‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 49 sur 177 · DERNIÈRES ANNÉES D INCERTITUDE · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNÉES D INCERTITUDE

Malgré tout le charme de l'Italie, Conrad ressentit à son retour en Suisse cette joie intime que nous donne la rentrée au pays natal. L'ardeur du soleil italien lui fit apprécier p.ajj le contraste la fraîcheur du paysage suisse; il goûta la vul des champs d*' neige de FUrirostock ensanglantés par le soleil couchant, la profondeur verte et glacée des eaux du lai des Quatrè-Cantons dans la traversée de Flùelen à Lucerue.

Le matin de son retour, il fut réveillé par le murmure des voix «lis pêcheurs sur la rive du lac; les fenêtres de la modeste auberge où il avait passé la nuit étaienl ouvertes; l'accent du pays, un peu voilé et comme enveloppé par les brouillards du lac, venait lui rappeler qu'il était chez lui.

Conrad voulut jeter un coup d'œil d'ensemble sur la patrie retrouvée el monta sur le liighi avec Betsy.

Il se rendit ensuite à Zurich pour n'y rester que peu de temps. Dans les murs de la cité natale il retrouvait son âme de jadis, mélancolique et tourmentée. De chaque coin «le celle ville surgissaient pour l'assaillir toutes les craintes, toutes les hésitations du reclus maladif d'autrefois, tout i qu'il avait joyeusement jeté par-dessus bord en passant la frontière I! redevint, comme il l'écrivait quelques semaines plus lard a sa sieur. « ein Wehmutspinsel », une âme toute molle, dissoute dans les songeries tristes. Il lit son ballot, quitta cette ville empoisonnée et monta a Engelberg, où il pril pension dans une petite auberge, c< /uni Engel ». dont s'accommodaienl ses goûts simples.

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L'air pur de la montagne, comme souvent, lui fil du bien. Puis brusquement, ainsi qu'il arrive fréquemment dans ces hauteurs au tournanl de l'automne, le temps changea, la neige descendit jusqu'au bas des pentes. L'âme de Conrad changea en même temps. La mélancolie le reprit, et le doute sur sa destinée. 11 écrivit à Belsy une courte lettre, dans laquelle nous trouvons la complaisance et l'acuité dans l'anade soi-même spécifiques du névrosé, « II faut croire Due notre caractère modèle notre destinée, ou, plus exactement, que notre destinée est construite d'après notre carac- . La sagesse serait donc d'accepter de bon cœur et, si possible, de saisir nous-mêmes ce qui est notre partage inévitable et de laisser de côté les points douteux, jusqu'à ce que nous sachions s'ils sont ou non dans la ligne de notre vie. Aussi longtemps que la Providence détruit nos plans, nous nous sommes évidemment trompés de route, ou bien nous avons usé de précipitation ; à moins encore qu'elle ne veuille seulement par ce moyen éprouver notre constance. Laisse-t-elle nos projets réussir, c'est que nous sommes dans le bon chemin ; à moins encore qu'elle ne veuille voir notre erreur arriver jusqu'à son point culminant pour alors seulement trancher brusquement notre route sous nos pas. Combien de temps cette incertitude durera-t-elle ? peu ou longtemps? Qui sait cela? et cependant il serait essentiel de le savoir. Comment deviner même approximativement notre vie? En nous remettant à nous-mêmes perpétuellement sous Ses veux toute notre existence passée, sans écouter ni notre imagination, ni les vœux secrets de notre cœur. Il viendra alors certaines heures lucides où, par élimination de tout ce qui est impossible, plutôt que par divination positive, se déduira des lignes de notre vie passée le cours futur de nos années, et où nous aurons le tableau total sous les yeux. Tout ceci à titre pur de causerie l. »

Pendant que son frère s'abîmait ainsi dans la dissection

i. Ad. Frey, p. i3o.

i ',(, C.-F. MEYER

découragée de son « moi », Betsy était à Genève, où, avec une passion qu'avait renouvelée et rajeunie le voyage d'Italie, elle se livrait à ses études de peinture. Celui qui avait été et restait bien encore un peu « le pauvre Conrad » voué aux échecs, trouvait la force mélancolique de complimenter sa sœur de son ardeur et de ses succès; il lui parlait dans ses lettres « de cette sensation de progrès quotidien qui augmente le prix de la vie1 ». Il écrivait: « De même qu'il n'est rien de plus déprimant dans le domaine moral ou intellectuel que le sentiment de la stagnation, c'est-à-dire du recul, de même il n'est rien de plus vivifiant que le sentiment du pro« grès. Celui-ci nous fait L'effet, quand il se produit, d'ètncomme instantané et surnaturel, alors qu'en réalité il résulte d'une foule d'efforts préalables que nous avions crus inutiles. Nous voyons tout d'un coup la porte s'ouvrir et nous oublions combien de temps nous avons vainement passé à l'ébranler2. »

Rentre à Zurich, Conrad reprit ses besognes d'autrefois, son ingrate et pauvre lâche de traducteur. Il ne renonçait pas encore à sa malheureuse idée de se faire un nom dans l'Université, d'obtenir une chaire de privat-docent pour l'enséignement du français. Il fallait pour cela être docteur. Conra«l s'imaginait pouvoir prouver suffisamment ses mérites par de belles, par d'impeccables traductions; et, pour montrer plus de virtuosité, il abandonnait les traductions d'au] trefois de français en allemand pour traduire de sa langue maternelle dans la langue étrangère. Tout lui était bon : la Vie animale dans les Alpes par Tschudi, malheureusement accaparée déjà par un certain Vouga (v. Brief, I, 114], l'His* toire de Naples de Platen \ la Suisse pittoresque du profes-

i . Ad. Frey, p. i ; i .

■ Ibidem, p, i ) i .

'>. Il traduisit en outre un fragment de deux cents pages sur la reine Jeanne II el Alphonse d'Aragon c Je le donnerais gratuitement, écrivait-il à Vulliemin, .'t qui prendrait L'engagement de le faire réviser par un homme de lettres sachant -.1 langue pour l'imprimer promptemenl <'t le plus correct tement possible. ■■ Il n<- se trouva pas d'éditeur. Bibl. Univ., 1899.

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