lignes : « C'est ainsi que Rome vit dans mon souvenir : grandes ruines de l'antiquité, splendeur magnifique el sereine des fêtes religieuses, soleil éternel, épanouissement de la vie3. »

Meyer ne pense point encore à une utilisation littéraire de ses impressions. Sa vision de l'Italie, la seconde fois, sera bien autrement systématique et pratique. Il y retournera averti et homme de lettres.

i. Br. I, p. 65.

2. Du tétnoignagne de sa sœur, Conrad no fixa par écrit durant son séjour à Rome que deux de ses impressions : Der schône Brunnen conçu à la villa Borghèse et Rômische Mondnachi conçu au Ponte Sisto. Betsy Souvenirs, p. 16 1 et 1 05 .

'>. Betsy. Souvenirs.

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