CHAPITRE III
Les premiers témoignages que nous possédions de ce changement d'orientation sont les lettres adressées de Zurich à Félix Bovet. Dans cette voie nouvelle de la production personnelle, Meyer marche avec l'ardeur du néophyte. Son optimisme n'est cependant point aveugle : il se juge ; il veut assurer chacun de ses pas, — les premiers ! — il demande, réclame une critique impitoyable. Cette soumission volontaire à un verdict dont il craint de voir atténuer les rigueurs par les ménagements de l'amitié nous donne une exacte mesure du raffermissement de sa personnalité.
11 écrit à Bovet, auquel il a soumis un certain nombre de Ballades (3o avril 1861) :
« Cher ami, votre lettre du 20 est toute ouverte sur ma table de travail, et je la consulte régulièrement avant d'admettre ou d'exclure une des pièces du recueil que je suis en train d'arranger et qui sera prêt à la fin de mai. Je trouve seulement que vous me ménagez beaucoup. J'ai besoin d'être rudement critiqué. Je crois sincèrement que vous m'êtes supérieur moralement et intellectuellement... Pourquoi ne vous servez-vous pas de vos avantages ? Pour ne pas me décourager? Mais le danger pour moi est d'un tout autre côté. Je ne puis pas finir. 11 y a des pièces que j ai refaites jusqu'à quatre l'ois, pour les exclure finalement. Et
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tout cela avec une âpreté incroyable. Mais cela me fait vivre et nie rend heureux1. »
Meyer reste fidèle à sa résolution de ne plus se laisser écarter de sa voie par des travaux d'érudition. Il décline une offre de traduction en allemand du livre d'Astié, Y Esprit d'Alexandre Vinet. Quelques années plus tard, il refusera de la même façon la proposition d'Hermann Hoessel, son éditeur, d'adapter Horace en allemand, et de composer une sorte d'anthologie de traductions poétiques étrangères, recueil « qui n'eût point laissé de jeu à son individualité »2.
Peu de temps après sa rentrée à Zurich, Conrad change de domicile; le frère et la sœur quittent l'appartement de la Stadelhoferstrasse, qu'ils cèdent à déjeunes parents mariés, pour se retirer sur les hauteurs de la ville, au Schabelitzhaus, à proximité du Polytechnikum3.
Dans cette nouvelle demeure, Conrad, auprès de Betsy, travaille avec ardeur ; il fond, refond, remanie, sans se décourager, ses essais poétiques. Rien ne le rebute, pas même un nouvel échec essuyé auprès de la rédaction du Morgenblatt de Stuttgart, qui lui a refusé un choix de poésies. (C'est sur les encouragements de Bovet, et toujours sous le nom d'emprunt d'Ulrich Meister, qu'il fait cette tentative en 1862.) Cependant, la clairvoyante tendresse de la sœur s'alarme de ces efforts dans le vide, sans la perspective d'une consécration par un succès pratique et positif de publication. Au printemps de Tannée i863, elle fait un tri des meilleures ébauches de son frère et va les soumettre, à Stuttgart, au verdict du ménage Pfitzer, avec la ferme intention de ne pas remettre les pieds à Zurich avant d'avoir trouvé un éditeur. Des extraits des lettres5, qu'elle adresse