‹ C.F. Meyer; sa vie, son œuvreChapitre 63 sur 177 · I eh- III · texte numérisé non relu

I eh- III

•i. Cf. par exemple la façon dont Meyer rend dans Hutten les aspects crépusculaires de la petite ile d'Ufenau :

Die Wache liait ein Eichbaum dûsterkuhn l'inl fârbt den kleinen Bafen dunkelgrUn. Der Ferge niassigl seinen Ruderchwung lu breiter Abendschatten Dammerung.

Des Morgens lacht wie eine junge Frau,, Streng blickt am Abend meine Ufehau, Durcb Flutendunkcl geisterhaft gestreckt, Von nahen Bergsschalten zugedeckt

Le charme de l'heure de midi :

In moine Kammer blickt das blaue Lieht Der nahen Fluth. Icb widerstehe niebt. Die Mittagsonne rOstet mir das Bad.

Ich scbleicbe micb verstohlen ans Gestad. Ii h bab'es eilig. War'mein l'Ileger hier Micb biess'er Waghals a. verwehrt'es mir. Zuin Stran.de nieder fflhrl micb Siese Schlucht

t ml krause Wellehen nlatsohern in der Bucbt.

Hinans ! Binaus ! Du, abgrundkUhle Fluth,

Wie tliusi du meinem lui — a Berzen gut!

Mit blauen Bannern ziehst du weil heran

T. im r aeue Beere seh'icb nahn.

Die Reihen scblagen mil gelindem I'rall

Mir au die Brust u. brecben >i<li am Wall.

[Bulten. Die Fluth).

Les rentrées par les nuits d'été sur le ponl des bateaux à vapeur, lea ombres incertaines el falotes des passagers entrant et sortant à la maigre lueur de la lanti rue, l'engourdisse qI doux pendant la traversé* :

A.ua der Schiffsbank macb'icb meinen Pfûhl,

Endlich wird die heisse Stirne kûhl !

() wie Bttss erkaltet inir das Merz!

O wie weii li verstummen Lust u s- bmerz!...

&USSNA.CHT i;">

La vie de silence que le frère el la sœur menaient côte à côte dans l'ermitage du Seehof n'était interrompue qu'une

fois par semaine, le mercredi. C'était le jour mondain : Conrad-Ferdinand Meyer rentrait pour quelques heures

parmi les hommes. Il n'avait pour cela que bien peu de t faire; il lui suffisait de se rendre à Mariafeld, une villa voisine appartenante François \Yille.

Ce fut chez une vieille lille, originale et excellente personne, Kùngolt Ulrich (1800-1874) amie de feue M",c Meyer .■t voisine du lac, que Betsy et Conrad firent un jour la connaissance de la famille \Yille composée de François Wille, de sa femme et de ses deux fils. Devant ces inconnus.

Bei der Snhiffslaterne kargem Schein Steigt ein Schatten aus u. niemand ein. Nur der S*eurer noch. der wacht u. steht! Nur iler Wind, der mir in's Haare vveht ! Schmerz u. Lust erleiden sanften Tod.

Einen Schlumm rer triigt das dunkle Boot,

[Ged. 1m Spatboot.)

Les aspects d'été sur le Lac :

lin Porte badel junge Brut

Mit Hader oder Lustgeschrei.

U. Kinder schwimmen leuchtend weiss

Im Gitter deines Blâtterwerks,

Schwarz sehattende Kastanie.

(Ged. Sckwarzschatlenâe Kastanie).

In ktihler Tiefe spiegelt sich Des Iulihimmels warmes Blau, Libellen tanzen auf der Flut Die nicht der kleinste Hauch bewegt

{Ged. der Schein e Tag .

Le réveil de l'onde au printemps après le sommeil de l'hiver : Am Hiinmel wâchst der Sonne Glut, Aufquillt der See, das Eis zersprang, Das erste Segel teilt die Flut Mir schwillt das Herz wie Segeldrang.

Zu wandero ist das Herz verdammt.

[Ged. Lenzfahrt .

L allégresse du Lac au printemps, la course des voiles blanches sur l'eau bleue :

Ein Segel zieht auf wunderkuhlen Pfaden, In Flutendunkel spiegelt sich der Tag.

Was hat die Barke dort fur mich geladen ? Vielleicht ist's etwas, das mich freuen mag! Entgegen ilir ! Was \\ ird die Barke bringen Durch blauer W'ellen freudiges Gebraus.

[Ged. Ta.% Schein herein).

1^6 C.-F. MEYEH

on pria Conrad Meyer en sa qualité de poète de régaler l'assistance de quelques morceaux choisis de ses œuvres. De pareilles invitations mettaient la timidité de notre auteur au supplice; il préféra dire un morceau de Schiller et choisit : Das Idéal und das Leben, qu'il savait par cœur. De toutes les œuvres de Schiller celle-ci était et resta toujours sa préférée ; les destinées du poète nous permettent de comprendre la raison de ce choix. A lui aussi la « sphère de beauté » et « les sereines régions qu'habite la Forme » n'apparaissaient-elles pas comme le refuge suprême contre les duretés du réel? N'avait-il pas rêvé, le poète auquel la vie se refusait de « l'image légère et svelte qui se dresse, comme jaillie du Xéant devant l'œil enchanté » de l'artiste? Et sur ses épaules, à lui aussi, une « irréconciliable déesse» n'avait-elle pas chargé « tous les fardeaux de la terre »?

Betsy Meyer nous raconte que la voix de son frère ce jour-là tremblait d'émotion à la fin du poème; elle ajoute qu'à partir de cette heure la sympathie de Mme YVille lui fut acquise.

Le frère et la sœur furent invités dans la villa Mariafeld. C'était une jolie demeure construite sur une terrasse, avec une merveilleuse vue sur le lac et les chaînes de montagnes d'en face. Son principal titre était d'avoir conservé l'intégrité de son cachet suisse du xvme siècle. Il y avait là le classique meuble de noyer sculpté, le poêle monumental en émail vert avec une profusion d'ornements en relief, le jardinet net <'t précis où pas un centimètre de terrain n'est perdu.

Wille avait été à Hambourg un journaliste fougueux, l'ami • le Henri Heine, après s'être trouvé à l'Université le camarade de Bismark. Vers le milieu du siècle, ce libéral se sentit à l'étroit dans sa patrie ; il émigra vers la terre donl un des plus beaux titres de gloire est d'avoir offert un asile aux proscrits de tous les temps. Le polémiste ardent fit d'une humble villa au bord d'un lac suisse son Tuscu* lum i85i . Mais le don de vitalité qui l'animait le suivit sur ces rives paisibles, et transforma en foyer de pensée la jolie

Kl SSNA.CHT 177

demeure un peu morte qui s'engourdissait dans le silence suisse. Et Mariafeld vit des hôtes illustres ; Wagner, Liszt, Herwegh, Mommsen.

Ce beau temps était déjà passé à l'époque où Meyer vint se lixer à Kùssenaeht. La pléiade actuelle était certes inoins brillante ; elle comptait encore cependant des noms connus de la littérature. Wille n'eûl pu vivre sans voir graviter autour de lui un cercle de têtes intelligentes et vives. Il restait le Mécène d'une petite cour d'esprits distingués au milieu desquels son don de tout vivifier, de tout animer, créait une amicale fermentation intellectuelle. L'ancien polémiste se retrouvait dans la joie qu'il éprouvait à provoquer entre ses hôtes le choc et le conflit des idées.

Un tel salon eût été impossible sans une femme qui en fût rame. Cette femme, il l'avait trouvée en Eliza Sloman que devait suffisamment faire connaître dans la suite la publication de sa correspondance avec Wagner. Eliza Sloman était la fille d'une Allemande et d'un Anglais, l'un des plus puissants armateurs de Hambourg. La jeune fille fut séduite par le talent, la ferveur de conviction du pauvre journaliste qu'était alors François Wille. Elle l'épousa en i845. Elle lui apportait une fortune considérable et y joignait le don plus précieux d'une personnalité remarquable où se trouvaient fondues à un degré rare de belles aptitudes intellectuelles1 et la plus exquise grâce féminine.

A l'époque qui nous occupe, dans les années de 1868 à 1875, où Meyer et sa sœur fréquentèrent le salon Wille, les invités habituels étaient le professeur Ludwig Ettmùller, Semper l'architecte du Polytechnikun, Gottfried Kinkel, le comte et la comtesse Plater. Conrad et sa sœur rencontrèrent aussi chez Wille, Gottfried Keller, une seule fois il

1. Eliza Wille (1809-1893) fut auteur [Der Sang des fremden Sànger, 1 835. Gedichte, i836 ; deux: romans : Félicitas, i85o et Johannes Olaf, 1871, enfin une sorte d'auto-biographie : Stilleben ans bewegter Zeit. 1878). Sur Fr. et Eliza Wille, cf. les excellents articles de Ad. Frey dans l'Allg. Deutsche Mogr.

D'Hakcourt 12

mS C.-F. MEYER

est vrai : ce jour-là il fut poli, ce qui était fait pour surprendre de l'homme dont les coups de boutoir sont devenus historiques à Zurich, et au reste, sans doute pour épargner de trop fortes tentations à son humeur et à sa verve, n'ouvrit pas une fois la bouche.

Ludwig Ettmuller, germaniste et traducteur de YEdda. était le plus amusant bonhomme de savant que Ton pût rencontrer. Ce vieillard enfermait dans un corps mince et ratatiné la plus douce, la plus candide âme de philologue. En sa qualité de germaniste, il voulait que tout en lui lut germanique, jusqu'à la coupe de son vêtement. Sa femme lui avait, sur ses désirs, confectionné un petit mantelel archaïque, à col pointu, d'une indéfinissable couleur jaunâtre, sur lequel venaient flot («t sa barbe et ses longs cheveux blancs. Le philologue était aussi poète à ses heures; il si promenait comme un aède par les rues de Zurich, tenant a la main et faisant résonner une Ivre ornée dune faveur bleue. D'autres fois, à domicile, toujours portant sa Ivre, il montait pour composer ses chants sur un cheval de bois. Gottfried Kinkel était la vivante antithèse de ce doux vieillard qui n'émettait que des paroles modérées prono» cées sur un ton débile; nature bruyante, expansive et théâtrale, il restait toujours, même dans la bourgeoise atmosl phère des bords d'un lac suisse, l'ancien agitateur condamne a mort de l'Allemagne révolutionnaire de 1848. Cet utopiste qui rêvait une république internationale, les Etats-Unis d Kurope, était de ces êtres auxquels le bouillonnement de intérieure assure le précieux privilège de n'être jamais atteints par la vieillesse. Bon, avec une grande naïveté qui est pour ainsi dire de rigueur chez de telles âmes, ardent, optimiste el joyeux, Kinkel attirait tous ceux que séduit la force et que touche L'aptitude aux illusions.

Sa belle barbe blanche et l'ampleur de son geste — car L'ancien condamné à mort restait cabotin — étaient bien connues dans les rues de Zurich.

Kinkel. comme toutes les natures expansives, n'était tout

Kl SSNACIIT i — c ,

à fait lui-même, ne donnait toute sa mesure qu'en face d'un interlocuteur, mieux encore d'un adversaire de salon. Il avait besoin d'un vis-à-vis pour bien s'échauffer. Ce vis-àfis il le trouvait à souhait dans la personne d'un des hôtes du salon YVille : la comtesse Pla.ler, ci-devant Caroline Bauer. G était une ancienne actrice de grande envergure <|ui avait enthonsiasmé l'Allemagne du milieu du siècle, avant d'épouser le comte Plater, un Polonais aigri par les infortunes de son peuple et <jui venait abriter lui aussi sur les bonis du lac de Zurich, dans son élégante petite villa de Brœlberg, sa distinction de gentilhomme boudeur et ses ivv< s chimériques de restauration future du royaume de Pologne.

Caroline Bauer depuis ce temps s'était un peu empâtée, mais seulement au physique, car cette grosse femme conservait une merveilleuse ardeur intellectuelle et morale. Inconsolable — un peu comme Kinkel dont la rapprochaient à la fois l'exubérance de vie et une commune corpulence — de voir dans la retraite de ce petit hameau suisse se tisser le silence autour de son nom qu'accompagnaient autrefois les clameurs de la foule, elle s'était décidée à renouer le iil du passe en rédigeant ses Mémoires. Ils parurent dans Uber Land u. Meer et eurent du retentissement. L'ancienne actrice fêtée eut la consolation dernière de voir une petite vague de célébrité revenir expirer à ses pieds sur les rives du lac de Zurich.

"S\*il le invitait le plus souvent ensemble et plaçait aux deux bouts de table, vis-à-vis l'un de l'autre, les deux vétérans du passé : Kinkel et Caroline Bauer. C'était alors un beau spectacle de voir ces deux lutteurs entrer en lice. Tous Jeux, de l'habitude ancienne de dominer les foules, conservaient une ampleur de timbre et une largeur de geste qui saient les murs de la patite villa de Mariafeld. Ils staiênt « plastiques », dit Betsy Meyer, que la chaleur de onalité de ces deux athlètes faisait penser à Rubens.

Page 1