‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 59 sur 177 · Lettre à Vutliemin de di c. 1864. Bibl. Univ., nov · texte numérisé non relu

Lettre à Vutliemin de di c. 1864. Bibl. Univ., nov

de finir, et Sadowa laissait des traces même en ces lointains districts. Des troupes italiennes étaient campées dans ces villages et ces vallées; l'ordre et la discipline laissaient à désirer; la confusion des armées italiennes s'étalait là, bien compensée pour des yeux d'artistes par le pittoresque bigarré des uniformes et des grands chapeaux à plumes. Conrad et Betsy remontèrent l'Adda, passèrent par Sondrio, Colico, puis atteignirent Bellagio, où ils séjournèrent plusieurs jours, dans l'enchantement de lumière des fins d'été.

Leur voyage touchait à son terme. Ils goûtèrent encore pendant une semaine à Lugano l'atmosphère de l'Italie; puis ils revinrent par la vallée de Mesocco, le Splùgen, la Via Mala et Thusis.

Ce furent pour eux de belles journées, empreintes de ce charme spécial des chemins qui se déroulent à travers des décors successifs, au hasard des étapes. Longtemps et souvent le frère et la sœur devaient goûter côte à côte, dans la liberté des routes, l'âme diverse et mobile des paysages.

L'évolution de Conrad vers cette époque est frappante ; nous assistons à la lettre à la substitution d'un tempérament à un autre; de moraliste, Conrad devient artiste. Cette conversion peut avoir, et eut même certainement, d'autres causes que le paysages, qui n'agit ici que comme coefficient; nommons la lecture de Burckhardt qui a déjà eu lieu à cette époque, et les conseils de Pfitzer. Le bon critique de Stuttgart, dont Betsy réclamait le verdict, avait vu clair deux ans auparavant, quand il disait des poésies de Conrad qu'on lui avait soumises: « La tendance morale des poèmes ne saurait jamais compenser le manque de pleine satisfaction esthéthique, » (Frey, 167.) Conrad profitera de ces avis.

Les explications qu'il envoie dans l'été de 1866 à son ami Friedrich von Wyss — et qui révèlent dans le ton pris à l'égard de ce jeune homme fort austère une sorte d'hésitant caractère d'aveu, — sont un témoignage de cette transformation :

« Ici tout est si beau, si calme, si frais, qu'on oublie les

D'Hakcourt. 1 1

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énigmes de L'existence pour s'en tenir à la claire révélation de la beauté. Quand je suis des yeux le beau dessin des montagnes, ou quand j'admire la couleur des lacs, la teinte de l'air, quand je me vois — ce qui m'arrive souvent — devant des tableaux auxquels un Claude Lorrain n'aurait rien à changer, devant des sites admirablement composés, partagés dans le fond, fuste au milieu, par des routes mon- Imles, et fermés par le doux horizon d'une cime bleue, defij tableaux — types de la beauté de plein air, — alors je me dis que le maître qui a ordonné cela a certainement, dans le domaine tout différent de l'histoire, tiré de même el traça ses lignes qui, pour m'èlre cachées, n'en dirigent et n'en relient pas moins le tout. Mais je t'ai sûrement déjà dit cela, ou l'équivalent, bien souvent. Etant donnée ta conceptioo surtout éthique de la vie, cela ne peut te satisfaire; peut-être souriras-tu !.. Mais que veux-tu? Chacun cherche à s'aider de l'organe qui lui a été donné ».

On ne peut souhaiter expression plus nette de la conversion spirituelle de Conrad. Les termes de sa conception cUj la vie sont exactement renversés : dix ans auparavant il voyait l'Esthétique à travers l'Ethique ; il voit maintenant l'Ethique à travers l'Esthétique. « Chacun s'aide de l'organe qui lui a été donné... » El sur ce point Meyer ne pense guère autrement que le héros d'une de ses nouvelles de 1 88 1 , Poggio, l'humaniste de la Renaissance, dont la « conscience nesï>\ eille que quand elle peut se matérialiser, s'incorporer dans une image ' ».

Cel intéressant fragment de lettre pourrait nous mènera d'autres conclusions touchanl la vision de la nature die/ Meyer, el ce qu'elle a de factice, d'artificiel, de « médiat », Meyervoit un paysage comme une toile — l'expression « herrliche compositionen » est significative. — La vision revéi d'emblée un caractère de symétrie et d'ordonnance; les .■!«■ments architectoniques sont dénombrés « le fond avec II

i Cf. « Plaute a a cou\ eni .

LES PREMIERS ESSAIS PERSONNELS 1 fi i

route montante juste dans le milieu », etc.. Le plus bel éloge que Meyer puisse décerner à La nature est de n'avoir pas besoin d'être « retouchée » par Claude Lorrain. Par un singulier renversement du processus ordinaire, la copie dans son esprit devance l'original. 11 aime le paysage latin, le paysage « construit » ; on se souvient de son goût pour le Poussin, de son amour des « voies rectilignes » de Rome, des architectures « rationnelles ». Cette conception de la nature se retrouvera dans son œuvre '.

Conrad jouit librement, pleinement, du paysage alpestre, de « l'ondulation du haut gazon sous les larges taches d'ombre mouvante des nuages », du « bruissement de l'été sur les pelouses-». Il jouit plus encore de la nature du Midi. «L'Italie a repris sur moi son ancienne fascination; j'ai trouvé pays et gens plus aimables encore que la première fois. Ce n'est qu'aux prix d'un grand effort sur moi-même que je me suis interdit une descente sur Milan et Venise. Les lacs de la Haute-Italie sont au début de l'automne l'incarnation même de la beauté de la nature3 ».

Cependant il n'a pas pour seul but de s'enrichir de sensations ; son itinéraires n'a point été déterminé par les seules considérations d'un tourisme délicat; il apporte dans ses impressions une intention. Pour la première fois peut-être de sa vie, le voici en face de la nature en homme de lettres. Quel plan littéraire, quelle ébauche l'accompagne, c'est ce que nous apprenons dans ses lettres d'alors à Wyss et à Hœssel au milieu des obscurités, des mystères, des sousentendus tremblants, des recommandations soulignées de discrétion dont la timidité du solitaire croit bon d'envelops premiers projets. Conrad a trop souffert de Ja Nie : celle-ci lui a infligé jusqu'ici une trop constante meurtris-

i Comp. le château de Grâce dans « Le Saint. », « L'éerin coquet » — Sehmucker Schrein — avec ses jets d'eau et ses boules dorées, le parc de Belriguardo dans Angela Borgia, le parc de A'ovare dans Pèscara

a. Br. I. p. 65, à Wyss.

j. Br I. p. 79, lettre à Wyss écrite par Lugano ea sept. 1866.

sure, une trop humiliante continuité d'échecs pour qu'il se hasarde à sortir de l'ombre qui le protège, autrement qu'à pas hésitants et mesurés ». Si je ne savais par expérience, écrit-il combien mon zèle se refroidit aisément, et combien je dois me garder de toute promesse prématurée, je vous confierais que quelque chose dans le genre d'une nouvelle historique, tirée de l'histoire des Grisons au xvne siècle, à l'époque où celle-ci était liée à l'histoire générale de l'Europe, m'accompagne ici, partout, sur tous les chemins et tous les sentiers; je reviendrai là-dessus. Mais je vous prierais de garder le plus absolu silence (souligné dans le texte) même sur cette innocente ouverture ' ». Malgré toutes ces réticences Hœssel avec son flair de libraire devine de quoi il s'agit. Dans la lettre suivante Meyer lui confesse « qu'il a littéralement deviné ses intentions »; et n'ayant plus de raison d'entourer de mystères un secret percé à jour, il prend le parti de se découvrir franchement...

... « Il s'agit du célèbre colonel Ienatsch. J'aurais presque dit célèbre par ses crimes ! Fils d'un pasteur protestant, lui-même Pasteur, il se fait soldat et avec le secours des Français, il arrache son pays aux mains autrichiennes, pour l'arracher de nouveau avec le secours des armes autrichiennes aux mains des Français. Un être doué du tempérament le plus riche, rusé dans la sauvagerie, tout ensemble homme du monde et nature primitive, jamais embarrassé dans le choix des moyens, mais embrasé de patriotisme. Ce sauveur reconnu du pays Grison est en même temps à tel point poursuivi par les haines privées qu'il suscite, que l'assassinat commis snr sa personne dans un banquet à Coire reste impuni... L'élément historique est d'une telle richesse en incidents romantiques, qu'il y a plutôt à se défendre contre l'abondance de la matière qu'à se plaindre de sa pauvreté 2».

Ienatsch : tel est donc le nom qui a amené Conrad en ces

i. Lettre à Hœssel écrite do Silvaplana, août 18G6. Br. II. p. 7. a. Silvaplana, Bept. 1866. Br. II. p. 9 et 10.

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contrées; tel est le thème poétique qui règle et dirige ses pas clans la vallée des Alpes, sur les bords de l'Adda ; l'itinéraire parcouru par lui est exactement calqué sur celui de l'aventurier Grison dans la guerre de la Valteline; il le suit étape par étape.

Près de dix ans passeront pourtant avant que cette figure de roman reçoive dans l'esprit de l'auteur sa forme définitive. Une vue d'ensemble de l'œuvre de Meyer nous montrera ce phénomène de survivance intérieure des thèmes et de transformation continue avec la régularité d'une loi.

Conrad, dans l'automne de 1866, médite constamment son œuvre; « mon roman m'accompagne partout »'.

Il se fait montrer au château de Riedberg la cheminée marquée d'une grande croix d'où le malheureux Planta, traqué par Ienatsch et sa bande, et trahi par son chien dans cette cachette improvisée, fut brutalement tirée pour être massacré à coups de hache.

Mais les détails positifs sur la vie de son héros ne suffisent pas à Conrad ; il aura le temps de les recueillir dans ses loisirs de Zurich. Ce qu'il cherche pour le moment, c'est surtout à le situer dans son cadre. Il veut « emmaganiser » des paysages, des horizons, meubler sa mémoire de traits descriptifs précis. Le voyage de 1866 a un caractère d'utilitarisme très marqué. Conrad « dépouille » positivement la nature qu'il a sous les yeux. A ce point de vue, les lettres qu'il adresse à ses amis sont très caractéristiques; non seulement les notations de paysages y sont d'une précision dans le détail qui décèle l'intention d'exploitation littéraire; non seulement l'œil ne retient que les éléments nettement pittoresques; mais la sensation se dépouille de tout élément d'émotion esthétique initiale, individuelle, qui gênerait la mise en œuvre future. Il n'y a là que des « schémas » impersonnels, des « squelettes », qui pour être immédiatement, directement, utilisables, n'auront besoin que d'être revêtus

i. A Hœssel, sept. 1866. Br. II, p. 12.

de chair. Lisons quelques-uns de ces excellents documents de calepin Voici par exemple comment Conrad décrit à son ami Wyss, en réalité pour se le mieux noter à lui-même, le cadre des lacs de la Haute-Italie : « Quatre ou cinq plans successifs de montagnes, chacun d'eux teinté de façon dillïrente, selon la façon dont il est boisé, et selon les effets de perspective de l'air; les plus belles lignes de montagnes, pyramides, sommets géminés, sans oublier la forme en coquillage x, etc.. jusqu'à la grotesque petite corne de chèvre; puis des constructions anciennes et modernes: ruines, châteaux-forts, villas, église, terrasses, bref, le vrai paysage 2. »

Ailleurs Conrad note « des montagnes reliées les unes aux autres à la façon des coulisses de théâtres (coulissenartig in einander geschoben) celles d'en bas fortement boisées, celles d'en haut ornées de rochers en forme de tours d'une merveilleuse hardiesse, de glaciers pendants, de cascades flottant comme des rubans 3. »

Ne dirait-on pas les indications de carnet d'un architecte pour la construction de quelque « village suisse » d'Exposition?

Meyer rentra à Zurich au début d'octobre 1866, sa moisson faite. « J'ai atteint mon but ; je rapporte toute une récolte des plus beaux paysages et des tableaux de genre vivants qui, espérons-le, infuseront sang et vie à ma nouvelle composition ' ».

1. Effectivement Meyer n'oubliera pas la 0 Forme en coquillage ». L'ii'J wir im Silden sah empor Die Muschelberge ragen

Ged . p. 1 i<>. La Ro

•2. Cette expression » le vrai paysage » esi caractéristique. La nature n e-i • aux yeux de Meyer, digne d'expression qu'aulant que la main des hommeâ y est visible, Il lui faut les éléments ci humains •> d'une ruine, '1 un châteaufort, d'une terrasse, d'une villa, « avec les taches claires de l'olivier et les taches sombres du châtaignier et du noyer, plus en valeur toutefois par un ciel un peu couverl que dans la rutilance du plein jour. »

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