‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 57 sur 177 · Br. I. p. \ri · texte numérisé non relu

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a Br II. p. 7.

I Après un intérim d'un an an Mùhlbach dans un logis que son humidité les Força d'abandonner.

i Les extraits qui suivent sonl empruntés à la Biogr. d'Ad. Frey, pp. 160 et suiv.

LES PREMIERS ESSAIS PERSONNELS l53

alors à Conrad sur les résultats de ses démarches donneront mieux idée que tout ce que nous pourrions dire du parfum d'intimité des deux vies associées du frère et de la sœur :

Stuttgart, dimanche.

« Mon cher Conrad, comment vas-tu ? Le petit cheval

voyageur que jetais autrefois ne bondit plus comme jadis,

et j'aspire à te retrouver, à retrouver notre cher silence.

ependant l'excellente Mme Pfitzer est, comme tout le

monde ici, inexprimablement aimable à mon égard.

« Les vingt enfants de ta Muse sont devant moi, dans leur gentille et propre couverture jaune. Je les ai provisoirement présentés à la bonne Mme Pfitzer, non sans bien des battements de cœur d'émotion. Vois-tu, frère chéri, je n'ai pas assez d'assurance et de calme. Si on ne trouve pas tes poésies aussi belles que moi, si on ne les contemple pas avec le même amour, cela me fait plus de mal, en dépit de toute raison et de mon masque d'indifférence, que je ne puis même me l'avouer, et bien vite je les reprends sous l'abri que leur offre ma tendresse.

« Avant toutes choses, il faut te dire que je n'ai encore lavis compétent, réfléchi et détaillé de personne. Je n'ai montré tes œuvres qu'à mon amie...

« ... Je veux te dire, aussi bien que je le pourrai, ce que pense la bonne Mme Pfitzer... (Suivent des remarques de détail sur les poésies de Conrad.)

« D'une façon générale elle trouve en toi un remarquable talent de second ordre...

« Conrad est certainement une nature douée, — ce sont ses expressions, — mais il lui manque, tout de même, le souille auquel on reconnaît le poète-né. »

« Dans Thespesius et Fingerhùtchen, mes préférés, que j'ai tout de suite exhibés, elle a trouvé plus de souille ; niais là aussi elle a fait quelques critiques de détail sur la langue. « Mais, lui ai-je dit, songe à la Droste-Hùlshoff, à ses témérités de stvle et à ses obscurités. » — « Oui. m'a-t-elle

iV, C.-F. MKVEH

répondu, là, c'est la force extraordinaire d'originalité qui emporte tout. »

« Il faut de deux choses Tune : ou bien le vers léger, mélodieux, souple, qui charme tout le monde et se prolonge en chacun comme un écho, ou bien l'originalité, la hardiesse qui, elle aussi, à la fin conquiert son public.

« Tu as les deux, pense-t-elle, mais pas à un très haut degré, pas assez pour « percer » au milieu de toutes les médiocrités qui encombrent le marché littéraire.

« Si Conrad trouve un éditeur, ajoute-t-elle, ce que je ne considère pas comme impossible, tout va bien. Si il n'en trouve point, il ne faut cependant pas qu'il fasse imprime! ses poésies à ses frais ; il faut qu'il continue à travailler courageusement dans une autre voie, jusqu'au coup de dés heureux qui lui donnera succès et situation. Tout échec,, même entièrement immérité, est décourageant... »

« Voilà à peu près quelles ont été ses expressions. Ensuite, elle m'a raconté l'histoire d'un docteur en philologie, longtemps méconnu, qui, tout récemment et d'un seul coup, avec des conférences sur Dante est passé célébrité littéraire. A soixante ans, entends-tu bien, soixante ans ! Il a annexé à ces conférences un cycle de Romances qui, à mon avis, n'a que le mérite d'une versification habile, dans l'ancien moule traditionnel...

« Vois-tu, cher Conrad, ta poésie à toi me paraît cent loi- plus vraie, plus saine, et plus belle dans sa vigueur suisse.

< Mi bien est-ce toi que je vois sous tes vers, toi que les autres ne peuvent pas connaître et aimer comme moi ?...

« Bien entendu, je ne considère ma petite mission que Comme a peine commencée. II faut (pie, j'aie l'opinion personnelle de Pfitzer. Il esl vrai que, pour le moment, il m'a 1 air d'être ;ismv dégoûté de la poésie...

« Il est incroyable, paraît-il, combien il faut de corruptions «le toutes sortes, «le critiques payées par l'auteur, de

détours tortueux pour se faire un nom. une situation, et vendre ses livres. « Dégoûtant », dirait le major1.

« Ah! cher Conrad, sois un brave homme laborieux, et tes poésies, elles aussi, auront leur heure et l'estime qu'elles méritent...

« Ta Betsy qui t'aime de tout son cœur. »

Dans la lettre suivante, la chère « déléguée » de Conrad lui annonçait que grâce à l'entremise souveraine de Pfitzer, un éditeur était trouvé qui, aux « risques et périls » de l'auteur, se déclarait prêt à imprimer ses poésies pour environ 4oo francs. Elle ajoutait que Pfitzer avait soumis les Ballades à la plus pénétrante des critiques, s'était en tout montré d'une obligeance incomparable et qu'elle avait soigneusement noté — les réservant pour une communication orale — toutes ses observations.

« Dans l'ensemble, mon très cher poète, je suis satisfaite de mon voyage. J'ai, certes, reçu quelques verres d'eau froide, mais voilà enfin trouvé un appui bienveillant et efficace : nous voyons clair dans la question, et nous avons enfui pour nous l'assurance joyeuse qu'un pas décisif sera fait en avant avec la publication...

« Toutefois, j'aspire à retrouver notre intérieur ; silence et solitude, voilà la seule atmosphère dans laquelle je puisse vivre. Si reposant, distrayant, que puisse être un petit voyage comme celui-ci, j'aspire à retrouver la vie paisible, le silence des pensées, et toi, toi surtout!...

« En somme, je suis contente, reconnaissante infiniment pour tout; j'espère de tout mon cœur que toi aussi tu le seras.

« Quel plaisir de nous retrouver jeudi ! Ils disent tous ici que je suis plus jeune, plus gaie qu'il y a six ans ; la vérité c'est que je ne serai tout à fait heureuse que quand je pourrai lire avec toi dans l'Evangile de saint

i. Hans Ziegler, figure zurichoise dont nous aurons l'occasion de parler.

Jean, au milieu du silence et de la paix du foyer retrouvé. » Le volume de poésies parut chez Metzler à Stuttgart, sous le titre de Zwanzig Ballade n von einem Schweizer. 11 contenait vingt Ballades à la suite desquelles était imprimée la charmante petite pièce : FlngerhiXtchen. Conrad pour la première fois, laissait courir le monde aux enfants de son esprit, après les avoir habillés et ornés avec l'excès de scrupule et de conscience des sollicitudes paternelles.

Ce qu'il faut remarquer tout d'abord dans ce mince petit recueil, c'est la nature même, la physionomie générale des thèmes : ils sont presque tous empruntés à l'Histoire. Conrad affronte le public sous la double cuirasse de l'anonymat et d'une œuvre résolument impersonnelle '. Nous pouvions nous y attendre presque avec certitude. Une nature aussi intime que celle de Meyer ne se hasarde point à étaler d'emblée dans la lumière crue, dans le plein jour de la publicité, toutes les hésitations, tous les doutes, tout le clair-obscur de sa vie intérieure. Pour forcer de pareilles pudeurs, — et dans quelle prudente et craintive mesure, la suite de la carrière littéraire de Meyer nous l'apprendra ! — l'approbation, la sympathie d'un public acquis sont nécessaires. Le subjectivisme à ce degré entraine l'objectivisme de la première manifestation extérieure.

Meyer, dans sa première œuvre, nous transporte successivement sur divers scènes historiques. C'est une sorte de revue du passé. L'époque de Charles Ier d'Angleterre y voisine avec celle de la fondation de Venise. L'Egypte et les Pharaons, les guerres de religion, le Saint-Empire du moyen âge, défilent après Alphonse d'Aragon et le siège de Bonifacio (1420), Manlius Torquatus et Jules César. 11 y a un peu d'anarchie dans cette succession de plans historiques L'excellenl Vulliemin, dans la touchante recension qu'il écrivait au lendemain des vingt Ballades et dans

1 Les deux seules pièces pouvant être considérées comme subjectives sonjj Fingerhûlchen el Thespesius [bien que le thème de celte dernière suit emprunté ;'i Plutarqoe

laquelle le cœur délicieux de l'ami se manifestait dans l'abdication du critique, Vulliemin écrivait : « On dirait les réponses du génie de l'Humanité, interrogé par le poète à ses moments les plus saississanls '. »

Cette confusion, ce pêle-mêle historique u'est point le plus grave défaut; l'auteur pourrait répondre» qu'il y a là un écueil difficilement évitable dans le genre choisi.

Ce qui est plus sérieux, c'est la prolixité molle de ces poèmes, où rien ne trahit l'auteur trop bref, trop lapidaire, des « Gedichle » futurs. La plus claire transformation de ces productions sera de se condenser, de s'abréger d'incroyable façon. Meyer tranchera dans le vif. En général, deux pages en donneront une à peine. Telle pièce de quatrevingt-quatre vers en fournira douze dans la rédaction définitive -.

Notons également la faible qualité plastique de cette œuvre en général. 11 n'y a là pas assez de lumière, pas assez assez de relief. Ces toiles sont trop pâles. La tonalité générale est grise, presque septentrionale, à côté de l'illumination du soleil latin des œuvres postérieures. De très beaux vers isolés ne parviennent point à faire oublier le faible degré de plasticité générale.

C'est une attachante étude que celle qui poursuit les transformations des poésies de Meyer au cours des années '. Elle nous fait, en quelque sorte, matériellement assister au travail d'élaboration poétique, ainsi qu'à la hausse de niveau constante du critérium artistique du poète. Nous voyons comment Meyer élimine peu à peu de son œuvre les portions grises, neutres, — comparables aux surfaces inexpressives des mauvaises peintures, — qui usurpent une si grande place dans le recueil que nous avons actuellement à analyser; comment plusieurs traits pâles sont peu à peu remplacés par le trait unique, producteur de vision; par

i. Bihl. Univ., nov. 1864.

•2. Der zweikampf, devenu : Der Ritt in den Tud.

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quelle loi lente la quantité est. au bénéfice de la plastique, remplacée par la qualité. La nécessité de choisir, la vue claire du danger extrême que fait courir à un poème l'encombrement du détail, c'est l'Italie et ses musées qui l'enseigneront a Meyer, De Venise, il écrira à son ami Rahn (mars 1872) : « Je suis ici dominé par une constatation : la nécessité de se condenser [Beschrànktheit)... On sent conri bien de belles choses doivent ne point être dites pour maintenir intacte l'impression essentielle1. »

Le petit volume de Conrad ne laissait cependant point de montrer do> qualités : le sens et l'amour du Grand, le goût des nobles et larges horizons d'Histoire, de la sonorité au poinl de vin- musical, l'œuvre de Meyer ira toujours perdant davantage ce qu'elle gagne au point de vue plastique), beaucoup de « lecture ».

L'Allemagne lit le silence sur cette première production.

Sur celte œuvre allemande une seule voix se fit entendre : en langue française, venant de la Suisse française. Louis Yulliemin, l'ami des anciens jours, le « génie tutélaire » de Conrad, écrivit un long compte rendu dans la Bibliothèque Universelle, la meilleure Revue suisse d'alors.

L'article es\ intitulé : Un iioinwau poète suisse. Ce titre, à lui seul, indique déjà le ton et l'intention. Yulliemin veut encourager Conrad. La pénétrante bonté du vieillard a compris que celui-ci est à un tournant décisif de son existence* a un de ces moments essentiels où du poids d'une parole peut dépendre un avenir. Ce candidat à la poésie a trenteneuf ans, mais qu'importe? il est au seuil de la vie, du geste de ses :imis qu'il guette dépend qu'il y entre délibérément ou qu'il s'en détourne. Yulliemin est de cette école qui voit surtout dans la critique -a face positive d'affirmation, une sollicitation aux forces vives — aux forces latentes aussi — de l'artiste, un stimulant, un coefficient de production.

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