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écrit Betsy, se faisaient timides, rien que pour pénétrer dans l'antichambre de son bureau l. » De ce sanctuaire du travail, personne n'avait le droit de le déranger, excepté la petite Betsy, qui avait pour mission spéciale de l'arracher à sa besogne, à l'heure du déjeuner, mais seulement quand la soupière fumait sur la table. Alors, le bon fonctionnaire, qui était en même temps un père excellent, prenait sa petite fille dans ses bras et montait ainsi l'escalier tout d'une traite, pour se joindre à sa famille en train de prendre le repas en commun.
L'heure la plus sociable dans cet intérieur était l'heure du thé. C'était aussi le moment choisi par Mme Meyer pour recevoir. Betsy nous a laissé un joli tableau de ces réunions, si simples et si cordiales, dont le charme essentiel était l'intimité et l'absolue absence d'apprêt et d'attitude. La culture intellectuelle de la maîtresse de maison, en même temps que son don naturel d'amabilité et de prévenance, trouvaient là l'occasion de se déployer. Elisabeth Meyer possédait une riche bibliothèque. Un des assistants prenait un volume sur un des rayons et faisait la lecture à haute voix ; le thème ainsi choisi devenait le noyau d'une discussion où chacun posément, sans hâte, donnait son opinion. Les pensées avaient le temps de mûrir et de s'approfondir dans un temps où il n'existait ni journaux, ni télégramme, ni cette fièvre d'information rapide qui bouscule notre vie moderne. On prenait le temps de vivre ; l'âme et l'intelligence y gagnaient en concentration. D'ailleurs le cercle des intérêts était alors presque borné aux frontières suisses; du grand train du monde on ne recevait que de bien faibles et lointains échos. La politique était de tous les thèmes un de ceux qu'on préférait dans le milieu Meyer. Il se réunissait là des hommes graves et d'esprit solide, — en majorité des universitaires, — au nombre desquels se trouvaient des noms de valeur, comme Oken et Ilitzig. C'était l'époque de la fondation de l'Univer-
i. 13ctsv Meyer. Souvenirs.
site de Zurich : les professeurs brillants qui la composaient, venus pour la plupart d'Allemagne, apportaient dans la ville an élément de renouvellement intellectuel. Cette sorte de « Professoren-Krànzchen » se réunissait tantôt chez les uns, tantôt chez les autres ; on avait plaisir à se retrouver, à reprendre un thème de discussion, laissé inachevé la veille chez le voisin ; tout caractère d'étiquette mondaine était banni de la bonhommic familiale un peu lente de ces entretiens. Les entants assistaient à ces débats littéraires et politiques.
Le père, lui aussi, y prenait part. Mais sa timidité d'homme d'étude trouvait encore quelque gène dans ces réunions trop mondaines à son gré. Ferdinand Meyer était un renfermé ; son goût du silence lui donnait un peu de gaucherie et le rendait malhabile aux joutes de bel esprit. Aussi aspirait-il après le moment où il pourrait enfin retourner à son bureau, retrouver ses dossiers et ses cartons. Là seulement il se sentait dans son vrai royaume.
Aux thés de société de sa femme, combien cette nature de concentré, de timide, au cœur si chaud, ne préférait-elle pas les thés de famille où l'on se retrouvait strictement entre soi! C'était le seul moment de la journée où les enfants pussent vraiment voir leur père. Le travailleur savait se mettre à la portée des petits et conter de façon captivante, ou plutôt il ne contait jamais ; car cet esprit probe et lucide, passionné de vérité, détestait les fictions. Il y voyait un dangereux aliment pour des intelligences d'enfants ; il craignait que, dans ces jeunes cerveaux, le réel ne se mêlât à l'imaginaire et qu'il n'en résultai d'irrémédiables confusions. F'erdinand Meyer possédait l'art si rare d'instruire en amusant; toute l'histoire grecque et romaine, toute l'ancienne histoire allemande défilaient tour à tour en tableaux colorés dans ses récits : ou bien, il savait mettre à la portée de l'esprit de ses jeunes auditeurs le système planétaire, dont il expliquait le mécanisme à l'aide d'images, de comparaisons nécessairement un peu enfantines, mais jamais contraires à la vérité.
Conrad et la petite Betsy apprenaient ravis, avec un écar-
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quillement de surprise dans les yeux, comment la terre tournait autour du soleil, et comment ils tenaient « sur le globe à la façon de mouches sur une boule1 ».
Dans ces moments-là, la crainte respectueuse qu'imposait le chef de famille se relâchait tout naturellement ; Betsy avait le droit de se pelotonner contre son père sur le grand sopha, et d'étudier tout a. son aise, pendant la narration, les figures qui ornaient les boutons de métal de sa robe de chambre.
C'étaient des heures charmantes, où ces jeunes intelligences s'ouvraient tous les jours un peu plus à la vie de l'esprit, et qui coulaient bien vite, au gré des petits auditeurs.
Puis, le bon père était repris par les exigences de sa besogne ; c'était fini des récits héroïques de l'antiquité grecque et des explications de cosmographie enfantine.
Mais alors, les enfants avaient une autre ressource ; après le monde du réel, le monde du rêve. Conrad n'oublia jamais la fascination qu'exerça sur lui, quand il n'était encore qu'un petit garçon de quatre ans, la visite d'une belle dame inconnue qui pour la première fois lui raconta des contes de fées.
C'était une jeune fille rencontrée par Elisabeth Meyer au hasard d'une cure thermale, dans les Appenzellenbergen, la nièce de Gustave Schwab, la future femme de Gustave Pfitzer2. Elle avait toute l'imagination souabe, un cœur chaud et ardent, tout un trésor de poésie dans l'âme. La connaissance de ville d'eaux devint pour Mme Meyer une amie ; il devait y avoir entre ces deux natures, si imaginatives toutes deux, de naturels liens de sympathie qui se reflétèrent bientôt dans une correspondance passionnée. Sur le petit Conrad les dons brillants de la jeune fille exerçaient une fascination plus grande encore. Ces merveilleuses histoires, ces contes fantastiques le séduisirent. M. Meyer père ne goûtait guère cet attrait ; nous avons vu le naturel éloignement de cet
i. Betsy Meyer. Souvenirs.
i. Elle s'appelait Maria Iiiger. La connaissance s'était faite à Gais. D'Harcourt. 2
i<S c.-f. meyer
esprit ami du vrai pour toute espèce de fiction. Aussi prit-il occasion du trouble physique occasionné chez Conrad par ces passionnants récits, — qui lui donnaient le délire la nuit, — pour les interdire formellement. Jamais cependant, le petit garçon, qui avait hérité de la chaude imagination de sa mère, ne devait oublier le chemin du palais enchanté dont la belle dame inconnue lui avait donné les clefs.
Les deux domaines, celui de l'histoire et celui de l'imagination, s'unissaient heureusement dans le champ merveilleux et illimité de l'ancienne épopée de l'Allemagne Impériale.
Charlemagne et son neveu Roland, Othon le Grand. ei liarberousse, voilà les premiers noms qui résonnèrent dans cette cervelle d'enfant ! De ces majestueuses évocations la petite sœur prenait sa part. « Mon frère avait reçu en cadeau, nous dit-elle, un livre d'images orné de longues rangées de vieux empereurs allemands, en tenue de sacre, et tout harnachés. Quanta moi, armée d'une boîte à couleurs toute neuve, j'avais la permission d'illustrer de cinabre et d'or les manteaux de sacre et les couronnes1. »
Un des souvenirs les plus précis de Betsy Meyer est celui d'un vieux « Lesebuch », dont se servait Conrad, au temps où le germaniste Ludwig Ettmûller enseignait l'allemand à sa classe. Ce vieux bouquin, orné d'illustrations marginales par la fantaisie de l'écolier, est encore présent à l'esprit de Betsy, au moment où elle rédige ses souvenirs ; avec lui, elle reprend le chemin doré et insouciant de son enfance. Il portait le titre un peu pompeux de « Musée de la poésie allemande », ou « Recueil rationnel en vue de l'acquisition d'une culture générale poétique et esthétique ». L'auteur de cette belle œuvre, an litre si plein de promesses, était Ludwig Follen, alors professeur a l'Kcole Cantonale de Aarau. Imprime a \Yi ul< rthur, 1828).
On \ voyait de bien belles choses, et toute l'ancienne épopée allemande y chevauchait dans une auréole de gloire.