Bibl. Univ., nov. 1899. Texte français
et venues clans ce couloir les soirs d'hiver. Conrad aimait après le dîner à y déambuler de long en large en fumant son cigare et en méditant, avant de rejoindre sa sœur qui l'attendait pour travailler et lire avec lui dans le salon.
Le silence et l'intimité, c'était tout le contenu de cette vie à deux et son charme...
Il est vrai que le Seehof abritait d'autres êtres ; mais ceux-ci ne risquaient guère de troubler la paix du frère et de la sœur. C'étaient M. Tschugg, un superbe chat à fourrure noire et brillante, un « philosophe », aimait à dire C.-F. Meyer, parce qu'à sa naissance — habitude conservée dans la suite — il n'avait qu'un tout petit peu ouvert les yeux sur un monde dont sans doute la laideur l'effarouchait ; puis sa mère Sepli, douce et tendre créature; enfin Pudpud. un beau caniche blanc franc et vif, le plus fidèle compagnon de promenade de Conrad qui prenait plaisir à le voir sauter vaillamment dans les eaux du lac pour rapporter le bâton lancé par son maître. Tout ce petit monde vivait en bonne intelligence. Meyer n'avait retiré du contact des hommes que des blessures ; éloigné d'eux, il aimait à se pencher sur ses nouveaux amis, ces humbles créatures, plus proches de lui dans la simplicité de leur attachement. Nous nous rappelonsles consolations que dans son adolescence, à l'époque la plus douloureuse de sa vie, lui procuraient les pigeons du marché aux grains de Stadelhofen.
Le cadre du Seehof avait un calme net et serein d'idylle. La maison, vue du lac, disparaissait dans la verdure. Celle-ci formait tout l'encadrement du lac sur cette rive, une verdure continue, qui mettait son rire de printemps tout le long de l'eau, verdure des feuillages et verdure des gazons, traversée seulement à intervalles réguliers par les petits sentiers rectilignes descendant vers le bord.
Mais le grand charme du Seehof, c'était le lac. La chambre de Conrad au midi s'ouvrait sur sa belle nappe bleue, sur la riante perspective des villas de la rive d'en face étincelantel sous le soleil, sur le mouvant et joli spectacle des voiles
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blanches poussées et gonflées par la brise. Conrad prenait volontiers le bateau à vapeur si quelque affaire l'amenait à Zurich ; il aimait la sorte de rendez-vous familier qu'était le pont de ces bateaux. On se retrouvait là entre petits voisins de la rive, bonnes gens simples et aimables; on choisissait à son gré son interlocuteur. Meyer affectionnera toujours ces relations brèves et de hasard ; son antipathie pour toute étiquette mondaine comme pour tout assujettissement durable de sa personnalité trouve là son compte. Le pont des bateaux était balayé par la brise fraîche du lac ; les causeurs restaient assis ou circulaient à leur gré. Meyer s'amusait quelquefois à faire un peu de psychologie avec ses compagnons de route, à jeter la sonde dans ces cœurs simples, sans intention critique, nous dit sa sœur, simplement « comme un géologue qui frappe une paroi de rocher de son petit marteau pour écouter le son qui lui répondra ' ». Et le « géologue » était parfois heureux dans ses recherches. Meyer avait ce don de « maïeu tique » que possèdent peutêtre tous les timides, plus habiles à lire les âmes, parce qu'ils sont eux-mêmes plus riches de vie intérieure, plus heureux aussi peut-être dans leurs enquêtes, parce qu'ils sont moins craints. « Le plus étonnant, racontait un jour à Betsy, — au temps où, Conrad étant marié, elle voyageait maintenant seule sur ce lac qu'elle avait autrefois tant parcouru en compagnie de son frère, — un vieux professeur d'économie rurale du séminaire de Kùssnacht, le plus étonnant, c'est qu'avec Monsieur votre frère je parlais toujours de choses qu'en général je réserve pour moi. J'avais beau chaque fois que je montais sur le bateau et que je l'apercevais sur le pont, me dire avec la plus belle énergie du monde : « Aujourd'hui il ne te prendra pas. Aujourd'hui tu sauras être prudent » ; en un tour de main il vous amenait la conversation sur des sujets dont j'aurais juré que je m'arracherais plutôt la langue que de les effleurer. Eh bien,
i . Betsy. Souvenirs.
i;', C.-F. MEYER
c'est inouï! C'est par là que votre frère m'a conquis1! » Qui connaît l'œuvre de Meyer sait quelles traces profondes et charmantes y a laissées le lac de Zurich et son âme spéciale. Il faudrait prendre cette œuvre en détail pour y sentir l'écho des impressions que l'auteur a reçues sur les bords du « plus clair lac de Suisse » (Hutteri), pour toucher du doigl ce qu'il y a de vécu dans ces paysages rendus par quelques vers. L'intensité de la sensation primitive et personnelle communique à ces brèves évocations, une qualité spéciale d'émotion et de vérité, une mystérieuse faculté de prolongement in lime chez le lecteur-.