Silvaplana, août [866 Br, I, p
LES PREMIERS ESSAIS PERSONNELS i<>7
Le travail d'assimilation, d'ordonnance proprement historique, commença à Zurich sous la lampe de la table de travail. « Je me suis mis à lire les sources, tout se range chronologiquement à souhait ; je puis donner aux héros de mon imagination à peu près làge et les aventures qu'ils eurent dans l'histoire1 ».
Des jours de bonheur clos et paisibles dans le labeur quotidien s'écoulèrent au Schabelitzhaus. Pendant la journée Conrad travaillait à côté de Betsy ; le soir, pour se délasser, il voyait quelques-uns de ses amis de jeunesse, Nuscheler l'officier au service de l'Autriche qui revenait en permission dans sa ville natale, et quelques autres qui étaient ixés à Zurich. C'était un petit cercle très uni, de cordialité simple, formé de ces vrais camarades qu'on a connus dès l'enfance, de ceux dont on se retrouve toujours près par le cœur, malgré l'éparpillement de la vie et de la divergence inévitable des voies et des intérêts de chacun. Conrad s'épanchait là librement, avec « cette insouciance des réserves et des ménagements qui lui était un besoin... La digne « table ronde » se réunissait tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre ; c'était un joyeux cercle d'hommes; on s'y détendait, s'y reposait dans l'évocation des souvenirs d'autrefois. La chère était très simple c'était l'accessoire 2 ».
Cependant la lâche entreprise avec tant d'ardeur etde foi ne devait pas progresser dune marche continue et sans encombre, ni aussi facilement qu'au début; quatre mois après la rentrée à Zurich, le bel optimisme, dont la lettre précédente est un témoignage, a sombré; l'œuvre que Meyer porte en lui, cette œuvre qui est la lumière de sa vie, vacille, menace de périr. A l'éditeur auquel, timidement, avec ces hésitations gonflées d'espérances de l'auLeur qui sent naître en lui le livre futur, il s'est ouvert de son projet de roman, il se voit forcé d'écrire douloureusement: « Mon cher ami.
i. A Hœssel, sept. 1866. Br. II, p. i3. 0. Betsy. Souvenirs.
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il m'est amer d'être obligé de vous dire que mon travail ne marche point et qu'il me faudra bien à la fin me résoudre à ne rédiger qu'une simple esquisse d'histoire biographique... La vérité historique a pris le pas sur tout autre point de vue ; je n'ose plus prendre sur moi de donner à mes conceptions un vêtement plus riche que celui que m'offrent les sources. C'est un humiliant aveu et je vous assure que je suis obligé de tendre et de raidir toutes mes forces pour ne pas me laisser abattre 1 ».
Le même découragement se fait jour dans l'été de cette année 1867. Conrad est remonté sur les hauteurs; il parcourt les mêmes routes que l'été précédent, mais dans des dispositions combien différentes! De Silva Plana il envoie le 7 septembre 1867, à Fr. von Wyss cette phrase d'un mélancolique laconisme bien conforme à son caractère concentré et renfermé : « En fait, une cure radicale de mes nerfs malades serait peut-être le plus court moyen d'arriver à produire quelque chose. Mais à quoi bon ces confidences ? Tu ne peux pas me guérir : une force nouvelle me serait plus précieuse que toute la science du monde ».
Puis bien vite il s'empresse de refermer les horizons qu'un soupir involontaire a pu entr'ouvrir sur son moi et sa lettre continue : « Me voilà tout content d'avoir derrière moi cette maudite phrase, et maintenant je m'en vais te raconter que je fais de solides randonnées dans la montagne, que je tâche de bien ouvrir les yeux... »
Au printemps de 1868 Meyer quitta Zurich pour s'établir a la campagne sur le bord du lac. Une année auparavant la tenlation lui était venue de fixer sesjours à Thusis, d'acheter une maison en pleine montagne, à mille mètres d'altitude, de s'isoler du monde dans une retraite laborieuse qu'eussent seuls peuplée les souvenirs semés dans celte contrée par son héros Ienatsch. Des voix amies le détournèrent de cette pensée, où se mêlait au désir de vivre en tète à tète avec son