‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 5 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'ENFANCE (i8a5-i843)

G. F. Meyer ' naquit le 11 octobre 1820. Notre poète vit le jour dans une maison qui avait peu d'apparence. Le Stampfenbach" était une bâtisse trapue, basse de plafond, sans aucune élégance, située dans l'Unterstrass-Zurich, près de la Neumùhle, où se trouvait alors la fabrique Eseher et Wyss.

L'enfance de notre poète n'offre rien de bien notable. C'est un joli enfant vif et gai, pour lequel son grand-père Ulrich a des gâteries presque maternelles. Dans les rues et les carrefours voisins de la maison paternelle, il se collette et se bat à l'envi avec les petits camarades de son âge. Le soir son front, bosselé, porte les traces de ses exploits.

Une mobilité éveillée de l'esprit va de pair avec cette vivacité de corps : il presse ceux qui l'entourent de questions au-dessus de son âge. Le 3 mars 1 83 1 , date de son entrée à l'école, son professeur, un certain Wehrli, ravi de son excel-

1. Meyer ne reçoit sur les registres 3e l'état civil que le nom de Conrad. Ce n'est que plus tard, en 1877, sur sa demande et pour se distinguer d'un autre Conrad .Meyer — poète lui aussi mais concurrent peu redoutable — ([11 il recevra le double nom de Conrad-Ferdinand.

2. Cet établissement au Stampfenbacb fut très passager. Peu de temps après la naissance de Conrad, le jeune ménage Meyer alla s'installer dans la ELuttelgasse, dans une maison qui communiquait par un escalier avec 1 actuelle Bahnhofstr, alors dénommée Frôschengraben. Cette nouvelle résidence, elle aussi, ne devait être que provisoire. En i83o les Meyer quittaient la ELuttelgasse pour se loger cette fois de façon durable, dans la vieille demeure du « Grùner Seidenhof » sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir plus loin à propos des impressions de jeunesse de Conrad.

lente mémoire, formulera à son égard les plus brillants pronostics.

Sa mère elle-même, de caractère si naturellement incliné au pessimisme, se laisse aller dans son Journal a exprimer un peu de la joie que lui donne son petit Conrad, bien entendu avec les réserves, les doutes, la nuance d'inquiétude et d'amertume que ne peut refouler une âme telle que la sienne. Voici un fragment de ce Journal écrit le 2 janvier 1829 :

« Cher polit Conrad, quand tu seras grand — il est bien possible qu'alors ta mère ne vive plus — si jamais ces lignes te tombaient sous les yeux, sache qu'à trois ans tu étais un délicieux petit bonhomme. Certes, ce n'est pas là l'essentiel et cela ne saurait en aucune façon te dédommager à tes propres yeux, si, dans la suite, tu ne devenais pas un brave et bon enfant docile, un jeune homme sérieux, un homme d'énergie et de mérite. Mais que tu deviennes tout cela un jour, b'est la prière que ta mère adresse au ciel pour qu'il te protège et te guide.

« Je veux aussi te raconter tes impressions de la Saint- Nicolas dans les derniers jours de Tannée qui vient de finir, quels grands yeux tu fis quand la porte s'ouvrit et qu'apparut Mme Nicolas, l'apparition si impatiemment désirée et en même ti'iiips un peu redoutée. Je voudrais te redire le bruissement de sa belle robe de soie rose, la couronne de fleurs qui enguirlandait ses tresses, les beaux bijoux qui couvraient ses bras et sa ceinture, et le long voile mystérieux qui descendait sur son visage; la douce voix dont elle te demanda si tu étais bien sage ; la piété avec laquelle mon petit Conrad récita >;i prière, les mains jointes en admiration muette devant toutes ces splendeurs, et enfin, quand te fut donné le « satisfecit » de bonne conduite, la porte s'ouvrant toute grande el l'arbre de Noël faisant son entrée avec toutes ses lumières, toute sa parure de joujoux, resplendissant et magique. Ah! mon Dieu! C'est alors que la joie te ferma la bouche. Ta petite âme ne pouvait trouver de mots pour exprimer l'excès de son allégresse. Ce ne fut qu'après quel-

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ques instants, quand la première tempête de bonheur fut apaisée, que la parole et la conscience te revinrent. Avec une hâte joyeuse, tu découvrais toujours des trésors nouveaux que tu nous apportais transporté. El l'admiration et le saisissement devant ce paradis ne prenaient point de fin.

« Il viendra un temps, mon cher petit, où il n'y aura plus pour toi de Mme Nicolas, où aucun arbre magique n'éblouira plus ton regard, hélas ! Je ne crois pas que ce temps-là s'écoule, cher Conrad, aussi gaiement et libre de soucis que ïe matin de roses de ton enfance. Fais en sorte que, quand l'âge t'aura mûri, ton âme ne soit ni vide ni déserte. Sois l'arbre verdoyant, et que tes bonnes actions soient les brillantes lumières qui éclairent d'un reflet joyeux le soir le plus lointain de ta vie '. »

Ce fragment d'un journal intime est intéressant à noter. L'âme d'Elisabeth Meyer — qui s'assombrira bien autrement dans la suite — s'y montre à nous avec sa sévérité dans la tendresse, son ardente piété, sa préoccupation de la leçon morale, et déjà cette amertume désenchantée qui ne peut s'empêcher de prévoir des tristesses dans le futur.

En i83i, l'intérieur Meyer s'enrichit d'un second enfant, une petite fille du nom de Betsy.

Ce fut dans le cours de l'automne de cette même année 1 83 1 que le caractère de Conrad commença, pour la première fois, à se transformer, et, à vrai dire, cette transformation fut liée à une évolution physique. L'enfant avait eu la rougeole ; la convalescence fut longue et difficile, encore entravée par une croissance qui s'annonçait très précoce et privait le jeune malade d'une partie de ses forces. Les médecins firent de leur mieux. La santé se releva, mais péniblement. Conrad ne devait plus jamais retrouver la pétulance, l'exubérance de vie de ses premières années. Rarement enfant se transforma plus complètement, au physique comme au moral. Il devint mou, languissant, si flexible que, selon l'expression pitto-

i. Journal d'Elisabeth Meyer.

resque de sa mère, « on aurait pu l'enrouler autour du doigt comme une chiffe. » L'esprit s'endormit peu à peu comme le corps. Le bon élève devint moyen ; l'enfant dont on avait si brillamment auguré rentra dans la masse anonyme et grise des milieux de classe. Il devint distrait et dessina des bonshommes sur les marges de ses livres d'étude. Au Gymnase où il entra en 1837, ses maîtres, Haupt, Sauppe, Ettmùller ou Orelli, n'eussent jamais pensé qu'il pût devenir quelqu'un Gomme le dit sa sœur, il se conformait strictement à la loi dn moindre effort.

D'ailleurs, la maison n'était-elle pas là pour le consoler de tous les déboires de classe ? Le « Grùner Seidenhof » (où la famille Meyer venait de s'installer après avoir quitté une demeure provisoire dans la Kultelgasse ') était pour Conrad et sa petite sœur Betsy une sorte de paradis des enfants. Cette nouvelle résidence offrait de l'air et de l'espace en abondance. C'était une de ces vieilles maisons, hospitalières aux petits, dont les coins et recoins se prêtent si bien à être peuplés par l'imagination des enfants de tout un monde enchanté de contes de fées. Il y avait un grand jardin et, au fond du jardin, un petit bois touffu, qu'on appelait le « \Yaldli » et qui s'étendait jusqu'au Sihlkanal. Le petit fleuve mettail là, en même temps que sa fraîcheur, sa chanson d'eau courante. Ce jardin et cette maison étaient un incomparable domaine pour l'enfance des deux petits. Ils s'ébattaient là à leur aise, quelquefois seulement urt peu gênés dans leurs relais de rire par l'apparition grave du père sur un banc, dans le Waldli, un livre de méditation à la main.

Commenl se passaient les journées? Le chef de la famille,

qui inspirait un graD I respecl mêlé de beaucoup de ton-

se, était le premier levé. Dès trois heures du matin,

cet acharné travailleur était à son bureau, devant des mon-

ceaux de dossiers et de documents. Il travaillait à l'étace infé-

rieur et personne ne devait \ cuir l'y trouver. « Xos semelles,

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